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30 juin 2015

Stéphanie Hochet : interview pour Un roman anglais

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(Photo : Simone Perolari pour Le Monde)

La romancière, essayiste et journaliste culturelle Stéphanie Hochet est l’une des auteures majeures françaises du XXIe siècle. De livre en livre, elle construit une œuvre impressionnante et singulière. Je l’ai déjà mandorisé trois fois, c’est dire l’intérêt soutenu que je lui porte. Dans son nouveau roman, Un roman anglais, elle nous livre un texte magnifique qui nous plonge au sein d'une famille de la bourgeoisie anglaise du début du XXe siècle. Entre son mari et son enfant, Anna semble être une femme comblée, pourtant ce beau vernis se craquèle le jour où George met les pieds dans sa belle demeure pour s'occuper de son fils Jack .C’est un très beau portrait de femme.

Je précise que lors de sa venue à l'agence, le 11 mai dernier, nous n’avons pas évoqué le livre d’Amélie Nothomb, Pétronille (sorti l’année dernière), dont elle est l’héroïne. Nous avons convenu qu’elle avait déjà tout dit sur la question (et bien dit) sur le site Salon Littéraire. Nous n’aimons pas les bis repetita.

stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandor4e de couverture :

1917, quelque part dans la campagne anglaise. Anna Whig, bourgeoise lettrée, mère d’un petit garçon de deux ans, Jack, persuade son mari Edward d’embaucher par courrier pour sa garde d’enfant une certaine George (comme George Eliot, pense-t-elle). Le jour où elle va chercher George à la gare, elle découvre qu’il s’agit d’un homme. Celui-ci va faire preuve d’un réel instinct maternel à l’égard de l’enfant, et finira pas susciter la jalousie d’Edward, qui pressent l’amour naissant entre George et Anna.
Dans ce roman à la fois pudique et tourmenté, Stéphanie Hochet traite avec beaucoup de finesse le thème de l’ambiguïté sexuelle, avec son lot de non-dits et de paradoxes, dans ce cadre post-victorien qui rappelle tant Virginia Woolf, tout en restituant le climat d’inquiets atermoiements qui régnait en Angleterre lors de cette période troublée.

L’auteure :

Écrivain. 10 romans, un essai (Éloge du chat). Prix Lilas 2009 pour Combat de l'amour et de la faim, Fayard. Prix Thyde Monnier de la SGDL 2010 pour La distribution des lumières, Flammarion. Dernier livre en date : Un roman anglais, Rivages 2015. Chroniqueuse au Jeudi du Luxembourg.

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En compagnie de la grande Virginia Woolf dans le magazine Elle du 6 juin 2015.

stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandorInterview :

J’ai lu que ce roman était inspiré de la vie de Virginia Woolf.

L'héroïne vient du même milieu, elle est née à la même époque que Virginia Woolf et mon "support littéraire" a été le premier tome du journal de Woolf, mais elle est un personnage à part entière. Elle se nomme Anne Whig, a un enfant de deux ans (ce qui n'était pas le cas de la romancière anglaise) et elle est traductrice, pas créatrice. La fiction nécessitait que je m'éloigne d'un traitement biographique. Ce livre est surtout un hommage à la littérature anglaise dans laquelle j’ai été baignée quand j’ai fait mes études et ensuite, quand je suis partie en Grande-Bretagne pour enseigner.

1917, l’ambiance à Londres, dans la campagne anglaise… La façon de vivre, ce qu’il s’est passé socialement, la vie des domestiques…  comment as-tu été informée de tout ceci ?

D'abord en relisant la littérature de l'époque (Joyce, Lawrence, etc.) et plus spécifiquement, comme je le disais, le premier tome du Journal de Virginia Woolf qui raconte la vie quotidienne de ce genre de familles. Ces familles bourgeoises qui avaient la possibilité de partir s’isoler loin des bombardements en 1917 ont vécu dans une sorte de huis-clos. J’ai reconstitué ça. Woolf est là par son ombre. Vivianne Forrester a écrit une biographie très intéressante. Sa grande théorie, c’est que Woolf rêvait d’avoir un enfant. Bon, on sait qu’elle n’en a pas eu, mais on ne sait pas quelle mère, elle aurait été. Mon héroïne Anna est différente, mais le point de départ, c’est que sa vie est avant tout son enfant. L’amour qu’elle a pour lui est violent au point de faire naître chez elle des élans destructeurs.

