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31 mars 2015

Camille Saillant : interview pour son premier EP

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« Rêves de gloires perdues et fantômes personnels planent au-dessus des chansons de Camille Saillant. Elle s'y livre, sans pudeur ni mensonges ». J’ai découvert Camilla Saillant parce qu’un ami, Benoît Clerc, lui écrit et compose des chansons. J’ai été charmé par la personnalité (un peu exalté) et le talent de la jeune femme (comédienne et chanteuse). Je suis donc allé la voir aux Trois Baudets le 10 mars dernier et j’ai rarement vu une salle si enthousiaste pour une artiste encore inconnue. Trois jours plus tard, j’ai reçu Camille Saillant à l’agence pour sa première mandorisation.

camille saillant,ep,interview,mandor,en attendant les filles,genevieve paris,genevieve morissetteBiographie officielle :

L’amour, la cocasserie, la douleur, le regret et la volupté sont les événements les plus communs et les plus intimes au monde.
Camille Saillant chante les siens et ils paraissent être de votre vie. À une époque de surenchère artistique, elle trouve ce qu’il y a de mutuel dans la musique : une mélodie, un texte, et une voix qui donnent envie d’être dans la même pièce qu'elle.
On l’écoute comme on peut aller, dans sa mémoire, renouer avec quelques gloires secrètes, nos frasques d’enfant, cet au-revoir qu’on a dit mais qu’on ne pensait pas, et les chemins délaissés du passé qui sont une réserve d’aventure.camille saillant,ep,interview,mandor,en attendant les filles,genevieve paris,genevieve morissette

Camille Saillant chante en noir et blanc parce qu’elle raconte les choses qui ne mourront jamais.
Démonstratif et ambigu, bienveillant et un peu vache, son premier EP arrive sur la scène de la chanson française au printemps, quelque part entre les esprits d’Emily Loizeau et de Bashung.
Aux côtés de l’auteur/compositeur Benoît Clerc, accompagnée par le Studio des Variétés, arrangée par Frédéric Féraud et mise en émotion par ses musiciens, elle prépare un premier album. En attendant, son premier EP, est sorti le 10 mars 2015.

Vous pouvez écouter les quatre chansons de l'EP ici!

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camille saillant,ep,interview,mandor,en attendant les filles,genevieve paris,genevieve morissetteInterview :

Comme je n’avais jamais entendu parler de toi, je vais te poser une question un peu brutale : d’où sors-tu ?

Je chante depuis longtemps, mais je me suis surtout occupée de ma vie de comédienne. J’ai été aussi assistante de prod dans l’audiovisuel, journaliste déco… j’ai fait pas mal de choses avant de me lancer dans ce projet. Le chant m’a toujours attiré, mais j’ai mis du temps à me lancer dans la musique.

En te voyant pour la première fois sur scène, aux Trois Baudets, j’ai eu le sentiment de voir en Camille Saillant un personnage, pas une simple chanteuse qui débute. J’ai vu un look et un comportement étudié, contrôlé. Ai-je tort ?

Ah bon ? Ça veut dire que je fais bien mon travail. Le fait d’avoir été comédienne me nourrit aujourd’hui dans cette nouvelle activité. J’ai commencé ce projet en épousant ce que me proposait l’auteur compositeur Benoît Clerc. Ce qu’il me proposait me plaisait, mais je n’ai pas décidé de faire de la chanson française un peu folk. J’aime bien quand Barbara dit : « Je suis une femme qui chante ». Je me sens plus une femme qui chante qu’une chanteuse. J’ai envie de chanter les histoires que je raconte en cherchant la vibration du chant. J’ai beaucoup plus de plaisir à chanter qu’à jouer, en fait.

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As-tu pris des cours de chant ?

J’ai commencé à prendre des cours de chant il y a longtemps, mais de manière assez épisodique, voire même décousue. Tant que je ne me lançais pas réellement, il y avait d’autres projets qui venaient télescoper ce profond désir. Plus le désir est grand pour moi, plus il est effrayant, parce qu’à chaque fois, j’y mets beaucoup de moi-même. Maintenant que je me suis engagée dans cette aventure, je ne sais pas ce qui aboutira, mais je sais que j’irai le plus loin possible. J’y vais à fond et je m’y consacre totalement.

Comment peut-on qualifier ta musique ?

C’est de la chanson française traditionnelle très écrite. Les textes sont vraiment devant, car j’y attache beaucoup d’importance. Cela dit, la direction artistique, de concert en concert, devient de plus en plus rock. Ce n’est pas encore Alain Bashung ou Joseph d’Anvers, mais c’est le chemin que je veux prendre.

Avec la personnalité que tu as, tu devrais écrire avec Benoît et même essayer quelques textes seule, je suis sûr qu’il en sortirait quelque chose d’original.

Au début, j’étais très frileuse sur la question parce qu’il y a beaucoup d’auteurs que j’admire. A ce propos, j’ai un ami que tu connais, Olivier Bas (du Studio des Variétés), qui m’a conseillé, presque ordonné d’écrire mes textes. J’en ai écrit un, « Super », que Benoît a mis en musique. Je suis assez tiraillée parce que j’aime beaucoup les textes de Benoît et, à la fois, je sens que ça va être un enrichissement de chanter mes textes.

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Que représente l’EP qui vient de sortir ?

C’est une étape importante, une carte de visite et un investissement important en énergie.

Et un investissement financier ?

A ce niveau-là, j’ai beaucoup de chance car j’ai un mécène qui a financé l’EP. C’est quelqu’un pour qui j’ai beaucoup d’amitié. Il m’a toujours suivi et soutenu. 

On peut savoir qui est cet homme ?

Non. Il m’a donné de l’argent de manière discrète et désintéressée, alors je ne vais pas donner son identité. Je l’appelle LC dans les remerciements du disque.

Tu parles beaucoup d’amour dans tes chansons. C’est un sujet universel.

Universel et, finalement, inépuisable. Comme le dit la chanson, les histoires d’amour finissent mal. Souvent en tout cas. Je parle aussi des amours saphiques, l’amour entre deux femmes. C’est un sujet que j’aborderai encore. Je n’ai pas envie de l’épuiser, car c’est un sujet qui me touche particulièrement et qui me concerne.

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Pendant l'interview...

camille saillant,ep,interview,mandor,en attendant les filles,genevieve paris,genevieve morissetteVous êtes nombreux à sortir des EP ou des albums et beaucoup sont talentueux. Sais-tu que tu t’apprêtes à mener un long combat ?

Je le sais parfaitement. Je sais aussi que personne ne m’attend. Je n’ai aucun rendez-vous, pas de bureau, aucun collègue, ni patron. C’est une aventure et tant que je vais au bout d’elle, peu importe le résultat. J’ai une foi en la vie qui est assez forte. Je ne me sens pas meilleure que plein d’artistes que j’écoute, mais je suis certaine que ce projet va aboutir à quelque chose de sérieux. Je n’ai jamais ressenti une telle intensité de réussite avant cela.

Tu me sembles pressée de réussir.

Non, je suis impatiente. Il y a une nuance. Je suis impatiente, mais je suis contente de me mettre des échéances. Je sens une certaine incandescence en moi, ce qui me rend très volontaire. Je ne suis pas pressée parce que je ne veux pas non plus bâcler ce que je fais.

Tu te donnes combien de temps pour vivre de ton projet ?

Je ne me donne pas dix ans.

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"Dès que la sécurité les auront relâchées, elles te donneront un spectacle que tu n'oublieras pas de si tôt! Fougue, insolence et sex appeal au rendez vous."

Le 1er avril, tu es sur scène au forum Léo Ferré à Ivry-sur-Seine avec Pauline Paris et Geneviève Morissette pour « Les filles qui s'affichent ».

C’est une rencontre par l’association « Les beaux esprits ». Garance m’a invité récemment à jouer avec elle, ainsi que Geneviève. Gilles Tcherniak, du Forum Léo Ferré, cherchait un co-plateau un peu décalé et décapant. Il a pensé à nous trois, mais Garance n’était pas libre, donc Geneviève a proposé à Pauline.

Tu espères quoi aujourd’hui ?

J’espère écrire des textes moi-même et qu’ils soient mis en musique. Je souhaite aussi faire un album et que les professionnels le remarquent.

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Après l'interview, le 13 mars 2015.

29 mars 2015

Bikini Machine: interview pour Bang On Time!

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(Photo : Raphaël Auvrey)

Les Bikini Machine joue depuis 2001. Leur nouvel album  Bang On Time ! est à la fois musclé et subtil, il offre une profondeur qui n’enlève rien au groove qui a fait une bonne part de la réputation du groupe. Du rock des années 60, un zest d’electro pop… un disque digne d’un B.O de Quentin Tarentino ou des frères Coen. Ces rennais-là ne manquent pas d’audace. Dans cet album, sorte de machine à voyager dans le temps, on navigue entre passé, présent et futur… et c’est un vrai délice. Le 3 février dernier, j’ai reçu à l’agence deux membres historiques du groupe, Fred Gransard, le chanteur et Sam Michel, le clavier.

3700398711928_600.jpgArgumentaire officiel:

5 ans que l’on attendait un nouvel album de Bikini Machine ! Du reste, les rennais avaient de quoi être occupé pendant ce temps-là. Des performances ciné-concerts (sur le film Desperado de Robert Rodriguez), un album et une tonne de live avec Didier Wampas (mandorisé là) plus tard, les revoici en grande forme avec ce quʼils font de mieux : un album sous influence années 60 mais avec les deux pieds fermement ancrés dans le 21e siècle !

Rares sont les albums enregistrés en 3 ans, à raison dʼune session par semestre (pour cause dʼemploi du temps extrêmement chargé sur les projets annexes), qui sonnent avec une telle cohérence !

Un album dʼà peine plus de 30 minutes qui a le temps de vous transporter du dance floor aux ruelles sombres dʼun film noir en un clin dʼœil.

Un album tout en anglais, « moins potache » disent-ils. Fini le second degré emprunté aux films de Lautner ou aux chansons de Jacques Dutronc et Nino Ferrer. Même sʼils ne renient pas un instant ce passé, le ton de Bikini Machine est plus grave mais sur des rythmes toujours groovy.

