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31 mai 2015

Sophie Adriansen : interview pour Max et les poissons

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(Photo : Marc Lehmann)

Sophie Adriansen écrit beaucoup. Toutes sortes de livres. Son éclectisme force le respect. Je la mandorise parfois (là pour un joli roman, là pour une biographie, là pour un essai avec la participation de Mathieu Simonet, là pour une soirée littéraire, là enfin pour un portrait) tant je lui trouve du talent… Quand elle se met à écrire des romans (celui-ci est le second), elle sait toucher au cœur et à l’âme.

Comme l’explique le blog « La cause littéraire » au sujet de Max et les poissons, « chaque année, Sophie Adriansen célèbre son anniversaire à la même date que celle de la rafle du « Vél’d’Hiv ». Après avoir fait la connaissance d’une femme-courage qui lui a raconté son histoire, elle a ainsi donné naissance à ce magnifique ouvrage. La pureté et l’innocence de ce petit garçon, Max Geiger, prend aux tripes et arrache les larmes du lecteur. »

Pas mieux.

Tout est dit dans ces 80 pages : l’abomination de l’extermination, la rafle, les camps, les justes... mais avec une délicatesse et une poésie rare.

Max et les poissons est un très beau témoignage à la mémoire de toutes celles et ceux qui ont été emportés en ce fameux mois de juillet 1942.

Signalons enfin les magnifiques et efficaces illustrations de Tom Haugomat, qui a aussi réalisé la couverture.

Sophie Adriansen, le 22 avril dernier, est venue à l’agence pour m’expliquer les raisons qui l’ont poussé à écrire ce roman. Et plus encore…

sophie adriansen,max et les poissons,nathan,interview,rafle du vel d'hiv',mandorL’histoire :

Un regard d'enfant sur la rafle du Vel d'Hiv’.

Max a un poisson rouge ! C’est sa récompense : à l’école, il a reçu un prix d’excellence. Max a aussi une étoile jaune sur la poitrine. Il la trouve jolie, mais ses camarades se moquent de lui et disent qu’elle sent mauvais. Il ne comprend pas pourquoi. Comme il ne comprend pas cette histoire de « rafle » dont parlent ses parents. Ils disent qu’elle aura lieu demain, mais c’est impossible : demain, c’est son anniversaire ! Il sait déjà que sa sœur lui a fait un cadre en pâte à sel et il espère que ses parents lui offriront un second poisson…

Quelques extraits du livre :

La guerre, ça fait marcher les Allemands dans les rues et serrer fort les mains des petits sophie adriansen,max et les poissons,nathan,interview,rafle du vel d'hiv',mandorgarçons.

Est-ce qu'enlever un enfant sans l'autorisation de ses parents, c'est vraiment une bonne façon de le protéger ? Je n'avais pas l'air d'être vraiment en danger au milieu des immeubles en forme de U. Je n'étais pas en danger puisque j'étais avec papa, maman et Hélène.

On s'entasse. Je n'ai plus revu Daniel. Je ne sais pas ce qui se passe, mais j'ai peur. Parce que papa, maman et Hélène ont peur eux aussi. Je le sens. Et quand les grands ont peur, c'est comme une couverture toute râpée par laquelle passe le jour : ça ne protège plus de rien.

Tu es le meilleur élève de la classe. L'étoile n'y change rien. Regarde, tu n'es pas le seul à en porter une. La classe est une constellation, chacun brille à sa façon.

Est-ce qu'il y a des poissons juifs et d'autres pas juifs? Nous, on est juifs. C'est pour ça qu'on a des étoiles cousues à nos habits. Papa et maman me répètent qu'être juif, ce n'est pas avoir fait quelque chose de mal. Mais je n'arrive pas à les croire.
J'ai l'impression que ce n'est pas bien, d'être juif maintenant.

La guerre, ça commence l’été et ça empêche de faire des châteaux de sable. La guerre, ça empêche d’aller se baigner dans l’eau salée. La guerre, ça remplace les vacances à la plage par les jeux dans l’impasse avec Daniel et Bernard.

Quand on ne veut aucun mal à un enfant, on n’a pas besoin de le dire, normalement.

L’auteure :

Sophie Adriansen est l'auteur de plusieurs romans en littérature générale et jeunesse et de deux biographies. Elle a également cosigné des témoignages et été formée à l'écriture de scénario à la Fémis. Lectrice compulsive, elle contribue à plusieurs sites littéraires et tient depuis 2009 le Blog de lecture Sophielit.

sophie adriansen,max et les poissons,nathan,interview,rafle du vel d'hiv',mandorInterview :

Pourquoi as-tu choisi ce sujet ?

Je ne l’ai pas choisi, c’est lui qui s’est imposé. Il y a quelques années, j’ai travaillé avec une femme qui a échappé à la rafle du Vel d’Hiv. Elle voulait écrire ses mémoires pour ses petits-enfants. Il se trouve que j’ai l’âge de ses petits-enfants et qu’elle à l’âge de mes grands-parents, une certaine complicité s’est donc nouée. Nous nous sommes racontées plein de choses. Elle m’a fait part de son témoignage et j’ai été en contact avec tout un tas de documents qu’elle a conservé. Une fois le travail avec cette femme terminé, je pense que tout cela a infusé en moi. On ne peut pas évacuer aussi facilement un sujet comme celui-ci. Je me suis retrouvée face à un morceau d’Histoire. Ses parents ont été « raflés » le 16 juillet 1942.

La voix de ce petit Max s’est imposée à toi longtemps après ?

