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11 août 2015

Clément Bénech : interview pour Lève-toi et charme

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(Photo : Léa Crispi pour Flammarion)

Je persiste à croire que Clément Bénech est en train de s’imposer comme l’un des meilleurs écrivains de sa génération. J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de lui dans sa première mandorisation, à l’occasion de la sortie de son premier roman, L’été Slovène (qui vient de sortir en poche). Voici la seconde pour son petit nouveau, Lève-toi et charme.

En cherchant ce qui a était dit sur lui et son nouveau livre, je suis tombé sur ce passage émanent du site Zone Critique : « Ce printemps, en publiant Lève-toi et charme, le jeune romancier continue de tracer « les contours d’une ombre humaine », la sienne propre, avec une retenue élégante et polie, une douceur infinie, une ironie déguisée, sans impatience, en contemplant l’action invisible des choses et des êtres sur lui, qui prend ses marques, en se recréant romanesquement sous les traits d’un jeune adulte qu’il ne prénomme toujours pas dans son second livre ».

Rien à ajouter. C’est tellement ce que je pense…

J’ai donné rendez-vous à Clément Bénech, une  fin d’après-midi caniculaire (le 1er juillet dernier) dans un bar parisien. Par rapport à notre première interview, je l’ai trouvé plus « pro », plus mûr, un peu plus sérieux… Peut-être a-t-il plus conscience de sa condition d’écrivain ? Je ne sais pas. Lui, peut-être n’aura pas vu son changement. Il n’en reste pas moins que ce moment/cette conversation était très agréable. (Et je ne suis pas prêt de le lâcher dans les années à venir).

tumblr_inline_nibspzriUe1r3t2kn.jpg4e de couverture :

Trop distrait par sa vie parisienne et sa petite amie Annabelle, un étudiant s'exile à Berlin pour finir sa thèse. Très vite, il se montre réceptif à tout ce qui peut différer le moment de s'adonner à la tâche. S'en remettant au hasard et au désir, notre jeune héros prend la vie comme elle vient, persuadé qu'il finit toujours par se passer quelque chose. Et, effectivement, grâce à son chat et à une laverie automatique, il va rencontrer Dora. "Pour se déplacer en ville, elle utilisait la marche. Pour tout le reste, Dora était invivable." Il cherchera à aller plus loin que ce déroutant constat, quitte à troubler sa relation avec Annabelle. Clément Bénech, avec ce deuxième livre, a écrit un singulier roman d'apprentissage, où les atermoiements amoureux et les déboires de la vie adulte ne sont pas des rites de passage mais plutôt des expériences parmi d'autres. Ce qui compte, c'est de rester curieux et de toujours se dire "Lève-toi et charme". Et le charme opère.

L’auteur :

Clément Bénech est cité par Télérama parmi les 10 écrivains à suivre sur Twitter.
À tout juste 24 ans, il collabore au journal Libération (lire son article « 
Booba, faim de reparties ») et publie un 2e roman chez Flammarion. Après  L’été Slovène, Lève-toi et charme fait déjà l’objet de nombreux articles enthousiastes dans la presse.

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(Photo : Olivier Steiner)

Clément-Bénech-vu-par-Olivier-Steiner-450x450.jpgInterview :

J’ai beaucoup aimé ton deuxième livre. J’avais peur d’être déçu.

Mes amis, eux, ont été plus mitigés sur celui-ci. Certains m’ont dit que ce livre était moins évident que le premier. L’été Slovène était pour eux plus cohérent.

Quand ils te disent cela, tu te mets à douter ?

Oui, forcément. Au moment où on me le dit, ça commence à ébrécher un truc. Cela dit, j’ai aussi des personnes autour de moi qui ont préféré Lève-toi et charme. De toute manière, quoique l’on dise de mes romans, je vais aller dans des directions de plus en plus singulières. Je suppose qu’il y aura de plus en plus de gens qui ne vont pas comprendre, voire ne pas aimer. Je pense qu’il faut que j’aille là où je le sens, sans me soucier des avis des uns et des autres. Par contre, je me dis que ceux qui aiment aimeront encore plus. C’est un peu ça mon pari.

Personnellement, je m’habitue à ta « patte ».

Je n’ai pas essayé de prendre le contre-pied de ce que j’avais fait auparavant. Je ne me sens pas très proche de ces auteurs qui veulent montrer qu’ils savent tout faire. Moi, je pense que je ne sais pas tout faire. Je suis ce que je me sens capable d’écrire… tout est très lié à ma personnalité.

As-tu l’impression d’avoir évolué stylistiquement entre tes deux romans ?