Bang On Time ! : comme pile à lʼheure pour un groupe souvent à lʼarrache, comme un slogan qui claque à la fin dʼune bande annonce de film américain, comme un battement pile sur le temps pour un album de rock qui groove parfaitement.

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SAM_0072.JPGInterview :

Vous  avez de nombreuses années de carrière derrière vous. Avez-vous vu le temps passer ?

Fred Gransard : Non, ça passe très vite, au contraire. Bikini Machine est un projet qu’on a démarré quand nous avions une trentaine d’année, mais nous avions déjà des projets musicaux avant. Nous étions trois à avoir appartenu à un groupe des années 90 qui a marqué la scène rennaise, les Skippies (1990-1998). A la toute fin de ce groupe, nous avons ressorti les vieux orgues qu’il y avait dans les studios et, en même temps, nous nous intéressions à la machinerie moderne, les séquenceurs, les MPC,  les trucs de samples et d’échantillonnages. Avec tout ça, on a commencé à faire notre cuisine. Du trio issu des Skippies, assez rapidement, c’est devenu un quintet.

Sam Michel : C’était un trio, mais ils ont eu besoin de musiciens additionnels. C’est à ce moment, que je suis arrivé dans les Bikini Machine pour m’occuper de l’aspect « séquence » et de l’électro. On jouait sur les mêmes scènes, on répétait dans les mêmes endroits. Nous faisions partie d’un même groupe, les Magic Surfers, spécialisé dans les reprises des Beach Boys et des Beatles.  

Fred : Au début, Sam voulait juste nous produire. Et puis, finalement non.

Sam : Donc, j’ai intégré le groupe et j’ai gardé mes amis (rire).

Le superbe clip de "Stop All Jerk", réalisé par Armel Gourvennec et produit par Yotanka et Small Buisness Family.

Dans ce nouvel album, il y a un côté addictif et accrocheur.

Fred : On nous le dit souvent. Il y a dix morceaux, mais nous avons fait en sorte que ce soit dix singles. On a travaillé cet album sur trois années, à chaque fois que nous avions des pauses… c’était la période où nous tournions avec Didier Wampas. On enregistrait quand nous étions inspirés et, à la fin, sur une trentaine de titres, nous avons gardé les dix plus aboutis.

Sam : Nous avons épuré pour tenter de trouver une cohésion.

Fred : Il y a des ingrédients nouveaux qui se sont ajoutés à ce que nous faisions habituellement. On a assumé un côté plus soul que dans nos précédents disques. Il y a quelques années, un morceau comme « Stop all jerk » n’auraient pas eu des couplets si dépouillés.

Sam : On aurait gavé ça d’arrangements par crainte de rater quelque chose. Parce que nous avons fait de nombreux concerts avec Didier Wampas, nous en sommes venus à faire des choses beaucoup plus simples.

Fred : On a compris qu’on gagne en efficacité dans un titre quand il y a moins d’arrangements. L’épure, ce n’est pas mal, finalement…

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Pendant l'interview...

Le ton de votre écriture a changé également.

Fred : On a un peu gommé le côté rigolo, potache et absurde qui était l’une de nos marques de fabrique.

Et contrairement à vos deux précédents albums, il n’y a aucune chanson en langue française…

Fred : Auparavant, nous partions un peu dans tous les sens. On chantait en français, en anglais, il y avait des instrus… bref, nous nous sommes recadrés pour ce nouveau disque en faisant plus concis, net, clair et sans bavure.

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Je reviens à votre collaboration avec Didier Wampas. Quand on a autant d’années de carrière que vous, peut-on encore apprendre d’un autre artiste ?

Fred : Didier ne veut jamais faire la même chose. Les étés 2012 et 2013, on a fait pas mal de festivals avec lui. Nous avons remarqué que les artistes que nous croisions dans ces mêmes festivals faisaient toujours les mêmes sets. Il se passait un truc au même moment à chaque fois… Avec Didier, ça ne risque pas. On change toujours tout. Avec lui, nous étions obligés d’être aux aguets pour improviser, ce qui n’était pas notre spécialité.

Sam : Du coup, avec les Bikini Machine, désormais, nous sommes beaucoup plus libres sur scène. C’est beaucoup moins contraignant pour nous... et même beaucoup plus agréable.

Fred : On est moins dans une musique dadaïste, bricolo.  Nous sommes dans quelque chose de plus « classic rock ».

En quoi étiez-vous dadaïste ?

Fred : A l’époque, nous aimions la notion de collage. Nous étions capable de faire un morceau avec des riffs des années 60 et soudain, entre la 20e et la 28e mesure, pouvait se placer un truc super électronique qui n’avait rien à voir. Il y avait la notion d’absurde.

"Stagger man" en live dans La bande passante sur RFI.

Que répondez-vous si on dit que vous avez un côté désuet ?

Si on joue sur les codes des années 60, notre musique n’est pas si rétro que ça. Il y a des éléments forts très contemporains. Nous ne sommes pas uniquement dans le revival.

Quand vous écoutez Bang On Time ! aujourd’hui, en êtes-vous pleinement satisfait ?

Fred : Pour la première fois de ma vie, je suis assez content d’un album fini. Il m’arrivait d’avoir des regrets sur les autres, mais pas sur celui-ci. Peut-être parce qu’on l’a produit nous-même.

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Depuis 2001, bon nombre de groupes ont explosé en vol. Vous, vous êtes toujours là. Vous en êtes parfois étonnés ?

Fred : On s’est donné les moyens d’être encore là.

Sam : On a la chance de se connaître depuis très longtemps et surtout, que l’on s’entende bien. Bien sûr parfois, ça chauffe entre nous, mais c’est normal.

Fred : Et c’est parce que ça chauffe que ça permet de tenir. Les vraies histoires d’amitiés, ce sont les histoires un peu fortes justement. Si c’est trop lisse et que tout le monde est sur la même longueur d’onde tout le temps, c’est lassant. Il y a donc des périodes de crises, mais elles sont salvatrices.

Sam : Moi, je suis super content parce qu’on est arrivé, sans faire trop de compromis, à écrire et composer un album qui plait aux cinq membres.

« Stop all jerk » a été choisi pour la pub de la Ford Fiesta et son moteur Ecoboost (à voir ici). C’est important pour vous ?

Sam : Oui, parce que beaucoup de personnes ont découvert Bikini Machine grâce à cette publicité. C’est marrant de nous entendre quand on tombe dessus à la télé…

Fred : On joue depuis plusieurs décennies et, soudain, c’est une simple pub qui nous met en avant. Vous voyez, on ne peut pas prendre la grosse tête… on tient à peu de choses.

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Le 3 février 2015, après l'interview.

27 mars 2015

Cali : Interview pour L'âge d'or

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(Photo : Yann Orhan)

C’est déjà le sixième album de Cali et il est l’un des plus brillants, touchants et émouvants de sa production discographique. En tout, treize chansons qui frappent directement au cœur. Le troubadour engagé en appelle à la mémoire de l’auditeur et aux souvenirs de l’enfance qui permettent, selon lui, de mieux conjuguer la vie au présent. L’âge d’or est un album concept élégant, euphorique et énergique sur tous ces âges heureux de nos existences, et sur ce qui au final reste, et parfois manque.

Vous pourrez retrouver Cali en concert à partir du 26 mars et au zénith de Paris le 27 mai dans un nouveau show chargé d’énergie et de passion.

Le 13 mars dernier, j’ai rencontré Cali dans un bureau de sa maison de disque, Sony. Un Cali détendu (plus qu’il ne l’était lors de ma précédente interview pour CD’Aujourd’hui), de très bonne humeur même. Heureux des premiers retours extrêmement positifs et des premiers chiffres de vente de son nouvel album, ce qui n’était pas le cas pour ses deux précédents, La vie est une truite arc-en-ciel qui nage dans mon cœur (2010) et Vernet-les-Bains (2012).

cali,l'âge d'or,interview,mandorArgumentaire de l’album (en version nettement raccourcie) :

Voilà un album de sève, de sourires, de rocs, de rêve, d’amour qu’on veut sentir couler en soi.

Douze chansons qui frappent tour à tour le cœur, le bonheur, les heures qu’on croyait oubliées dans le grand chapiteau de l’enfance. Un passé conjugué au fil du disque au moment présent.

Le rockeur qu’on connaît si engagé, ce troubadour qui souffle des flammes de liesse sur son public depuis maintenant plus de vingt ans, a chapitré son existence d’un « Age d’or ».
Et c’est vrai : il ouvre ici ses ailes. En mots. En musique. En confidence. Avec une puissance nouvelle : celle d’un homme ébloui par la vie, tirant de son expérience une force et une joie pures.

Ses textes, si intimes, ricochent sur Prévert, Apollinaire ou Brel. Le féminin abonde toujours dans ses mots, mais prend des visages inattendus. C’est racé. Et pourtant d’une brutalité intacte. Comme si les battements de son cœur n’étaient jamais tout à fait apaisés. Son volcan se joue de nous. Et explose de temps à autre.
Cali chante comme il vit, sans mensonge et sans artifice.

L’élégance et l’émotion, égrenées tout au long du disque, naissent aussi d’une fusion : celle du chanteur avec David François Moreau, compositeur de musique de film et de ballet, et réalisateur, musicien et arrangeur de L’Age d’or.

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cali,l'âge d'or,interview,mandorInterview :

Tout le monde dit du bien de cet album…

Je ne sais pas ce qui va se passer pour le disque, mais j’ai déjà le succès d’estime et ça me rend très heureux. Ça m’a rassuré parce que, très honnêtement, je ne savais pas trop où j’allais. On n’est jamais sûr de rien quand on sort un nouveau disque.

Vous avez travaillé avec  David François Moreau, un compositeur venu du cinéma, qui signe la plupart des musiques. Pourquoi l’avoir choisi ?