Elle aime son enfant, mais elle l’aime mal. On peut dire cela ?stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandor

C'est un amour absolu, mais il est traversé de pulsions destructrices. C’est comme quelque chose que l’on ne pourrait contenir. Sans doute ne sait-elle pas y faire, même si ce fils est tout pour elle. La source du livre c’est « qui va me mettre à l’abri de moi ».

George est l’élément perturbateur du couple.

Il est l’élément étranger qui vient fissurer un huis clos qui ne fonctionne peut-être pas très bien, mais qui fonctionne avec des codes. Ce sont les codes de la société victorienne qui sont encore présents.

Le père, Edouard, est horloger et pas très fantaisiste.

C’est le notable qui a fait ce qu’on attendait de lui. Il a une situation, il apporte l’argent au foyer, cela le rend orgueilleux. Il bénéficie du statut du pater familias. C’est l’homme du régime ancien.

Il ne veut pas évoluer, alors que nous sommes dans un moment où les femmes commencent à vouloir changer de statut.

Anna est d’abord observatrice de ce qu’il se passe à l’extérieur. La guerre n’est pas finie. On ne rencontre quasiment plus de jeunes hommes, par contre elle voit que des jeunes femmes travaillent. Elle lit dans les journaux des articles sur celles qu'on décrit comme des espèces de folles qu’on appelle « les suffragettes ». Les manifestations pour le droit de vote des femmes l'interrogent. Elle se pose des questions sur elle, ses choix motivés par son milieu, sur cette société et sur la gangue qui fige sa vie et l'étouffe.

Ton héroïne est-elle une femme frustrée.

Un peu.  Mais elle va quand même fissurer cette espèce de structure complètement figée autour d’elle. Ce qui est intéressant, c’est le moment où ça craque.

stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandorPeut-on dire qu’Anna et George ont une relation ambiguë ?

Ce que je trouve intéressant, c’est cet amour qui n’est même pas dit.La finalité de l’amour n’est pas forcément de se retrouver dans un lit. En littérature, ça a été tellement fait que ça devient une convention et les conventions m’énervent.

Tu racontes la guerre vu par quelqu’un qui ne la fait pas. A un moment, elle écrit une lettre à un ministre pour qu’il lui donne des nouvelles de son cousin parti sur le front. C’est un passage très drôle, je trouve.

Anna n’hésite pas à s’adresser à lui comme si il était en face d’elle. Elle exige même qu’il retrouve au moins le corps s’il est mort. Pour les gens qui étaient loin du front, le fait de ne pas avoir de nouvelles et de ne pas retrouver le corps de quelqu’un, c’était quelque chose d’atroce. Il était impossible de faire son deuil. La guerre a été perçue et décrite sur le front depuis la première Guerre Mondiale par les écrivains de l’époque, mais aussi aujourd’hui, comme le Goncourt d’il y a deux ans, Pierre Lemaitre pour « Au revoir là-haut ». Par contre on a très peu évoqué la guerre loin du front. La guerre loin du front, c’est aussi la guerre. Ce sont les privations de charbon, de nourriture. Ce sont les liens avec les domestiques qui changent forcément. Il faut s’organiser autrement. Ce sont aussi les familles qui ont chacune un parent envoyé sur le front avec cette tension extrême, cette angoisse et l’imagination qui prend le dessus. La guerre loin du front, c’est vivre la guerre par transfert. Ils imaginaient ce que l’autre vivait dans les tranchées. 

Tu as enquêté sur cette période ?

Je connais tout ceci par immersion familiale. J’ai un père totalement obsédé par la Première Guerre Mondiale. Je suis allée avec lui à Verdun. Il y a des endroits ou plus rien ne repoussent, c’est la désolation totale, on se croirait sur une autre planète. On a du mal à imaginer qu’à ce moment-là de l’histoire, on a inventé toutes les formes de destructions que l’on retrouve aujourd’hui, toutes les formes d’armes  qui pouvaient détruire un être humain.

Tu as fait des études de littérature anglaise, il y a beaucoup de référence à elle dans ton roman.

