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07 décembre 2015

Rover : interview pour Let it Glow

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En 2012, j’avais titré ainsi ma première mandorisation de Rover : interview d’une future star mondiale. Je m’étais emporté, certes, même si je le pensais réellement. Aujourd’hui, l’homme a acquis une certaine notoriété, mais pour le moment, elle se contente d’être européenne (et ce n’est pas si mal). Dans ce deuxième album tour à tour éthéré, psychédélique ou bucolique, Let it Glow, sa voix extraordinaire et fascinante sert de fil rouge à ses nouvelles compositions. Avec elle, il fait moins d’effet. Je le regrette un peu, mais il s’en explique dans l’interview. Ce disque est plus riche et complexe que le précédent. J’ai mis plus de temps à rentrer dans son nouveau monde. Mais après plusieurs écoutes, cette œuvre a fini par m’envelopper, me transporter, pour ne plus me lâcher.

Le 30 septembre dernier, j’ai rencontré Rover dans un bureau de sa maison de disque, Cinq7.

rover,let it glow,interview,mandorArgumentaire officiel :

Rover a sorti en 2012 un premier disque, sorte de fulgurance électrique viscérale, drapée d'un velours rouge où il était possible de s'oublier. Rover a donné plus de 300 concerts depuis, a traversé les frontières, croisé les peuples, les âmes. Quand on le rencontre, on ne peut s'empêcher de voir une silhouette à la carrure colossale et aérienne.

Une voix d’ange qui résonne. Let It Glow, son deuxième disque oxymore, est gorgé de chansons cristallines ou rocailleuses, il parle de nouveau chapitre. Rover écrit la nuit, souvent, et enregistre sur bandes. Il a réalisé l'album lui-même, l'a enregistré dans un studio breton, Kerwax, avec des amplis aux lampes capricieuses, des instruments qui sonnent différemment selon la météo, l'heure de la journée... Analogique. “Choisir des instruments qui ont déjà vécu, c'est comme choisir une vieille voiture, c'est opter pour une non fiabilité, pour quelque chose qui peut avoir ses caprices. On sent qu'il y a des fantômes. Et pour celui qui est à l'écoute, ils peuvent devenir de vrais partenaires.” Un album qui a privilégié les accidents, l'instinct, le laisser-aller donc.

Let It Glow est un disque non pas de son époque mais pour son époque. C'est Bowie, Lennon et tous ceux qu'on voudra bien retrouver. Rover n'est pas un usurpateur. Et mérite mieux que des étiquettes paresseuses de toute façon. Et sa musique, très vite, écrase les facilités. Est-elle pop, est-elle rock? On ne sait pas et à vrai dire, on s'en moque.

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(Photo : Franck Morand)

rover,let it glow,interview,mandorInterview :

Depuis notre précédente rencontre en 2012, il s’est passé beaucoup de choses. Votre premier album a très bien marché et vous avez fait plus de 300 concerts en Europe. Trois ans plus tard, voici le deuxième disque. C’est le temps qu’il vous a fallu pour retrouver l’inspiration. Est-ce que l’inspiration est une lutte ?

C’est curieux, dès la première question, vous abordez le sujet même de ce disque. Est-ce que l’inspiration est une lutte ? Elle l’a été pendant longtemps. Pas au sens où je dois aller la chercher, la trouver ou même l’inventer. C’est un disque conçu dans le lâcher prise le plus total. Je ne voulais pas être dans le contrôle, ni dans la maitrise. Je ne voulais pas forcer certains angles ou forcer la main dans l’écriture en tout cas. Si ça ne venait pas, j’attendais. Let it Glow, ça veut dire ça : laissons les chansons briller par elles-mêmes, avec leurs défauts. Il y a quelque chose de l’ordre de l’évidence, plutôt que de la contrainte et du rapport conflictuel que l’on peut avoir avec l’écriture quand on écrit seul.

Est-ce de l’écriture automatique ? Si oui, il n’y a donc pas de réflexions intérieures de votre part ?

