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12 décembre 2015

Christine and the Queens : interview pour la rééedition de Chaleur Humaine

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christine and the queens,chaleur humaine,réédition,interview,mandorDepuis trois ans, Christine and the Queens ne cesse d'intriguer, autant pour son univers interlope que pour sa gestuelle à la Michael Jackson. Elle fusionne avec aisance, tantôt en français, tantôt en anglais, la new wave des années 80, les textures d’une électro légère, de la pop et de la chanson. Une réédition de Chaleur Humaine vient de sortir (le 6 novembre dernier). Un collector qui comprend les deux titres US « No Harm Is Done » et « Jonathan » (en duo avec Perfume Genius), un réarrangement de « Safe and Holy » et les rares « Intranquillité » et « Amazoniaque » que l’on trouvait sur ses premiers EP. En bonus, un DVD de Christine and The Queens en concert au Zénith. L’occasion était belle de la rencontrer. A la base, c’était pour le site de la Fnac et pour le journal Contact de la Fnac, mais Mandor n’a pas pu s’empêcher de vous présenter la version longue de cette interview réalisée dans les loges du Grand Journal (dont elle était l’invitée « musique ») le 29 septembre dernier.

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christine and the queens,chaleur humaine,réédition,interview,mandorInterview :

Avez-vous le temps de réaliser ce que vous vivez ?

Quand il se passe beaucoup de choses pour quelqu’un et qu’il n’y a aucune interruption, on est dans un espace-temps particulier. Je suis encore dans cette réalité-là, puisque je suis en pleine tournée. Une tournée, c’est très concret, très codifié, très ritualisé. Je me rends compte de ce qu’il se passe parce que les salles sont de plus en plus grandes et de plus en plus remplies. Je sens bien que le projet a pris de l’ampleur depuis un an. Je reste tout le temps dans une logique de travail, donc je ne suis pas en train de m’assoir en ressassant ce qui est en train de m’arriver. Je suis emportée par ce qu’il m’arrive, ça me permet de ne pas trop me poser de question. Je suis une performeuse et cela demande beaucoup de travail au quotidien.

Clip officiel de "Saint Claude".

Clip officiel de "Christine".

Que représente la scène pour vous ?

C’est l’espace où je me sens présente, disponible et généreuse et où j’essaie de donner quelque chose. La scène, c’est aussi la fatigue, des questionnements… et le syndrome de l’imposture.

Ah bon ! Vous avez le syndrome de l’imposture ?

Ce syndrome ne s’arrête pas avec le succès, ça peut même s’aggraver. C’est une façon de douter et le doute peut-être bénéfique aussi. J’ai toujours beaucoup douté, ça fait partie de ma démarche. Quand je réfléchis à une chanson ou à une vidéo, je la remets beaucoup en question. Volontairement, je me fais l’avocat du diable. Mais le doute ne me paralyse pas, c’est ce qui me pousse à vouloir progresser. Très humblement, j’ai quand même commencé à chanter il y a cinq ans. Ça parait long et en même temps, c’est très peu. Je vois tous les jours les progrès que j’ai à faire. Je trouve très beau ce qu’il m’arrive maintenant, mais j’espère que cela va durer pour que je puisse avancer encore et prouver que je suis capable de beaucoup d’autres choses.

Vous restez lucide.

Oui, mais ça va, on en est pas encore dans des débauches de célébrités non plus. Je ne suis pas suivi par les paparazzis, par exemple.

Clip officiel de "No Harm Is Done" feat. Tunji Ige.

Avec le succès international du projet Christine and The Queens, avez-vous toujours le contrôle de la situation ?

Je contrôle le projet artistique, c’est à dire les vidéos, le spectacle, les chansons et les performances. Je suis un control freak. Par contre, ce qui est impossible à contrôler, c’est l’impression que l’on donne, l’amour ou la haine que nous pouvons recevoir. Tout cela nous échappe. Ce qu’il faut, c’est contrôler la source de ce que l’on propose. Au début, j’étais une jeune fille, j’ai dû beaucoup me justifier d’avoir écrit mes chansons, de vouloir faire mes vidéos moi-même. Pour une jeune fille, ce n’est surement pas très naturelle d’être patronne. C’est dommage, on devrait faire confiance aux jeunes filles avant que le succès n’arrive. C’était ma petite parenthèse féministe…

En Somme, plus on a du succès, plus on fait ce que l’on veut.

Oui. En tout cas, plus on a du succès, plus on nous donne les moyens de faire ce que l’on veut. Après, c’est à toi de savoir ce que tu veux faire de ces moyens-là.

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(Photo : David Heang pour Soul Kitchen)

Vous utilisez la langue française comme une matière sonore. Toute la difficulté est de trouver le juste équilibre entre le sens et le son ?