A la fin de 2013, on a fait le Téléthon avec Bénabar, Patrick Bruel et une jeune chanteuse, Marina Russo. Nous avons chanté ensemble sur une musique de Patrick Bruel. C’était David François Moreau, le frère de Patrick, qui a arrangé la chanson. J’ai trouvé le résultat très performant et classe. Il nous a dirigés vocalement. Sa façon de faire, rigoureuse, douce et intense ma beaucoup plu. Quand j’ai joué ma pièce de théâtre à Paris, il est venu me voir. La petite voix qui s’appelle intuition m’a fait lui demander s’il voulait travailler avec moi. C’est mon sixième album et j’ai toujours su où je voulais aller au niveau de la direction musicale. Là, pour la première fois, j’ai dit à quelqu’un : « tu fais ce que tu veux avec moi ».

Pour la première fois, vous avez donc décidé de ne plus être maître de toutes les situations. C’était risqué ?

Le risque majeur était d’être surpris. La première chanson qu’il a travaillé a été « La vie est une menteuse ». J’ai compris la direction qu’il voulait prendre, j’ai trouvé ça jouissif. Il me montrait ce qu’il voulait faire au fur et à mesure de la création de l’album. Il y avait un côté cinématographique qui me plaisait. Mais, franchement, on ne savait pas la couleur que ce disque allait prendre… Nous sommes très satisfaits parce que je trouve cet album hyper cohérent.

Clip officiel de "La vie quoi!"

Cet album a été écrit au début de l’année 2014. Vous jouiez au théâtre à Paris. Comme vous étiez loin de votre famille et de votre sud, du coup, vous avez écrit une soixantaine de chansons. Vous étiez dans une bulle créative ?

Absolument. Si j’avais écrit ces chansons chez moi, entouré de tous les gens que j’aime, elles auraient été peut-être belles, mais avec moins de lumière. Comme j’étais loin, je me suis créé une lumière personnelle. Pour moi, ce disque est le plus lumineux au sens propre du terme.

C’est un disque lumineux, comme vous venez de le préciser, mais aussi assagit, optimiste et mélancolique.

Si vous parlez de mélancolie, ajoutez mélancolie heureuse. Quant à « assagit », ça me fait marrer. J’ai tellement une image de chien fou que de toute façon, dès que je me calme quelques minutes, on ne peut dire que ça de moi. Est-ce qu’être sage, c’est réaliser qu’il ne faut pas être sage. Dans « Le cœur chargé comme un fusil », on pense que je parle de mon grand-père, mon référent constant, qui a fait partie des Brigade Internationales. Et bien pas du tout. Je parle de moi. A 20 ans, je voulais refaire le monde, on s’est présenté à des élections municipales avec des potes… et puis la vie avance, on s’embourgeoise un peu, on rentre dans le rang et on à tendance à moins dire ce qu’on a dans le ventre. Dans cette chanson, je me dis : « Réveille-toi ! Redeviens l’enfant, celui qui va prendre le couteau rouillé pour se battre, partager la vie et mordre les salauds qui ont fait pleurer leur père ».

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(Photo : Yann Orhan)

Vous me paraissez serein. Mais vraiment. 

Je mène une vie incroyable, j’ai l’impression d’être en permanence en colonie de vacances. Je suis toujours sur la route avec des amis proches, c’est merveilleux, c’est le cirque. Si on m’avait dit que ma vie active serait ça. Quand on me demande ce quel métier je fais, je ne sais pas quoi répondre. Et puis, un bébé est arrivé dans ma vie. C’est mon troisième enfant, je ne peux qu’être serein.

Votre chanson « Je dois te dire ça »… difficile de ne pas être touché.

Je raconte l’histoire d’une copine qui est allé voir un docteur pour un truc anodin. Il lui a annoncé qu’elle était au dernier stade d’un cancer. Aujourd’hui, on sait qu’elle n’est pas condamnée. Quand elle est sortie de chez ce médecin, elle a regardé le ciel, les oiseaux, ses amis, sa voiture… rien n’était pareil. Elle prenait conscience des choses. Moi, j’ai eu conscience de la vie, par sa conscience de la mort. Je me suis mis dans sa peau. Je me suis imaginé un jour rentrer chez moi et devoir annoncer une telle nouvelle à ma famille. Il y a une question sous-jacente dans cette chanson : pourquoi ne pas tout dire aux personnes qu’on aime avant le dernier souffle?

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(Photo : Yann Orhan)

Vous dédiez une chanson à votre fille de deux ans, Popée, et vous chantez avec votre autre fille, Coco, neuf ans.

Coco fait du violoncelle et du piano de manière assidue au conservatoire et elle adore ça. Mais elle me dit toujours qu’elle veut être obstétricienne. Ça me plait parce que cela prouve qu’elle fait de la musique pour de bonnes raisons, pas pour être sous la lumière. Elle fait ça parce que la musique lui apporte de la vie et qu’elle est heureuse de jouer. Je pouvais donc me permettre de m’amuser avec elle. Je suis ravi parce que je pense souvent à Charlotte Gainsbourg. Elle fait une carrière merveilleuse, mais je suis sûr que parfois, elle doit s’arrêter pour écouter la chanson qu’elle chante avec son père « Lemon Incest » et verser quelques larmes. J’imagine que ma fille, un jour, en pensant à son papa disparu, fera pareil.

Elle aime la vie de son chanteur de papa ?

Ça lui plait parce que ça lui permet aussi de vivre des choses. Elle vient parfois avec moi sur la route, elle est copine avec tous mes musiciens, elle rencontre des grands chanteurs connus… Mais surtout, elle voit que papa est heureux. 

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(Photo : Yann Orhan)

Vous chantez Le Grand chemin avec Jimmie O’Neill, leader des mythiques Silencers.

Il faisait partie du quintet magique du rock héroïque, U2, Simple Minds, Waterboys, Silencers, Big Country… Quand j’écoutais ce genre de musique, j’avais l’impression de rentrer dans une cathédrale. Je vois la lumière qui passe à travers les vitraux. Ça fait un bien fou cette lumière qui vient des pays magiques : l’Ecosse, l’Irlande, les pays celtiques… tout cela me fait rêver ! Pour revenir à Jimmie O’Neil, je suis fou de sa poésie et de sa voix. Un jour, il m’appelle pour me prévenir qu’il vient me voir en concert le lendemain à Rennes. Je n’en revenais pas. Je lui ai dit que, dans ce cas, il devra chanter avec moi. On a chanté et toute la nuit, je lui ai posé des questions de fans. J‘ai eu la même réaction qu’avec Coco, je veux graver sa voix avec la mienne. C’était un moment merveilleux de studio.

Vous avez chanté avec tous vos héros musicaux.  Vous vivez un rêve éveillé !

Oui, j’ai chanté dans un de mes albums avec Mike Scott, le chanteur des Waterboys, une chanson qui s’appelle «Pas la guerre ». J’ai aussi chanté avec les Simple Minds et Patti Smith. Quand j’en reparle, je trouve ça fou.  Je dis merci à la vie.

Quand sort un nouvel album, vous êtes dans une période un peu anxieuse ?

Oui. Il y a à la fois la joie et le beau trac. Comme quand on offre un cadeau à quelqu’un. Il le déballe, mais est-ce qu’il va l’apprécier ? Je viens de signer chez Columbia, avec des gens merveilleux qui bossent beaucoup. Pour moi, c’est ultime. C’est Bob Dylan, Léonard Cohen, Bruce Springsteen… ce sont mes héros. Voir le logo Columbia sur ma galette, c’est important pour moi. C’est symbolique et fort pour moi. Je n’ai pas envie que les gens du label soient déçus.  Si le disque se vendait, au moins raisonnablement, ce serait une belle aventure jusqu’au bout.

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Cali et David François Moreau. (Photo Yann Orhan)

Cet album, c’est un peu le changement dans la continuité.

Non, c’est le changement tout court. David François Moreau m’a emmené vers des terrains harmoniques et des instrumentations  vers lesquels je ne serais pas allé spontanément. De plus, il m’a fait chanter différemment.

Avec L’âge d’or, vous renouez vers le succès.

Mon premier album a surpris les gens, il a très bien marché et j’ai eu des critiques dithyrambiques. Si je dois résumer, les trois premiers albums ont cartonné et j’en ai eu deux qui se sont un peu planté… disons qui se sont moins vendus. L’un était un album très rock et l’autre très acoustique, presque piano voix. Là, avec L’âge d’or, j’ai l’impression de récupérer le public qui s’était un peu éloigné.

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Le 13 mars 2015, après l'interview.

22 mars 2015

Cyprès : interview pour Sève

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Prix Georges Moustaki le 26 Février 2015. (Photo Tristan Sébenne www.stristan.com)

J’ai découvert Cyprès lors d’une écoute à l’occasion de la sélection des demi-finalistes du Prix Georges Moustaki 2015. Tiens ! Un artiste qui sort du lot. Une voix, des compositions et des textes stupéfiants de beauté. En tout cas, qui m’ont touché au plus haut point. « Entre la tendresse de Raphael et la rage de Damien Saez » précise le magazine Francofans.  Pas faux.

De ses textes poétiques subtilement engagés se dégage une ironie raffinée. Rare.

Le 6 mars dernier, Cyprès est venu à l’agence pour sa première mandorisation (qui ne sera certainement pas sa dernière). Thierry Cadet, le co-fondateur du Prix Georges Moustaki (avec Matthias Vincenot), nous a rejoint à l’issue de l’entretien, afin d’enregistrer une session acoustique et une interview dans notre belle cour pour son site musical HorScène.

(Merci pour les photos à l'agence et dans la cour de l'agence au manager de Cyprès, Boris Gasiorowski).

Cyprès-500x497.jpegBiographie officielle :

Né en banlieue parisienne en 1989, Cyprès quitte assez tôt l'école pour suivre une voie qui lui ressemble : la musique et l'écriture. Autodidacte, il se met à lire et se procure une guitare pour accompagner les quelques premiers jets qu'il écrit alors. Convaincu de son choix et déterminé à faire valoir sa vocation au monde, il commence à monter sur scène et n'a jamais cessé depuis de se produire en public.

Monté à Paris en 2012, il joue dans le métro pour remplir l'assiette et tourne régulièrement dans les cafés/concerts de Ménilmontant notamment. Rejoint par d'excellents musiciens, il forme un trio où le violon et la percussion viennent soutenir sa guitare et sa voix.
Aujourd'hui, il est l'auteur d'une soixantaine de chansons, dont une dizaine se trouve enregistrée sur un premier album, Sève. Il termine aussi son premier recueil de poésie, Épistolaire qui sortira bientôt à disposition du public.