C’est un peu paradoxal. J’ai l’impression de réfléchir de manière plus profonde à ce que je fais et d’avoir une pensée de ce que j’écris, mais je ne suis pas sûr que cela serve mon style. Dans toute forme d’art, quelque part, la clairvoyance n’est pas toujours bénéfique. Il me semble que parfois, il vaut mieux laisser dans l’ombre certaines choses. Quand on commence à s’interroger sur certains mécanismes, ce n’est plus fluide, ni naturel. Je joue un peu de piano. Je sais que je joue d’autant mieux que je ne me pose pas la question de ce que je fais. Je ne veux pas que ce que je joue ou j’écris devienne mécanique.

Malgré ta belle écriture, ce que tu écris est simple, très abordable.hqdefault.jpg

Je ne cherche pas du tout à être incompris. Au contraire. S’il m’arrive de mettre un mot un peu plus compliqué que la moyenne, c’est juste par souci de précision. Je n’essaie jamais de faire écran entre le lecteur et moi. J’ai plutôt une préoccupation de transmission. C’est aussi pourquoi je réfléchis beaucoup à la forme. Il y a dans ce deuxième roman des photos, un « chat » Facebook, enfin des moyens de raconter qu’on ne voit pas d’habitude.

A quoi servent ces nouvelles formes ?

Elles ont pour but de correspondre exactement à ce que je veux exprimer. Toutes mes réflexions à propos de la littérature ont le lecteur pour centre… ou plutôt, pour point d’arrivée.

As-tu la volonté, même inconsciente, d’être original ?

Oui, c’est sûr. Là où il y a une distinction qui me semble importante, c’est que je tiens à être original  de manière naturel. Pas forcé. Il y a un critique d’art américain que j’aime bien, Clément Greenberg, qui dit : « une innovation organisée au lieu d’être sentie n’est pas une innovation véritable. »

Puisqu’on parle des photos qu’il y a dans ton livre, à un moment, après une de tes saillies bien senties, tu ajoutes (voir photo). Or, il n’y en a pas.

C’est une blague. C’est drôle que tu m’en parles parce qu’il y a eu un papier dans « Le Monde du Livre » sur le roman dans lequel Éric Chevillard a parlé de ce passage. Il explique que c’est bien dans l’humour du roman et que c’est cruel. Je ne te cache pas que ce procédé est une allusion à Desproges. Un simple clin d’œil.

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(Photo : Léa Crispi pour Flammarion)

Le lecteur que je suis sent que tu t’amuses en écrivant.

L’écriture est une grande source de joie pour moi. Je n’adhère pas du tout à ce mythe de l’écrivain torturé, bien que j’aie un rapport au monde qui n’est pas évident. L’humour est mon regard constant sur le monde, même si j’ai le sentiment et la lucidité de savoir que le réel est assez dur. Le moment de l’écriture est pour moi un moment d’apaisement. Chevillard parle d’un ressaisissement du réel, c’est exactement ce que je ressens. 

Il n’y pas que du rire dans ton roman.

Ce livre est une espèce d’électro-encéphalogramme. Il représente l’état de mon esprit à un moment ou à une période. Il ne peut pas y avoir que du rire dans ce que j’écris. Il y a des moments où j’essaie d’exprimer des idées plus profondes et complexes. Après, je tente de faire quelque chose d’homogène. Mélanger le tout pour faire sens et style au final.

Le pitch de ton livre se tient en une ligne : « un étudiant va à Berlin pour essayer de finir sa thèse de géographie. Il y rencontre une jeune femme. » C’est une histoire banale que tu finis par transcender.

Ce n’est pas faux. J’aime bien aborder la banalité du réel. Il n’y a rien d’extraordinaire dans mes histoires, mais il y a plusieurs raisons à cela. La première, la plus fondamentale, c’est que je ne crois pas que la littérature puisse parler aujourd’hui de choses monumentales. Il me semble que la littérature, par ses moyens qui sont très minimes, très économes, est plus capable d’aborder les choses minimes de la vie et ce qu’elle a de plus minutieuse. Il me semble que la littérature a un pouvoir moindre que celui du cinéma. Si tu lui proposes des desseins qui la dépassent, il ne va rien se passer au sein du livre. J’ai l’air d’en dire du mal, mais cette modestie de la littérature, on en a besoin et elle est absolument irremplaçable.

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En interview dans La Quinzaine Littéraire de ce mois d'août 2015.

Écrire la banalité incite le lecteur à penser que ce que tu écris est vrai finalement.

C’est tout à fait ça et je te remercie de le remarquer. J’aime profondément cette idée. Aujourd’hui, ça pourrait sembler à contre-pied parce que les auteurs adorent se désolidariser de leur texte en disant que tout est imaginé et que ce n’est que de la création fictive. Moi, j’ai tendance à dire « tout est vrai », alors qu’au fond, c’est de la fiction. J’ai juste envie qu’en lisant, on se dise que toutes ces aventures ont été vécues.