Oui. L’histoire de Max est différente de celle de cette femme. Elle est restée à Paris après l’arrestation de ses parents et ce, pendant toute l’occupation. Elle a bénéficié de la solidarité du voisinage. Dans la réalité, aucun enfant raflé n’est revenu. Du côté de l’enfant qui parvient à être sauvé, mon livre est vraiment de la fiction. On n’a pas de cas rapporté d’exfiltration comme moi, je l’ai imaginé.

Les Justes ont existé et ont été nombreux. Tu leur rends hommage.

Oui, c’était un moyen de parler d’eux. Dans la littérature, on parle beaucoup de la rafle, des camps, mais beaucoup moins des Justes.

Tu vas dans les écoles pour parler de ce livre.

Oui. C’est amusant parce que, parfois les élèves me disent que c’est une fin triste, parfois que c’est une fin heureuse. Les enfants ont deux points de vue très différents. Je ne dirai pas pourquoi parce que ce serait dévoiler un peu trop l’issue de cette histoire.

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Le Vel d'Hiv' le 16 juillet 1042.

C’est un livre délicat et intelligent qui ne tire pas les larmes, même s’il est très émouvant. Tu as trouvé le bon dosage d’émotion, je trouve.

Ce n’est pas compliqué de faire pleurer avec un sujet comme ça. Ce n’était surtout pas le but. J’ai préféré la crédibilité. La femme dont je parlais tout à l’heure m’a raconté qu’elle a appris les choses au fur et à mesure et qu’elle ne se rendait pas toujours compte de ce qu’il se passait réellement. Moi, à partir du moment où j’ai entendu la voix de Max, j’ai considéré les choses avec son regard à lui. Il n’y avait pas de raison qu’il s’inquiète dans la mesure où ses parents tentaient de le rassurer. Il ne voit que l’avenir très proche. Comme c’est son anniversaire, il ne voit que le moment où il aura son cadeau, le lendemain, il ne se souciera que de l’endroit où il va. Rien ne lui paraît dramatique. Il ne peut pas imaginer qu’il y a des horreurs derrière. C’est un garçon qui a toujours été protégé et pour qui le monde s’arrête au bout de l’impasse. J’ai essayé de me mettre dans la peau de cet enfant de huit ans.

Comment a réagi la femme qui t’a inspiré cette histoire quand elle a lu le livre?

Elle était très contente. Ce n’était pas son histoire, donc je n’ai rien dévoilé de personnel la concernant. C’est un hommage aux « enfants de juillet », les enfants qui ont vécu cette rafle. Elle est donc ravie, car ce livre participe du devoir de mémoire. On m’a confié une histoire avec un petit h qui appartient à l’Histoire avec grand H… ma responsabilité d’écrivain était d’en faire de la fiction pour qu’on n’oublie pas.

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La rafle.

Tu es allée à Auschwitz et à Birkenau au mois de janvier dernier...

A Birkenau, il y a écrit dans toutes les langues du monde que c’est précisément en se souvenant de ce qu’il s’est passé qu’on peut espérer que ça ne se reproduise pas. Je crois profondément à ça.

Ce livre est destiné à des enfants à partir 9 ans.

Quand Nathan m’a appelé pour me dire qu’ils voulaient publier Max et les poissons, ils m’ont demandé pour quel âge je l’avais écrit. Je n’ai pas su répondre. Je ne m’étais pas posée la question. Ils l’ont fait lire à des instituteurs de différents niveaux et ce sont eux qui ont déterminé que c’était à partir de 9 ans. A 9 ans, dans le programme scolaire, on a déjà commencé à aborder la seconde guerre mondiale. Dans les faits, je suis déjà allée dans une classe de CE1, les enfants avaient donc 7 ans, ils connaissaient des choses de la seconde guerre mondiale, mais rien de la Shoah. On a quand même pu en parler. Je trouve qu’entre 7 et 10 ans, c’est bien qu’il y ait un adulte pas très loin derrière pour expliquer certaines parties du livre. Le fait que ce livre soit court, écrit gros et structuré en chapitres courts, permet que cet ouvrage soit étudié en classe. A la demande de l’éditeur, j’ai rajouté à la fin des éléments chronologiques réels. Il ne s’agissait pas de raconter de nouveau la guerre, mais d’apporter quelques éclairages sur ce qu’il s’était vraiment passé en rapport direct avec l’histoire de Max. Si ce livre peut permettre aux enfants  d’entrer dans ce sujet et de le comprendre par ce biais où l’on parle de tolérance et de solidarité, moi je suis ravie.

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Pendant l'interview...

Quelles sont le genre de questions que les enfants qui ont lu ton livre te posent?

Il y a d’abord des questions comme « c’est quoi un écrivain ? »ou « comment on fabrique un livre ? ». Mais il y a aussi des questions plus basées sur le livre en lui-même. « Pourquoi les juifs se sont laissés faire, alors qu’ils étaient plus nombreux ?», « pourquoi ils n’essaient pas de s’échapper ? », « pourquoi les enfants de l’école de Max se moquent de lui à partir du moment où il porte une étoile jaune ? », « pourquoi Max fête son anniversaire précisément le jour de la rafle ? »… Ce sont des questions qui parlent d’Histoire et qui parlent aussi des choix que je fais en tant qu’écrivain.

Tu es à nouveau en train d'écrire pour la jeunesse.

Oui, ce sera  un roman qui se passe sous l'Occupation à Paris, après la rafle, toujours par le biais du regard d’un enfant. Entre 1942 et 1945, je raconte une capitale vidée de beaucoup de juifs avec, malgré tout, des enfants et des adultes qui restent, résistent, cachent, survivent…  j’évoque aussi les problèmes d’identité et l’occupant toujours présent. Bref, je n'ai pas encore tout dit sur cette période.

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Après l'interview, le 22 avril 2015.

Bonus:

Joss, libraire à Vannes (56), dit tout le bien qu'elle pense sur ce livre essentiel...

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