Je ne pense pas que l’écriture automatique implique qu’il n’y ait pas de réflexions intérieures. C’est une histoire de chronologie. La réflexion se fait en amont. Pour ma part, elle s’est construite lors des trois années précédentes, lors de cette longue tournée où j’étais sans cesse en déplacement, avec de nouvelles oreilles qui écoutaient chaque soir le fruit de notre travail. Trois ans, ça parait énorme pour quelqu’un qui attend un nouveau disque, mais durant cette période, il y a deux ans de tournée et une année d’écriture.

Comment avez-vous vécu votre notoriété soudaine ?

Mon rapport à l’ego est très étrange. Je suis passé de la chambre de bonne à une réelle exposition. Rover, c’est moi, il y a ma tête sur la pochette… c’est quelque chose qui peut être très violent. Après, on l’accepte ou on le vit mal, mais on fait comme on peut. Moi, ça m’a à la fois fasciné et intéressé. J’ai dû me faire violence, assumer certaine chose, d’un point de vue physique par exemple. J’ai dû aussi jauger ma capacité à enchainer les concerts, à retrouver la foi tous les soirs, à me motiver.

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(Photo : Franck Morand)

Votre voix a toujours provoqué en moi beaucoup d’émotions.

Je suis autodidacte. Jamais je n’ai conscience de ce que j’écris. Je ne sais pas lire les partitions, les portées. Je n’ai jamais appris à chanter. Je suis susceptible de faire des erreurs techniques qui abiment la voix. Mais, j’ai conscience que j’ai une voix, au moins originale. A aucun moment, je n’ai envie d’être dans la dextérité technique ou dans la démonstration. Ce que je vais dire va paraître prétentieux, mais je prends plaisir à m’écouter chanter et j’adore ma musique (rires). Sérieusement, je fais la musique que j’aimerais entendre.

Vous n’utilisez pas votre voix de la même façon. Vous jouez moins avec.

Dans le premier disque, je me présentais. Je montrais inconsciemment ce que j’étais capable de faire. Je suis moins dans la représentation aujourd’hui. La pochette de mon premier disque peut paraître prétentieuse, elle aussi, mais si on regarde bien, j’ai l’air apeuré, fragile. On voit que l’homme sur la photo n’est pas sûr de lui. Je disais de manière sous-jacente : « aimez-moi, je sais que j’ai ma place. » Avec le recul, la prétention, sur un premier disque, devient touchant, pur et naïf. Désormais, je pratique l’épure et ma musique en ressort grandi.

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(Photo : Claude Gassian)

Je vais vous poser une question très superficielle. Rover, je le vois toujours avec un blouson et des lunettes d’aviateur… Timothée Régnier aussi ?

Je suis habillé comme ça aussi quand je suis Timothée. Pour ne rien vous cacher, c’est aussi une raison technique. Les vêtements américains sont les seuls qui font ma taille et ce sont des vêtements de qualité. Je suis devenu allergique aux choses qui sont conçues pour ne pas durer. J’aime les objets qui peuvent durer quasiment une vie et dans lesquels on sent la passion. On a tendance à penser que c’est un luxe, mais non. Juste, je préfère un bon jean que cinq mauvais et le chérir. J’apporte beaucoup d’importance à la façon dont je me présente, à mon look et donc à mes vêtements. A 18 ans, je me suis beaucoup cherché, aujourd’hui, il me semble que je me suis trouvé. Ca me semble évident de m’habiller comme ça. Aller sur scène avec des vêtements que l’on aime, c’est respecter les gens, c’est respecter sa musique aussi. Je m’habille simplement, cela dit, parce que, comme en musique, je pense que c’est dans l’épure que l’on touche à la grâce.

Merci de me permettre une transition pour ma prochaine question. L’épure. C’est un mot qui me vient à l’esprit quand j’écoute ce deuxième album…

Jamais je n’ai voulu comparer le premier disque au deuxième, ni pendant l’écriture, ni pendant l’enregistrement, ni pendant les arrangements. Dans cet album, j’avais la volonté de suggérer les choses. Je ne voulais pas remplir les 24 pistes du magnéto à bandes. Je savais que l’on pouvait en laisser dix vides. J’ai appris qu’il n’était pas utile d’en faire trop parce que j’ai fini ma précédente tournée avec uniquement mon batteur. Nous sommes passés de cinq, à quatre, à trois puis à deux. J’ai épuisé tout le monde. A deux, je me suis rendu compte qu’on était à la fois plus puissant, plus percutant, plus fort, plus émouvant quand il y avait moins d’instruments. Avec une batterie et une guitare, il y avait de l’air partout. Je n’avais aucun manque d’autres instruments. C’est une vraie leçon pour moi.