Berlin est un lieu que tu connais ?

Un peu oui. J’y suis allé faire un Erasmus en master. Je devais vaguement écrire un mémoire, mais j’ai fait autre chose.

Je n’ai pas compris si tu étais bienveillant avec cette ville.

C’est une bonne question. Le rapport à la ville m’intéresse pas mal. Que peut-on transmettre d’une ville dans un roman ? A un moment, le narrateur, à Berlin, dit qu’il n’a pas le sentiment d’être à Berlin. Ça m’est arrivé aussi. Je me méfie toujours des gens qui disent que dans tel pays, les gens sont comme ci ou comme ça. J’aime bien me frotter à ce qu’il y a de complexes dans le réel. La certitude fige trop les choses. Les clichés ont quelque chose d’assez plaisants.

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Berlin.

Bon, Berlin, tu as aimé ?moving_to_berlin.jpg

A Berlin, j’ai vécu des choses belles et des choses décevantes, mais j’aurais du mal à lui donner une identité qui lui soit propre. L’identité d’une ville correspond à ce qu’on lui apporte. En clair, Berlin, je ne me sens pas légitime pour donner un avis sur elle.

Dis donc, c’est moi où tes narrateurs sont attirés par des chieuses ?

Non, tu as raison. Dans mes deux livres, c’est le cas. Mes narrateurs sont un peu loosers avec les nanas. Ils se laissent embarquer. Ils sont prêts à tout pour avoir un peu d’intimité avec elles, mais ça ne fonctionne  jamais. Moi, personnellement, je n’aime pas les chieuses, je préfère que tout se passe bien, mais c’est un motif littéraire intéressant, parce que ça crée une altérité et un dialogue.

Tu m’as dit tout à l’heure en aparté que tu voulais te lancer dans l’édition jeunesse. Raconte-moi ça.

Depuis deux ans, je m’intéresse beaucoup à tout ce qui est lien entre textes et images. La littérature jeunesse est historiquement liée à l’image. J’ai été bercé dans mon enfance par Roald Dahl et quand j’étais ado, j’ai fait un peu de bande dessinée.

10599279_10152585022945622_547662795172982265_n.jpgTu es très actif sur les réseaux sociaux, mais il y a quelque chose que j’aime bien sur Facebook, ce sont les échanges entre François-Henri Désérable (voir photo à gauche), Arthur Dreyfus et toi.

Tous les trois, on utilise Facebook de manière humoristique et ludique. Ce sont des amitiés assez fertiles. Au début, Arthur m’a donné des conseils sur mes nouvelles de façons ferme et fructueuse. Ce que j’en ai tiré me semble aujourd’hui palpable, du moins mesurable.

Vous passez des soirées à parler littérature ?

Arthur est assez déconneur, donc pas tout le temps. Mais je parle beaucoup littérature avec François-Henri. On évoque des livres qu’on a lus et des auteurs qu’on aime. On admire tous les deux Éric Chevillard. C’est le seul auteur qu’on admire en commun. Lui est plus dans une veine héritière du grand roman français comme Dumas ou Hugo. Moi, je m’intéresse plus à une forme de modernité contemporaine.

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Pendant l'interview.

Récemment, tu es devenu pigiste à Libération.

Oui, mais je n’ai pas encore de périodicité de publication.

C’est quoi l’idée ? Un jeune écrivain exprime ses idées.

Jusqu’à présent, c’était un peu le cas. Avec le temps, je vais prendre une tournure plus journalistique.

sdscv-380x175.jpgIl y a un article qui a fait parler de toi. Celui sur le rappeur Booba.

On m’avait sollicité pour parler de son disque.

Et l’imitateur Laurent Gerra s’est foutu de toi en direct sur RTL à une heure de grande écoute.

Ça m’a un peu énervé parce que Gerra est un type que j’aimais bien. Bon, il n’aime pas le rap et ne me connait pas, donc j’ai réussi à relativiser. Il a pris la voix de Lucchini pour me citer. Ce qui m’a gêné,  ce sont ses insinuations sur Charlie Hebdo. Il a dit que j’en n’avais rien à foutre de la mort de Wolinski ou de Cabu. Ça m’as tué. Ça m’a fait mal parce que ce sont des types que j’adorais. J’ai toujours lu Le Canard Enchainé ou Charlie Hebdo bien avant les attentats. Quand j’entends dire Gerra « il en a rien à foutre le Bénech de la mort des dessinateurs », ça m’a gravement heurté.

Tu écris ton prochain roman en ce moment ?

Oui, je n’ai pas encore le titre, mais je vais te donner un scoop. Ça se passera à New York et c’est une histoire d’amour entre un roumain et une française. Cet été, je vais lire tout Cioran, afin de m’imprégner de l’esprit roumain.

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Après l'interview, le 1er juillet 2015.

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