Autrement, Cyprès soutient depuis toujours l'écologie responsable, la conscience planétaire et milite à sa façon contre les excès égoïstes et les comportements irrespectueux de la collectivité.

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Prix Georges Moustaki le 26 Février 2015. (Photo Tristan Sébenne www.stristan.com)

8_françois.jpgInterview :

Tout a commencé à l’âge de 14 ans, quand ton père t’a acheté ta première guitare.

Avant ce moment, je commençais une activité extrascolaire, puis six mois après j’arrêtais. Un jour, j’ai vu Bob Dylan à la télé et j’ai décrété à mes parents que je voulais faire de la guitare.  Mon père était très sceptique, mais j’ai réussi à le convaincre. Comme il croyait que j’allais arrêter vite fait, il m’a acheté une guitare toute pourrie. J’ai pris des cours pendant un mois et, effectivement, j’ai arrêté. La guitare est restée au placard pendant un an. Un jour, un voisin qui jouait superbement de cet instrument m’a montré quelques accords. J’ai ressorti ma guitare et, avec les accords qu’il m’avait appris, je me suis mis à travailler tout seul. Je suis assez autodidacte.

Et très vite, tu as arrêté l’école.

J’ai arrêté l’école non pas pour faire de la musique, mais vraiment pour arrêter l’école. Je ne m’y sentais pas bien. Je me suis mis à lire frénétiquement. Quand on me demandait de lire à l’école, ça m’ennuyait terriblement, mais en dehors, ça m’a passionné. Je choisissais les ouvrages que je souhaitais. Parallèlement, j’ai continué à jouer de la guitare puis, un peu plus tard, à écrire des chansons.  En anglais d’abord.  A 15 ans, je rêvais d’une carrière internationale, mais bon… je n’avais pas encore convaincu le quartier dans lequel je vivais (rires). Et puis, au bout de deux ans,  j’ai constaté que j’avais plus de vocabulaire en français qu’en anglais. J’ai donc abandonné cette langue au profit de la mienne. 

Et certains artistes français ont dû t’inciter à penser que cette langue n’était pas si mal pour exprimer de belles choses.

Oui, des artistes tels que Barbara, Maxime Le Forestier,  Georges Brassens, Charles Aznavour en font partie. J’étais très curieux. J’écoutais beaucoup des radios comme Nostalgie, RFM et Chérie FM. Ils diffusaient pas mal de français et j’absorbais tout.

Tu ne t’es pas tourné vers la musique commerciale pour autant.

Non, je me suis tourné vers une exigence textuelle personnelle. A force de lire, de beaucoup travailler, je suis arrivé à écrire des textes que j’espère honorables.

"A jamais", lors du Prix Georges Moustaki, le 26 février 2015, capté pat Watcha Prod.

Comment procèdes-tu pour écrire une chanson ?cyprès,sève,prix georges moustaki,interview,mandor

Je compose d’abord la musique, j’écoute et elle me dit de quoi ça parle. Il faut que la couleur du texte corresponde à la chaleur de la musique. La chanson est un art très compliqué. Chaque note aspire à un certain adjectif. Cela dit, je ne veux pas que mes chansons paraissent intellectuelles. Une chanson comme « C’est un pays » devait être reçue, perçue immédiatement. D’une chanson à l’autre, je garde ma « patte », mais j’essaie d’écrire différemment.

La création, c’est mystérieux ?

Il y a un « au-dessus », quelque chose d’extrahumain qui est source inspiratrice et qui distribue la magie entre nous, l’air que l’on respire, le feeling entre les gens, les ressentis et l’émotion. Je passe ma vie à défendre l’émotion. Pour moi c’est une quête qui ne s’achèvera jamais. Un jour, une dame d’un certain âge m’a dit : « j’aime les musiciens, car ils sont les gardiens du monde qui ne se voit pas ». C’est exactement ce que je ressens. Un jour, j’ai écrit un texte sorti de je ne sais où en dix minutes. J’ai vraiment eu l’impression qu’il m’avait été donné.

"Paris sous les eaux" (Paroles et musique : Cyprès) capté par Thierry Cadet pour HorScène, dans la cour de l'agence, le 26 février 2015.

10_françois.jpgTe considères-tu comme un chanteur engagé ?

Oui, un peu. Par exemple, une chanson comme « Capitaliste » est clairement engagée. Elle est volontairement un peu naïve parce que je voulais qu’elle soit reçue et comprise immédiatement. Et puis, il y a un peu de naïveté chez les gens qui subissent le capitaliste. Ils sont bons et ne voient pas qu’ils se font exploiter. Le profit pour eux, c’est de profiter les uns des autres, mais d’une belle façon. Leur naïveté est tout à leur honneur.

Tu évoques la solitude dans l’émouvante chanson « Le silence des frères ».

J’ai pris l’exemple d’un SDF (Silence Des Frères), mais il s’agit effectivement de la solitude dans son ensemble. Quand je joue cette chanson sur scène, je t’assure qu’à la fin j’ai des spasmes musculaires. Cette chanson me prend aux tripes et me fait entrer en transe. Ça tient presque du spirituel.

La scène, c’est ce qu’il y a de meilleur dans ta vie d’artiste ?

Indiscutablement. Je vais même jusqu’à te dire que j’aurais aimé que le CD n’existe pas. Si les moyens d’écouter de la musique n’existaient pas, on aurait encore cet amour pour les bardes, pour les gardiens de la musique. Je me considère comme tel.

Je suis sûr que tu regrettes d’être né à notre époque.

Tu as raison. En fait, je suis né en 1830 et on m’a téléporté à cette époque. Je me dis : « mais où suis-je et que se passe-t-il ? (rire).  

"C'est un pays", lors du Prix Georges Moustaki, le 26 février 2015, capté pat Watcha Prod.

Dans une précédente vie, tu as sans doute été un barde, un ménestrel ou un troubadour. Te poses-tu la question ?

On ne nait pas ex nihilo. On ne sort pas tout neuf d’un œuf et vierge de tout. Je suis persuadé que nous avons tous eu des vies antérieures.

Un artiste doit-il faire bouger les consciences ?

C’est mon idée. La musique qui ne fait pas réfléchir sert à faire danser, à faire des choses plus primaires et notamment à divertir.

Mais c’est bien aussi de divertir, non ?

C’est excellent et honorable. Mais, moi, en dehors de la musique, j’écris des discours et, quelque part, j’ai sans doute une vocation politique. Je pense que la musique doit faire passer un message et faire bouger quelques consciences.

Pourquoi ne pas faire de la politique politicienne ?

Il y a quelque chose d’aseptisé et de corrompu dans la politique telle qu’elle se pratique aujourd’hui. Dans mon esprit, je suis trop libre pour que l’on puisse me ranger dans un carcan. Dans la chanson, mine de rien, on peut glisser des messages subtilement. Je suis persuadé que beaucoup d’artistes sont des politiciens.

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Pendant la session acoustique pour HorScène par Thierry Cadet.

Pourquoi fais-tu ce métier ?

Parce que je n’ai pas le choix. Spirituellement, j’ai été appelé… enfin, c’est peut-être un peu exagéré de dire les choses comme ça. C’est en tout cas une quête, une croisade.

Quand on partait en croisade, il y avait un but.

Mon but à moi, c’est de relever le niveau de la chanson française actuelle qui est en perdition, à l’agonie… elle tousse.

Lorsque je vais retranscrire tes propos, tout le monde va considérer que tu es prétentieux ?

Ce n’est pas grave. Les gens pensent ce qu’ils veulent, je suis là pour être honnête. Personne ne peut nier qu’il y a une majorité de chansons commerciales qui ont un niveau linguistique bas, voire particulièrement médiocre. C’est une vraie catastrophe. Quand les jeunes écoutent ce genre de chansons, ça ne leur donne pas envie d’aller plus loin. Est-ce prétentieux de vouloir proposer de beaux textes ? Je veux juste être l’étendard d’une chanson française mieux écrite.

Il y a beaucoup d’artistes qui savent écrire. Ce ne sont pas forcément les plus connus, mais j’en connais beaucoup.

Oui, je sais qu’il y en a. Alors, disons que je veux faire partie de cette catégorie d’artistes qui élèvent le niveau. Mais ont-ils la volonté de se battre pour ce combat ? Moi oui. Je pars en croisade, je mourrai peut-être en chemin.

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Avec Cyprès et Thierry Cadet après l'interview et la session acoustique, le 6 mars 2015.

21 mars 2015

Zebra : interview pour Mambopunk

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(Photo : Christophe Crénel)

Je connaissais le Zebra DJ, mais pas vraiment le Zebra chanteur. Et c’est une très belle surprise ! Il sort un disque de rock. Même sacrément rock. Mambopunk est le son et le nom de son nouvel album, il n'a pas été choisi par hasard. « Une marque zébrée, des rythmes nerveux et chaloupés, sévèrement cuivrés. Des textes écrits au fouet, des mots qui sentent le sang chaud » explique-t-il. Dans cet album, on sent qu’il n’ose pas encore assumer son côté « chanteur français à texte » alors qu’il en prend la direction. J’attends le prochain avec impatience.

Le 24 février 2015, j’ai reçu Zebra à l’agence parce que cet artiste provoque en moi beaucoup de curiosité.

Qui est Zebra ? (Selon la version officielle de son site).
Zebra est musicien-compositeur-interprète, DJ et réalisateur en radio, et producteur pour son label Zebramix. C’est sous le nom de DJ Zebra qu’il est essentiellement reconnu comme un des piliers du mouvement bootleg / mashup.
Son parcours, mené sans concessions et avec beaucoup de passion, l’a imposé comme un acteur majeur du paysage musical rock en France. Son énergie scénique et sa capacité à se renouveler sans cesse ont fait de lui une sorte d’OVNI que « plus rien n’arrête ».

pic_zebra-mambopunk-2.jpgQue fait Zebra ?
Après 10 ans à fabriquer plus de 500 bootlegs et tourner en tant que DJ, Zebra est redevenu chanteur-guitariste. Il applique désormais son savoir-faire de metteur-en-son en réalisant et produisant ses propres compositions originales. Son nouvel album Mambopunk vient se sortir, dans lequel il s’affirme aussi comme auteur de chansons à textes. Ce virage avait déjà été amorcé avec Zebra & Bagad Karaez, dont l’album sorti en 2012 a remporté le Grand Prix du Disque du Télégramme, tout comme avec ses musiques originales de films (sorties sur les albums Bubbles et Samsara en 2011) et Rock n’ Soul Radio (2010).