"Along", teaser de l'album Let it Glow.

L’expérience de la scène, la confrontation avec le public presque chaque soir, permettent de se recentrer vers l’essentiel ?

C’est la rare nourriture première que l’on peut trouver. On passe trois ans sur la route et on rencontre le public. Ce sont des émotions très fortes et l’atterrissage peut être violent, mais forcément, on en garde quelque chose.

Le fait d’avoir fait un premier disque encensé complique le passage au suivant ?

Ça a été une vraie joie de voir la vie de ce disque, mais il y a effectivement un vrai poids après. Il a fallu que je fasse le deuil de cet album et faire en sorte que, dans ma tête, il n’existe plus. En musique, il ne faut pas s’embourgeoiser.

Pourquoi ne feriez-vous pas un disque avec peu d’instruments ?

Mon fantasme est d’enregistrer un album avec juste trois instruments. Ceux qui y parviennent sont de grands sages à mes yeux. Je pense que moins il y a d’instruments, moins un morceau vieillit.

Vos deux disques sont pourtant intemporels. On n’a pas l’impression d’être en 2015.

Pour être très honnête avec vous, je pense la même chose (rires). Ce disque devrait s’inscrire dans la durée. C’est en tout cas ce que je lui souhaite.

Clip de "Call My Name" (premier single tiré de l'album Let it Glow).

Pourquoi aime-t-on un artiste ?

On aime un artiste pour cinq secondes dans un disque dans toute sa carrière. Ce sont cinq secondes aliénantes, cinq secondes qui nous hantent. Les compositeurs courent toujours derrière une chanson. Ils ne savent pas réellement laquelle. Moi, j’ai trouvé, mais j’ai cherché longtemps pour le savoir. Je tourne autour de cette chanson que j’ai entendue quand j’avais huit ans pour essayer d’accéder à la même émotion.

(Rover refusera de me donner le titre de cette chanson).

Est-ce emmerdant de parler de son œuvre ?

Artistiquement, il y a rien de pire même. Moi, je fais des disques pour éviter de dire dans la vie ce que je chante. Je ne suis ni poète, ni écrivain et je suis très maladroit pour dire les choses dans la vie. Ce que l’on fait là, ce n’est pas pareil. Nous discutons et on ne se focalise pas sur ce que j’ai voulu exprimer dans telle ou telle chanson. Le fantasme, c’est que le disque dise tellement tout que le journaliste se fasse cette réflexion : « ça ne sert à rien de faire l’interview, finalement » (rires).

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Pendant l'interview...

Vivre sans créer, pour vous, est-ce possible ?

Non, parce que pour moi, c’est un médicament. Créer, c’est lutter contre ses angoisses. Faire un disque, ça calme l’ego, ça libère une forme de confiance en soi et ça permet de remettre les choses à plat. C’est plein de paradoxes d’écrire des chansons. C’est à la fois violent et confortable.

Quand vous êtes sur scène, vous êtes quasi en transe. Comment vous sentez-vous face à un public ?

Lors d’un concert, on est spectateur de soi-même et pas tant dans le pouvoir émotionnel. Si l’artiste a un pouvoir, je ne le maitrise pas encore. Etre sur une scène, c’est très étrange. On est en hauteur par rapport aux gens, on est le seul à prendre la parole, les gens ne peuvent s’exprimer à la fin de chaque chanson que pour un seul biais : applaudir ou non. Etre sur scène, c’est extraordinaire, jouissif même. C’est comme de la drogue. Je ne fais volontairement jamais le même concert, cela rend le métier très organique et l’émotion différente et surprenante tous les soirs.

Il faut laisser vivre les chansons à leur guise ?

Il faut les respecter, les laisser vivre, les laisser respirer. Il n’y a rien de pire qu’une chanson figée dans son arrangement. Tant qu’il y a une honnêteté dans l’interprétation, on peut faire ce que l’on veut d’une chanson.

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Le 30 septembre 2015, après l'interview.

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