C’est tout à fait la difficulté d’une chanson. Le texte doit impérativement avoir du sens et du son, comme vous dites. Je redirai cette formule… avec votre copyright (sourire). Ce qui différencie une conversation d’une chanson, c’est que la conversation peut avoir juste du sens, la chanson, elle, doit aussi sonner. Comme la langue française est assez parlée, discursive, un peu plate, on a tendance à dire qu’elle est impossible à travailler en tant que matière sonore. Je pense que c’est une gageure enthousiasmante d’essayer de la faire sonner comme un instrument. Pour ça, j’écoute beaucoup de hip hop américain. Le phrasé hip hop rebondit beaucoup et c’est faussement « pas mélodieux ». C’est très rythmique. Je suis une grande fan de Kendrick Lamar. J’ai écrit Saint Claude après avoir beaucoup, beaucoup écouté Kendrick Lamar.

Clip officiel de "Jonathan" en duo avec Perfume Genius.

On vous aime pour, au choix : la musique, les textes, le personnage, la danse, l’esthétique, le langage… il y a finalement beaucoup de portes possibles pour rentrer dans votre œuvre et pour aimer votre univers. Un artiste de 2015 se doit d’offrir toutes ses possibilités de compréhension ?

Avec notre époque très connectée, avide de contenus et de liens hypertextes, c’est pas mal d’avoir ces entrées-là. Cela dit, ce n’est pas indispensable, parce qu’il y a plein de façons d’être un artiste. Je pense à Adèle, qui pour moi est une artiste à chansons. Elle ne va pas travailler nécessairement son clip ou son personnage, parce qu’elle n’en a pas besoin. C’est une diva à l’ancienne. Et puis il y a des artistes comme Stromae qui sont dans un travail total. Je me sens plutôt de ce courant-là. J’ai du mal à cloisonner la chanson d’une vidéo et d’une danse. Je crée ainsi. Cette époque où il faut donner du contenu sans cesse peut être un danger. J’adore les clips, mais je n’en ai pas sorti tant que cela. J’ai envie que la qualité soit au rendez-vous à chaque fois.

Depuis deux ans, vous êtes sans cesse sollicitée, vous êtes toujours dans l’action. Votre métier est très physique, enfin votre façon de le pratiquer est très physique. Il y a très peu de jours « off », comment faites-vous pour continuer sans cesse au même rythme et sans défaillir ?

Même le concept de jour off est terminé pour moi (rires). C’est un métier d’athlète, c’est sûr. Je danse beaucoup et, plus ça va, moins j’ai envie de calmer ça. Au contraire. C’est un peu sordide de dire ça, mais j’ai une vie assez disciplinée. Plus je danse, plus je structure ma performance, plus j’ai l’impression de pouvoir donner des choses.

Clip officiel de "Paradis perdus".

Vous avez déclaré, « plus je travaille, moins j’ai de vie personnelle, plus je suis heureuse ». Etes-vous toujours d’accord avec cette affirmation qui date d’il y a un an ?

(Taquine) Vous me voyez ce soir complètement épanouie et je n’ai aucune vie personnelle. Même avant de faire ce projet, j’étais quelqu’un qui rêvais beaucoup. Depuis toujours, j’ai préféré rêver ma vie que de la vivre. Mon film préféré est All That Jazz de Bob Fosse. Il raconte l’histoire d’un metteur en scène qui est incapable de vivre sa vie, mais qui passe son temps à mettre sa vie en scène. J’ai un mal fou à être dans le quotidien. C’est quand je m’arrête que ça ne va pas.

Est-ce un moyen de fuir le quotidien ?

Non, pas le fuir. Je suis dans une démarche ou je mets en scène mon quotidien, du coup, je suis épanouie de faire ce que je fais puisque c’est la même chose.

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Pendant l'interview...

Vous proposez dans la réédition de votre disque une captation video du récent Zénith. C’est bien d’immortaliser un spectacle vivant qui par définition est censé être éphémère ?

Je suis d’accord avec vous. L’idée de figer un concert me faisait un peu peur. Après, quand on travaille un spectacle comme ça, qu’il a beaucoup tourné, qui s’est peaufiné et qui ressemble vraiment à quelque chose dont on est fier, on a aussi envie d’avoir une trace de cela. C’est aussi une trace pour ceux qui n’ont pas pu venir et pour ceux qui auraient envie de le revoir.

Quand on sait qu’il y a des caméras pour une captation, ça change quelque chose ?

Ça ne m’a pas changé grand-chose parce qu’il y a 7000 personnes en face, ça compte beaucoup plus que la présence de caméras, vraiment. Chaque soir est un vrai défi. Quand je suis fan d’un artiste, j’attends beaucoup du live, donc j’ai pour moi cette même exigence.

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Après l'interview le 29 septembre 2015.

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