J’ai toujours pensé sans oser vraiment le dire, qu’être une romancière anglaise, il n’y a pas plus classe (rires). Par exemple, j’évoque Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. Ce livre est celui que j’aurais aimé écrire. Contrairement à ce que pensent la plupart des gens qui l’ont lu (ou pas), Les Hauts du Hurlevent n’est pas du tout une histoire d’amour. C’est une histoire de vengeance et une histoire d’enfer. A partir du moment où l'auteur décrit le fonctionnement d'un monde diabolique et complexe, ça m’intéresse. Je pense que ça parle de certaines familles infernales.

Mais, je trouve que ton écriture est stylistiquement britannique. stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandor

J’ai surtout l’impression de jouer avec les codes du roman anglais. D’où le titre d’ailleurs, Un roman anglais.

A la force de jouer avec, ils y sont.

Il ne faut pas que ce soit juste des codes pour des codes, il faut que, profondément, ce soit incarné.

As-tu eu du mal à écrire ce livre ?

Ça a été extrêmement difficile.  J’ai mis deux ans. Il y avait une première mouture qui a été terminée au bout de dix mois. Je l’ai entièrement reprise parce que je me suis aperçue qu’elle avait des faiblesses et qu’elle n’était pas telle que j’aurais voulu la construire.

Il y a eu beaucoup de remises en question ?

Oui, beaucoup. Notamment sur la manière d’agencer le livre. Il a été compliqué de mettre à l’écrit ce chassé-croisé entre la petite et la grande histoire.

Tu portais ce roman en toi depuis longtemps ?

Rien n’arrive vraiment par hasard. Ce livre a mis longtemps à mûrir. A partir du moment où j’ai pris la décision d’écrire sur cette géographie et cette temporalité, l’immersion est devenue délicieuse… mais difficile. Pour écrire un roman qui se passe dans un autre pays et dans une autre époque, il faut tout de même tenter de se sentir chez soi. Il faut se sentir en terrain familier. Il faut avoir bien digérer les références, la littérature de cette époque pour que ça ne sente pas l’huile de coude.

Comment as-tu trouvé le ton d’Anna ?

Je l’ai trouvé quand j’ai eu une idée de quel personnage elle était, de son environnement et de ses proches.

stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandorL’histoire est très forte et universelle.

L’histoire que je raconte, on peut l’imaginer à notre époque. Le rôle maternel et paternel, il est toujours d’actualité. Le père nul et incapable, le jeune homme qui a une capacité particulière pour s’occuper des enfants et la mère partagée entre deux pulsions, c’est éternel et actuel.

Quelle est la plus grande différence entre Virginia Woolf et Anna ?

C’est que Virginia était soutenu par son mari Leonard, avec qui ils ont formé le noyau du cercle d'intellectuels connu sous le nom de Bloomsbury Group. Il l’a toujours encouragé à écrire dès le début. Il ne voyait même quasiment qu’un écrivain en elle. Il voyait à peine en elle une femme.

Je sais que c’est un livre qui te tient particulièrement à cœur.

Oui, d’autant que je me rends compte qu’aucun des personnages ne me ressemble. En tout cas, ça me fait plaisir d’avoir écrit un livre qui est un beau portrait de femme. C’est le genre de femme que je pourrais observer en l’admirant. Elle n’a rien en commun avec moi, et en même temps, j’admire ce qu’elle est capable de faire. Je n’ai aucun point commun avec elle, et je l’admire encore plus pour ça.

Est-ce un livre féministe ?

Je me méfie des messages. J’ai du mal à accoler le terme «féministe » au livre. Ce qui est important, c’est que ce soit l’histoire d’une femme qui, soudain, prend conscience de ce qu’il se passe autour d’elle et décide de s’émanciper. Elle ne s’accroche pas à des théories, par contre, je pense qu’elle a beaucoup de respect pour les femmes et qu’elle écoute ce qu’elles ont à dire. C’est donc le début d’une prise de conscience féministe.

Tu as terminé ce livre il y a presque un an, donc je suppose que tu es déjà en train d’écrire un autre livre. 

Oui, j’ai commencé quelque chose qui, comme d’habitude, n’a rien à voir avec le précédent livre. Mais je ne t’en dirais pas plus. Tu me connais, je te fais le coup à chaque fois que tu me reçois…

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Après l'interview le 11 mai 2015.

(Merci à Stanislas Kalimerov pour les deux portraits de Stéphanie Hochet inclus dans l'interview et à Stéphanie Joly pour la photo prise lors de la présentation d'Un roman anglais à la Terrasse de Gutenberg le 21 mai 2015).

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