Dans les années 90, Zebra fut chanteur et musicien avec Billy Ze Kick & Les Gamins en Folie, Demain Les Poulpes et Les Raggamins, avec lequels il enregistra 5 albums et tourna entre 1993 et 1998.

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DSC09978.JPGInterview :

Tout le monde te connait pour tes activités de DJ. Ça ne t’embête pas que l’on te présente le plus souvent sous cet aspect-là de ta vie, alors que tu en as plusieurs ?

Quand j’étais DJ Zebra, on disait toujours ex-Billy Ze Kick, maintenant on dit Zebra, ex-DJ Zebra. Les générations évoluent. Il y en a qui m’ont connu il y a vingt ans, quand j’étais à Rennes et que je m’adonnais à des activités musicales et radiophoniques. Certains me connaissaient uniquement en tant que DJ, d’autres découvrent seulement maintenant ce que je fais… rien ne me gêne. J’évolue avec mon temps, je veux juste qu’on ne m’installe pas dans une case.

Dans cet album, Mambopunk, tu ironises pas mal sur tes différentes fonctions. Dans la reprise de Miossec, « Chanson sympathique », tu chantes « ce n’est pas parce que tu es DJ que tu dois te mettre à chanter ».

Cette phrase n’existe pas dans la chanson originale, mais j’ai voulu l’adapter à ma personne. J’ai souhaité reprendre cette chanson parce qu’elle exprimait mieux qu’avec mes mots ce que j’avais envie de dire aux gens qui me décourageaient de changer de voie. Dans mes amis proches, il y en a qui me disaient qu’il ne fallait pas que j’aille vers la chanson, parce que j’avais ma réputation en tant que DJ. Ceux qui avaient des œillères me sortaient des phrases comme « ce n’est pas parce que tu es un bon boulanger que tu dois te mettre à faire de la pâtisserie ! » Il y avait ce côté « reste dans ta case et n’en sors pas ! » Mais au fond, je règle aussi mes comptes avec moi-même dans cette chanson.

C’est ça qui est bien dans ce disque, il y a autant d’ironie sur les autres que sur toi-même.photo Fabrice et christophe crénel.jpg

Je n’ai jamais eu de problème avec la moquerie. J’accepte parfaitement que l’on se moque de moi. Du coup, parfois, je prends même les devants, je m’autodérisionne (rire). Dans la chanson « Tu chantes comme une petite pute », je parle un peu de moi.

D’ailleurs, elle est violente cette chanson !

J’ai commencé à écrire la chanson en regardant Cyril Hanouna à la télé. Je le voyais faire sa danse des sardines et je me disais « quelle petite pute celui-là ! » Ca m’a donné envie de faire une chanson sur lui, mais je trouvais ça trop méchant et finalement pas très intéressant. Quand j’ai commencé à faire les maquettes des chansons, je me suis mis à interpréter la chanson « J’étais un voleur » avec une voix très haute. En m’écoutant, je me suis dit, là encore, que je chantais comme une petite pute. A ce moment, je me suis souvenu de la chanson d’Hanouna et j’ai mélangé mon autocritique avec ce que j’avais envie de dire sur la télé. J’ai voulu faire une chanson drôle et moqueuse en m’inspirant de moi aussi.

Clip de "Du sang sur les murs" (A. Minne / A. Minne) extrait du nouvel album "Mambopunk", sorti le 2 Février 2015 (Zebramix / Musicast).

zebra.jpgC’est le quatrième album solo dans lequel tu chantes, mais j’ai l’impression que c’est celui dans lequel tu trouves ta voix de chanteur.

Tu dis ça parce que je suis sans artifice. Je commence à prendre confiance en ma voix et surtout en mon écriture. Ça va de pair. Quand j’aime ce que je chante, je chante mieux.

Comme tu as beaucoup d’activités, as-tu pris du temps à te considérer comme unchanteur ?

J’ai toujours aimé chanter, mais jusqu’à présent, j’étais plus dans la rigolade. Avec cet album-là, c’est beaucoup plus clair. Je commence à comprendre ce que veut dire chanter. Mais chanteur  peut être compris comme vocaliste. Dans la musique, les chanteurs trop techniques ne m’intéressent pas. J’aime les voix éraillées, les voix qui cherchent quelque chose de particulier, qui jouent avec leur timbre. C’est pour cette raison que j’adore Miossec. Il est toujours juste dans son intention quand il balance les mots. C’est ce que j’ai travaillé dans Mambopunk.

J’ai noté quelques références au groupe Téléphone.

Téléphone, pour moi, c’est la référence absolue. Quand on veut expliquer ce qu’est le rock français, on prend comme référence ultime les deux premiers albums de Téléphone, Téléphone et Crache ton venin. Il y a toute l’urgence d’une jeunesse française. Moi, j’ai 43 ans, j’ai envie de dire aux gens de ma génération : « Ok ! On ne se laisse pas abattre, je chante des chansons pour vous, pour exprimer ce que vous ressentez ! » Mambopunk est vraiment un album pour les gens de mon âge. J’ai encore vingt ans dans ma tête, mais en même temps, je n’écrirais pas comme ça si j’avais vingt ans. Je trouve bien d’être en relation avec son époque, quels que soient sa génération et son âge. 

Clip de "Peau de zèbre" (A. Minne / A. Minne - arr. S. Montigny) extrait du nouvel album "Mambopunk", sorti le 2 Février 2015 (Zebramix / Musicast).images.jpg

Dans toutes tes chansons, il y a un peu de provocation.

Je fais très attention aux choix des mots. Chaque mot à un sens et peut être en relation avec une histoire de ma vie et de mon expérience. J’ai aussi envie de bousculer. Il y a beaucoup de grossièretés, j’adore ça. Mes idoles, Gainsbourg et Dutronc, maniaient cela à la perfection.

On parle de toi comme quelqu’un d’irrévérencieux, de « sale gosse ». Tu aimes que l’on parle de toi ainsi ?

Oui, beaucoup. J’ai toujours été ainsi et j’ai toujours aimé l’illégitimité d’une présence en général. J’aime bien ce côté « qu’est-ce qu’il fout là ? » Quand je suis arrivé dans le milieu des DJ, c’est une question que beaucoup se sont posés. Pareil dans la chanson. Il y a toujours ce côté « on frôle l’accident ». J’aime la prise de risque totale.

Tu es très paradoxal. Tu as fait un album avec de la musique bretonne, ZEBRA & BAGAD KARAE, alors que tu détestes ça.

J’ai horreur de la musique celtique et de la musique traditionnelle bretonne. Ça ne parle pas du tout, par contre le son du bagad m’intéresse au plus haut point  Il y a une vibration et une énergie qui me plaisent beaucoup, donc j’ai voulu en faire quelque chose d’autre. C’est pareil pour la chanson française. Ce n’est pas ce qui me nourrit. C’est le rock américain qui est ma passion musicale. Le côté rythm and blues garage est ce que je préfère. Dans Mambopunk, j’ai voulu mélanger la chanson française avec le rock américain.

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(Photo : Bertrand Basset)

1781770_665188823522705_342218510_o.jpgÇa rappelle beaucoup le rock alternatif des années 80.

Par extension, on en arrive à des groupes comme Les Négresse Vertes, Ludwig Von 88 ou les Rita Misouko. Quand cette musique est arrivée, je me suis dit que je comprenais tout. C’est amusant parce qu’à cette époque-là il n’y avait quasiment pas de groupe qui chantait en anglais. Il faut absolument prendre conscience que quand on veut faire une musique populaire de qualité en France, la première chose à faire, c’est de s’adresser au peuple. Chanter en français, c’est la base.

Vois-tu un lien entre les productions DJ Zebra et Zebra le chanteur ?

C’est une suite. J’ai la même énergie et la même volonté à mélanger les choses.

Les critiques que j’ai lus sur Mambopunk sont dithyrambiques.

Je n’en ai lu que deux qui sont moyennes, mais je ne me suis pas encore trop fait défoncer. Sans rire, je suis ravi de l’accueil que me font les journalistes musicaux. Ça m’intéressent de voir où on situe ce disque et comment il est compris.

Si on met ton disque en fond musical, on pourrait se dire qu’il n’est que festif et léger.

Je ne l’ai pas conçu ainsi en tout cas. Ce serait plutôt un festif grinçant. Bien sûr, ce n’est pas Tata Yoyo… même si j’adore Annie Cordy (rires). Honnêtement, j’aime bien la vraie gaudriole. J’aime bien Carlos et tutti quanti, parce que j’ai grandi avec des chansons comme ça. Mon père écoutait Enrico Macias à la maison. Non, vraiment j’aime cet esprit festif, mais ce n’est pas ce que je fais. Je fais de la musique sauvage. Ma pochette pose d’ailleurs le climat de l’album.

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(Photo : Bertrand Basset)

En écoutant certaines des chansons de ce disque, je me suis demandé si tu ne te dirigeais photo.jpgpas vers un répertoire plus chanson française « classique ».

Tu as tout à fait raison. Depuis la sortie de cet album, j’ai composé déjà neuf chansons et il s’en dégage que ce sera très chanson. Ce sera plus posé, plus épuré, avec des textes plus profonds.

Tu te diriges graduellement dans cette chanson française.

Oui, parce que je n’étais pas sûr d’y aller et, comme je te l’expliquais tout à l’heure, beaucoup m’y ont découragé. Je sais que cet album ne va pas être un succès discographique. On va le regarder de loin. J’espère juste que le prochain sera plus compris, que les gens comprendront ma démarche et qu’ils se diront que ça vaut le coup d’écouter. Mambopunk est un album de transition. C’est une amorce d’un vrai cheminement qui va me conduire vers la chanson d’histoire.

Dans « J’étais un voleur », tu ne t’épargnes pas non plus. Tu chantes : « je ne te l’ai jamais caché, j’étais un voleur, un maniaque du sampleur… »

J’habite en bas de la SACEM à Neuilly-sur-Seine depuis quinze ans. Je me disais que c’était marrant que le plus grand pirate des droits d’auteur en France habite en bas de chez eux (rires). Je dis ça, mais j’ai toujours déclaré toutes les œuvres que j’ai utilisés en radio. J’ai toujours été très correct avec les droits d’auteur, mais on a toujours considéré que je faisais ma carrière en volant la musique des autres. « J’étais un voleur » est donc pour moi une vraie plaidoirie. Sur l’album Mambopunk, je te signale qu’il y a aussi plein de vols.

Lesquels ?

Toutes les batteries, ce sont des samples. Je ne peux pas m’empêcher de voler (rires).

Mais c’est bien que la SACEM existe, quand même !

Oui. Justement, aujourd’hui, je me bats pour le respect des droits d’auteur en France parce que la commission européenne veut uniformiser ça avec les droits dans les autres pays. Avec le chute des subventions et l’arrêt de centaines de festivals, heureusement qu’il reste les droits d’auteur. Mais moi, je dis qu’il ne faut pas empêcher non plus la création transformative.

Sur scène, tu as un côté exhibitionniste. Et sur ce disque ?

Je ne suis pas exhibitionniste dans mes émotions. Je ne suis pas un émotif. Par exemple, quand je monte sur scène, je n’ai jamais le trac. On aime bien connaître la part d’ombre chez les artistes. Moi, je ne l’ai laissé passer qu’une fois, sur le précédent album ZEBRA & BAGAD KARAE. J’avais interprété une chanson sombre et mélancolique et je trouvais que ça ne m’allait pas. Mon exhibition est plus dans la gaudriole et dans l’attitude. Mambopunk est plus un album de quelqu’un qui montre sa bite que de quelqu’un qui pleure.

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zebra.jpegIl n’y a pas beaucoup de chansons d’amour dans cet album.

C’est un album un peu autocentré, un album d’amour envers moi-même (rires).

Tu es un narcissique assumé ?

Complètement. J’aime bien me regarder, j’aime bien m’écouter, j’aime bien raconter ma vie.

Es-tu quelqu’un de tolérant ?

C’est marrant que tu me poses cette question parce qu’hier soir, j’ai écrit une chanson qui s’appelle « L’avocat du diable ». J’y explique que j’aime bien essayer de comprendre les idées opposée aux miennes, pour mieux les détourner. J’aime bien parfois foncer dans le tas. J’ai un côté «  vous pensez que j’aime quelque chose, en fait non, je déteste tellement que je chante d’une façon qui parait appropriée à mes idées ». Ça peut te paraître confus, mais je suis quelqu’un de très paradoxal (rires). D’ailleurs, je me suis aperçu que dans mes chansons, je parlais souvent de paradoxes.

C’est vrai qu’en t’écoutant, c’est difficile de savoir qui tu es.

Parce que je ne le sais pas moi-même. Un jour, une journaliste m’a dit que je manquais clairement d’identité. Elle avait raison sur un certain point. Je suis assez client de nouvelles idées. J’aime bien affirmer des choses très radicales pour qu’on essaie de me prouver que j’ai tort. Après, je fais un juste milieu.

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Après l'interview, le 24 février 2015.

18 mars 2015

Arnaud Dudek : interview pour Une plage au pôle nord

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(Photo : Molly Benn)

J’ai lu quelque part : « Arnaud Dudek, écrivain d’utilité publique ». Je ne peux que souscrire à cette affirmation tant j’aime son écriture simple, belle, efficace et tout à fait jouissive.

Dans Une plage au pôle Nord, il raconte une histoire d’amitiés, de solitudes, de destins qui se croisent, de désir, de dangers de la routine, de la vieillesse, de la mort aussi. Le tout sur un ton léger, parfois un peu plus grave, mais jamais plombant.

Avec Arnaud Dudek, les petits riens se métamorphosent en grand tout.

Il y a chez lui une distance sur les événements et un point de vue presque philosophique sur la vie. La vie n’est pas super passionnante, mais elle mérite d’être vécue, quitte à la bousculer un peu.

L'auteur est venu à l'agence le 23 février dernier pour une deuxième mandorisation. (La première est à découvrir ici!)

arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interviewMot de l’éditeur :

Dans son troisième roman publié chez Alma, Arnaud Dudek, l’écrivain le plus narquois du moment, raconte l’histoire de deux solitudes couvertes par la banquise. Françoise, veuve, septuagénaire, peine à avancer depuis que son mari s’est éclipsé dans des circonstances aussi flamboyantes que pathétiques. Jean-Claude, jeune père divorcé, cache pas mal de bosses sous sa lisse bonhomie.
Aimantés par le hasard (qui prendra la forme d’un appareil photo perdu) ce duo improbable découvrira – en commençant par un petit porto – les bienfaits du réchauffement climatique. Jean-Claude apprendra à Françoise à manier l’ordinateur et les clubs de rencontre. Françoise l’encouragera à être fier de lui.
Autour d’eux gravitent en un ballet d’insolites trajectoires quelques personnages un rien fantasques : juriste qui se rêve dessinateur, couple de magiciens has been, blonde aussi piquante qu’un cactus, malfrats sur le retour… On peut les classer en deux catégories : les intrépides, genre même pas peur. Et les frileux, auxquels l’auteur réserve un traitement de faveur : doucement, il les réchauffe, leur souffle dans le bec, pose quelques sparadraps et leur redonne des couleurs.
Avec beaucoup de gaieté, Arnaud Dudek nous offre ici de fines tranches de vie. Du léger raconté avec sérieux. Et inversement…

L’auteur :

Arnaud Dudek est né en 1979 à Nancy. Il vit à Paris. Il a précédemment publié Rester sage (Alma, 2012) et Les Fuyants (Alma, 2013).

arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interview

Interview :

Depuis ta première mandorisation, il y a un an et demi, que s’est-il passé pour toi ?

Ma vie s’est simplifiée. J’habite désormais à Paris et j’y travaille. Je t’avais expliqué la dernière fois que nous nous sommes vus que j’écrivais beaucoup dans le train… j’ai donc dû changer ma manière de travailler parce que je ne le prends plus. Sérieusement, c’est un grand changement dans ma vie. Maintenant je fais des micronouvelles dans le métro entre trois stations. Je plaisante, tu n’écris pas ça.

Tu essaies de trouver un autre rythme ?

Il faut que je pose des jours de congé pour écrire. Pour certaines phases d’écriture, travailler trois heures le soir  n’est pas suffisant. Je vais finir par trouver le rythme. Il va falloir que je le  trouve, car je t’annonce que ma femme attend un enfant.

Toutes mes félicitations ! Du coup, tu vas avoir du mal à écrire ton quatrième livre, non ?

Le quatrième ne me posera aucun souci, car il est largement avancé. J’ai rendu récemment mon premier jet à mon éditeur. J’attends un premier avis incessamment sous peu.

Sérieusement, le fait que tu ne prennes plus le train, ça t’a fait peur par rapport à ta créativité ?

Quelque part, oui. C’est curieux, mais dans le train, j’étais dans une vraie bulle personnelle dans laquelle je pouvais écrire et lire, coupé du monde. J’avais trois heures à moi, tous les jours.

Le fait de ne plus écrire dans le train, ça change aussi ta façon d’écrire ?arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interview

J’ai l’impression. J’en ai parlé récemment avec notre ami commun Erwan Larher. Lui passe un temps colossal à écrire. Il me disait que si je faisais pareil, je n’écrirais pas de la même manière, j’écrirais peut-être des pavés... Quelque part, il n’a pas tort. Je pense qu’inconsciemment, le style et le volume du livre sont dictés par les contingences de ta vie personnelle.

J’aime beaucoup ton écriture, tu le sais. Simple, belle, touchante, parfois mordante…

Ça me fait plaisir parce que c’est beaucoup de travail. La fluidité est une chose compliquée.

Tu te joues du lecteur avec une certaine malice. Par exemple, quand on commence ton livre, on pense que le personnage principal est Pierre Lacaze.

Oui, il passe au second plan très rapidement. Il est le lien, l’appareil photo humain entre les deux personnages, Françoise et Jean-Claude. Je me suis amusé à faire une fausse entrée en matière. Je suis très joueur… le risque c’est de l’être trop.

Tu testes beaucoup de choses en fait ?

C’est pour cela que la deuxième phase d’écriture de mes livres est toujours très longue. Le premier jet va vite, ensuite j’essaie plein de choses. Je rajoute des passages ou j’en enlève. Je m’amuse à mettre des tableaux Excel dans mon bouquin. A un moment, en revoyant un vieux Steve McQueen, je me suis interrogé sur la possibilité de faire un split screen dans un livre. Du coup, à la fin de mon roman, j’ai fait quelques transitions un peu abruptes de phrases qui commencent sur un personnage et qui se terminent sur un autre. Essayer des choses nouvelles, c’est aussi ça qui me fait plaisir quand j’écris. En fait, les premiers jets, c’est écrire pour soi d’abord. Après, quand on réécrit, on pense aux lecteurs.

arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interview

Certains écrivains que j’ai interrogés m’ont dit le contraire. Ils ont peur que penser aux lecteurs modifient leur style.

Moi, je me demande toujours si le lecteur va comprendre tout ce que j’écris. C’est pour ça qu’avec mon éditeur, on en est arrivé, pour mon deuxième livre, Les Fuyants, à faire une entrée en matière pour les personnages, comme au théâtre. C’est pour ça aussi que dans le premier roman, Rester sage, j’ai supprimé des personnages parce qu’on trouvait qu’il y en avait vraiment trop. Une de mes obsessions littéraires est de rester compréhensible.

J’ai l’impression que tu as besoin de t’amuser en écrivant. Penses-tu que si tu t’ennuies, le lecteur va lui aussi s’ennuyer ?

Oui. Je le vois comme ça. Si je m’aperçois qu’au moment où je raconte le passé d’un personnage, je commence à moi-même décrocher, ce n’est jamais bon.

Dans tous tes livres, tu t’adresses parfois aux lecteurs.  

C’est encore du travail sur le rythme. Une plage au pôle Nord, j’avais envie de le travailler comme un conte. Je commence d’ailleurs le livre ainsi : « Au début de l’histoire, Pierre Lacaze reçoit des lettres. » Ce roman est un conte de la vie ordinaire.

Le narrateur est facétieux, ironique, très second degré. C’est un sacré personnage !

Oui, et il a fallu que je fasse attention à ne pas le rendre trop présent pour qu’il n’efface pas mes héros. Un livre, c’est une question de dosage, surtout sur un format court.

arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interviewEs-tu influençable quand tu lis d’autres livres ?

Je peux me retrouver à être éponge, notamment pendant les phases assez intenses de réécriture. Si tu lis du Proust quand tu réécris, tu vas te mettre à faire des phrases plus longues. Après, il y a des idées que je trouve chez d’autres qui me rendent presque jaloux et qui influencent peut-être mon style. Mais ce n’est pas que dans la littérature. J’ai vu il n’y a pas longtemps un film de Sébastien Betbeder, Deux automnes, trois hivers. C’est une histoire d’amour très construite, avec des panneaux contenant des phrases assez obscures en tête de chapitre. Sur le rythme, le découpage, le traitement des personnages secondaires, les digressions, j’ai trouvé ce film formidable. Si j’avais à écrire une histoire d’amour, je souhaiterais que cela ressemble à ce film. Sinon, un jour, j’aimerais bien essayer de détourner un genre littéraire. Prendre un polar et m’en emparer me tente bien par exemple. Pour répondre précisément à ta question, quand je tombe sur un livre qui me plaît, ça peut m’influencer, mais je n’ai plus vingt ans et je n’essaie plus de copier mes modèles. Je ne vais pas mettre des parenthèses partout pour faire du Philippe Jaenada, je n’essaie pas de raconter l’histoire de France à la façon d’un Paul Auster qui raconte l’histoire des Etats-Unis. Je n’en suis plus là.

As-tu l’impression d’avoir ton propre style ?

Ce serait présomptueux de dire cela, en tout cas, j’ai plus de facilité à le retrouver.

Je reconnais la patte Dudek. Pour toi, c’est un compliment ?

A ce stade, oui. Mais si dans quelques années je ne fais que me copier, si tous mes livres se ressemblent, je ne suis pas sûr d’être satisfait de moi.

A chaque fois que je lis une quatrième de couverture d’un de tes livres, je me demande quel est l’intérêt d’écrire cette histoire… et à chaque fois, je plonge et j’adore.

Il se passe tellement de choses dans une vie banale. J’aime raconter la vie quotidienne, les difficultés que l’on a à trouver sa place dans la société, les thèmes comme la solitude et la vieillesse. Tout ceci m’intéresse en tant qu’être humain.

Es-tu un auteur engagé ?

Je me sens juste concerné par ce qui m’entoure, par ce que je vois. Je suis révolté quand je vois des bancs anti-SDF près des gares. Le chômage, les combats que les gens mènent pour garder leur travail… tout ça me touche et c’est ce que j’ai envie de raconter. Il se passe un millier de choses intéressantes dans le quotidien. Je ne me vois pas partir sur des fresques monumentales.

Les drames que tu racontes font souvent sourire…

J’essaie de tout dédramatiser. Jean-Claude est assez emblématique de ma façon d’aborder mes personnages. C’est quelqu’un qui, à première vue, est assez dilettante et cool. Et plus tu grattes, plus tu trouves des failles. Il est malheureux parce qu’il est divorcé, qu’il n’élève pas sa fille, qu’il ne trouve pas de travail… il se réfugie dans les bars, les copains, mais cette ambiance-là, ça va bien cinq minutes. Soudain, il lui arrive un truc dans sa vie. Il a perdu son appareil photo et quelqu’un l’a retrouvé dans des circonstances assez étonnantes pour lui, il part dans cette aventure. Cela devient son odyssée personnelle.

Jean-Claude fréquente cette septuagénaire, Françoise, et commence alors une forte amitié très touchante.

Il y a cinq ans, j’avais déjà abordé le choc des générations et l’amour chez les personnes âgées dans une nouvelle. Je savais que j’y reviendrais à un moment donné. J’avais envie d’aborder le thème de la vieillesse à ma façon. C’est très personnel. Ma grand-mère vivait chez mes parents, elle était ma nounou et a beaucoup compté dans ma vie. Quand j’étais petit, elle m’emmenait chez ses copines de 70 ans. Je trouvais qu’elles avaient plein d’énergie. Quand j’ai commencé à écrire ce livre, il y a plein de souvenirs qui sont remontés. Le couple de vieux magiciens de mon livre, c’est la somme de plein de vieux couples que j’ai rencontrés et avec lesquels j’ai joué à la belote gamin.

Si tu es un peu taquin, tu ne te moques jamais de personne dans tes livres.

Je ne juge jamais les gens. Un libraire m’a dit récemment qu’il trouvait mes livres malicieux. J’étais content, car c’est ce qui caractérise le plus ma façon de voir la vie et ma façon de la raconter.

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(Je me demande bien qui a pris cette superbe photo...)

Tes livres finissent toujours par une note d’espoir.

Oui, et par une fin ouverte.

Est-ce que ton œuvre te ressemble ?

Je suis fondamentalement optimiste. C’est un peu triste à dire, mais c’est le drame qui fait le sel de la vie. On se construit aussi par ses échecs… mais mon optimisme revient toujours à la surface à un moment où à un autre. Ça guide ma façon de voir la vie et également mon écriture. Mes livres me ressemblent donc pas mal…

On parle beaucoup de toi, tu as de la presse dithyrambique, mais tu ne vends pas encore beaucoup. Que penses-tu de ta condition d’écrivain ?

Je suis serein parce que j’ai un autre métier. Le but c’est que l’on continue à pouvoir me laisser faire ce que je veux. Tant que l’éditeur est content, qu’il aime mes livres, tant que j’ai l’impression de progresser avec lui, je serai satisfait. Etre édité, c’est aussi avoir la possibilité de travailler ses textes avec des professionnels. C’est aussi l’école de l’humilité. Mes deux éditeurs ont beau me publier et me faire confiance, ce n’est pas pour autant qu’ils me signent un chèque en blanc, en me disant que mon premier jet est formidable, alléluia ! C’est aussi : « On a aimé 95 %, il y a 5 % qui ne nous plaisent pas »… etc. Leurs remarques sont constructives et j’ai toujours l’impression d’avancer avec eux.

Dans ta façon d’écrire, veux-tu parfois désacraliser l’écriture ?

Ta formule est intéressante. Je veux surtout la décloisonner. Décloisonner, c’est ce qui m’avait marqué chez ma prof de français de seconde. Elle nous disait qui si les bouquins que nous lisions ne nous intéressaient pas, nous pouvions ne pas les finir. Elle m’a fait lire Pennac, Boris Vian… C’est ce qui m’a amené de nouveau aux livres quand j’étais lycéen.

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Après l'interview, le 23 février 2015.

15 mars 2015

Luc-Michel Fouassier : interview pour Le zilien

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Luc-Michel Fouassier est un auteur qui n’a pas encore le succès qu’il mérite. Je m’évertue donc à le mandoriser à chaque fois qu’il sort un livre (voir là). Je n’aime pas le talent méconnu.

Son nouveau livre Le zilien m’a fait sourire souvent et même rire parfois (sur le dos du système de l’éducation nationale, certes, mais c’était assez jouissif, je dois dire). Il y a quelque chose de Pennac et de Toussaint dans cet auteur-là. J’espère vous donner envie de le lire, vous ne devriez pas être déçu.

Le 28 janvier 2015, Luc-Michel Fouassier est venu une nouvelle fois à l’agence pour évoquer ce61w1++QB62L.jpg roman très inspiré (par sa propre expérience… ou pas).

4e de couverture :

Survie et triomphe d’un enseignant dilettante.
Présentation de Jean-Philippe Toussaint
Dans ce roman résolument impertinent, qui nous décline l’année scolaire d’un enseignant remplaçant, l’humour – comme instrument de résistance aux casse-pieds en tout genre – joue pleinement sa partition.

L’auteur :

Luc-Michel Fouassier est maire-adjoint d’Ozoir-la-Ferrière, délégué à l'événementiel littéraire. Il organise dans cette ville les actions culturelles autour du livre. D'autre part, il a créé, en 2008, avec l'aide de Régine Deforges, le prix Ozoir'elles.
Il a collaboré à la revue littéraire Rue Saint Ambroise durant plusieurs années. A ce jour, il a publié deux recueils de nouvelles aux éditions Quadrature et trois romans aux éditions Luce Wilquin.

DSC0991nn4.JPGInterview :

Le zilien est ton cinquième livre. Dis donc, cela commence à constituer une œuvre. Et chaque livre est différent, dans le thème et dans la forme.

Si c’est pour écrire le même bouquin, ça ne m’intéresse pas. Il y a un point commun à chacun de mes livres, c’est que je suis attaché aux lieux. Un lieu m’inspire pour écrire plus qu’une histoire ou un personnage.

Dans Le zilien, le lieu se trouve être une école. Lieu que tu connais donc bien, parce que tu y exerces ta profession : professeur des écoles pour les CM1, CM2.

Oui, j’avais beaucoup de choses à dire sur ce qu’il se passe dans ce lieu.

Peux-tu expliquer ce qu’est un zilien ?

C’est un titulaire remplaçant qui vient remplacer les enseignants absents dans les écoles. C’est un poste qui peut être attribué à titre définitif. On peut rester zilien vingt ans ou même toute sa vie. Au début de ma carrière, j’ai été zilien durant trois ans dans le Val-de-Marne.

Le zilien de ton livre est dilettante, il n’a pas envie d’en foutre une… Ils sont tous comme ça ?

Non, je ne vais pas me fâcher avec cette catégorie professionnelle de l’éducation nationale. J’égratigne un peu ce métier, mais je pense que j’aurais pu écrire le même genre de livre si j’avais travaillé dans la banque ou dans n’importe quelle administration. J’ai écrit un livre sur l’attitude vis-à-vis du travail. Tout le monde prétend qu’il faut s’investir dans son boulot. Moi, je clame haut et fort le droit de ne pas s’investir dans son boulot. Il y a autre chose dans la vie. Moi, je préfère rester allonger dans mon lit à glandouiller et rêvasser, à lire. Je préfère ça que de me démener comme un dingue pour mon boulot. J’ai toujours eu beaucoup de méfiance/défiance vis-à-vis des gens qui se défoncent pour leur travail. Je fais une exception pour ceux qui sont passionnés, comme toi, par ce qui les fait vivre. Tu fais un boulot extraordinaire, donc je comprends, mais explique-moi comment on peut s’investir à fond dans la banque, dans le transport routier, dans l’éducation nationale ? On sacrifie forcément la lecture, les balades, la rêverie…

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Luc-Michel Fouassier, comme le zilien, dilettante?

Tu te sens proche du personnage principal de ton livre, le fameux zilien?

Oui, d’autant plus qu’il ne serait pas inefficace s’il avait une classe à lui à l’année. Quand il exerce lors de ses remplacements, il assure bien. Il est juste un pourfendeur du système de l’éducation nationale… et parfois un profiteur de ce même système.

Le directeur de l’école est tolérant et sympathique. Il laisse le zilien s’installer dans une partie de la bibliothèque pour y dormir le soir…

Il y a des personnes sympathiques dans ce milieu. J’ai voulu donner une palette de tout ce que l’on peut rencontrer dans l’éducation nationale. Il y a beaucoup de visions sur elle qui sont des images d’Épinal. En fait, ce milieu est un peu mou et pas toujours enthousiaste. Mais, encore une fois, il y a plein de gens différents.

Il y a un peu de folie dans ton personnage.

Moi, à un moment, j’ai essayé de faire des choses originales avec mes élèves, comme faire calculer la masse de matière fécale qu’un adulte pouvait laisser par an dans ses toilettes (on en était au mesure de masses !) ou faire tirer des pénaltys dans ma classe sur le tableau en guise de but (on était en pleine coupe du monde !), mais j’ai arrêté parce qu’on m’a emmerdé. Les gens n’aiment pas que tu sortes du cadre. On se prend trop au sérieux dans l’éducation nationale.

Revenons sur son aspect dilettante… pourquoi est-il ainsi ?

Etre dilettante est parfois une question de pudeur. Ça évite de complètement se dévoiler. C’est une protection, c’est de la survie. Quelqu’un de dilettante est parfois quelqu’un de plus profond, plus touché que les autres. Les dilettantes ont des sentiments très forts et exacerbés, parfois, alors qu’ils peuvent paraître surfer sur les choses. Je suis un peu comme mon personnage, mais j’essaie de ne pas le montrer.

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Tu n’as pas peur d’heurter ta hiérarchie avec ce livre ?

J’aimerais bien que des gens haut placé dans l’éducation nationale lisent ce livre et qu’il défraie la chronique. Je dis des vérités. Quand je parle des inspections, ça me rend fou. 99% des professeurs inspectés font leur petit numéro de pédagogie dès que l’inspecteur arrive. Je ne supporte plus cette comédie. Pourquoi tant d’esbroufe? Globalement, ce que font les professeurs tient la route, alors pourquoi tout ce cinéma ?

Mais, je reviens sur ma question. Tu n’as pas peur de perdre ton travail si l’éducation nationale prend mal ce livre ?

Je ne vais pas perdre mon boulot à cause de quelques égratignures. Si je me faisais taper sur les doigts, je prendrais cela comme mon prix littéraire. Ce serait mon Goncourt à moi.

Parlons de Jean-Philippe Toussaint. Il a préfacé ton livre. J’imagine ta fierté.

Je suis fou de cet auteur. J’adore sa décontraction littéraire ainsi que son exigence. Ça peut paraître paradoxal, mais son écriture est un mélange des deux. Quand j’ai écrit ce livre, j’ai vraiment pensé à lui. Quand je lui envoyé mon texte, j’ai même eu peur qu’il considère que je l’ai plagié stylistiquement. Il a vu les clins d’œil, mais il m’a dit qu’il a eu beaucoup de plaisir à lire mon roman. Il m’en a fait une critique minutieuse, presque ligne par ligne. Il m’a dit qu’il l’avait lu comme il relit ses propres romans. Il l’a lu au point de me suggérer d’enlever des virgules…

A ce point-là ?

Oui. Mon livre a été entièrement corrigé par Jean-Philippe Toussaint. Et il m’a écrit une présentation en guise de préface. Que cette interview soit encore l’occasion de le remercier !

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Avec Jean-Philippe Toussaint et Luc-Michel Fouassier, au Salon du livre d'Ozoir-la-Ferrière, le 26 octobre 2013.

Est-ce que le dernier livre est toujours le plus important pour toi ?

Non. Je reste attaché à tous mes livres. Les auteurs ont souvent tendance à comparer leurs livres à leurs enfants. Je n’échappe pas à la règle. J’ai écrit cinq bouquins, je n’en préfère aucun.

Tu as écrit deux recueils de nouvelles et trois romans. Tu attaques quoi après Le zilien ?

Le prochain est déjà prêt. Un recueil de nouvelles. Mais j’écris actuellement un roman qui traitera en partie de l’adolescence et particulièrement le rapport, père/fils.

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Pour terminer, parle-nous de la version musicale de ton premier recueil de nouvelles, Histoires Jivaro.

Je lis mes nouvelles accompagnées de deux musiciens, Jean Cailliez et Sébastien Logereau, deux clarinettistes confirmés. Un jour, j’ai fait une dédicace dans la librairie Le Pavé dans la Mare à Elancourt. Ces deux musiciens étaient là pour mettre en musique ma séance de signature. Ils m’ont dit qu’ils adoraient mes nouvelles et qu’ils aimeraient bien faire un spectacle autour. Ils ont écrit des micros morceaux qui sont inspirés de mes histoires. Ces morceaux sont joués avant, après ou pendant la lecture. Ce spectacle peut aller de 20 minutes à une heure trente.

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Après l'interview, le 28 janvier 2015.

13 mars 2015

Vincent Niclo : Interview pour Ce que je suis

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(Photo : Cyrille Georges Jerusalmi)

Vincent Niclo cartonne avec son nouvel album Ce Que Je Suis, déjà disque de platine avec plus de 150 000 exemplaires vendus. Il poursuit sa tournée à travers la France et vous pourrez de nouveau le retrouver à Paris le 24 Avril au Théâtre du Châtelet (complet), après déjà 3 dates à l’Olympia.

Je ne suis pas très amateur du répertoire du jeune homme, mais son talent est indéniable. Il devient un incontournable chanteur de variété... et il est là pour longtemps.

Le 26 janvier dernier, je suis allé à sa rencontre dans une suite d’un hôtel parisien. Dès la poignée de main, le charismatique Vincent Niclo dégage une sympathie naturelle immédiate. J’ai tenté de gratter un peu pour tenter de savoir qui se cache derrière l’homme qu’il se plait à montrer au public, d’obtenir autre chose que ce qu’il livre habituellement. C’était un peu mission impossible, mais j’ai fait ce que j’ai pu…

vincent niclo,ce que je suis,interview,mandorBiographie officielle :

Il y a eu le triomphe d’Opéra Rouge, sorti en 2012 et rapidement certifié Triple Disque de Platine. Paru en septembre 2013 à l’occasion du centenaire de la naissance de Luis Mariano, le projet Luis a suivi un chemin jalonné de succès lui aussi, devenant Double Disque de Platine.
Vincent Niclo a également prêté sa voix à des spectacles aussi populaires que Robin des Bois, La Belle & La Bête ou Les Parapluies de Cherbourg aux côtés de Natalie Dessay et du Maestro Michel Legrand. Il y a eu aussi les deux volumes de la collection Forever Gentlemen.

Artiste aussi complet que comblé, Vincent Niclo ajoute aujourd’hui une nouvelle corde à son arcvincent niclo,ce que je suis,interview,mandor avec Ce que je suis, un disque de chansons inédites déja disque de platine. Véritable biopic musical en forme d’autobiographie sans filtre.

Vincent Niclo signe la moitié des textes et des compositions de ce disque poignant, aussi à l’aise dans le répertoire classique que dans les couleurs d’une variété noble. Ce que je suis parvient à fusionner avec élégance pop et opéra.

Très personnel, l’album constitue aussi un moyen de rendre hommage aux grandes figures qui ont bercé l’interprète. Des pointures comme Serge Lama, Lionel Florence, Pascal Obispo, Romano Musumarra ou Davide Esposito figurent ainsi au générique de Ce que je suis.

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(Photo : Matthew Brookes)

vincent niclo,ce que je suis,interview,mandorInterview :

Puisque vous avez contribué aux textes et aux musiques, peut-on affirmer que c’est l’album qui vous ressemble le plus ?

Oui. C’est pour ça que je l’ai appelé Ce que je suis. Je me suis livré un peu plus. J’avais envie de parler de sujet qui m’interpellait et de m’investir un peu plus en tant qu’auteur compositeur. J’ai proposé mes différentes influences, entre la pop, l’opéra et l’electro.

Et vous avez de belles collaborations.

Elles n’étaient pas prévues au départ, mais au fil des rencontres et de la vie, certaines personnes ont souhaité participer à ce disque. J’ai la chance d’être très exposé depuis deux ans, cela m’a permis de rencontrer des artistes qui m’ont donné envie de faire ce métier. Des grandes pointures sont venues me proposer des choses.

Serge Lama par exemple ?

J’étais plus qu’honoré. Ça a même été un choc. J’admire l’artiste, le chanteur, l’auteur et l’homme. On s’est croisé lors d’une télé et il m’a annoncé qu’il aimerait bien écrire pour moi. On a fait des duos pour la télé, il m’a invité à diner chez lui… et un jour, il m’a offert deux textes, « Jusqu’à l’ivresse » et « L’amour est enfant de poème ». C’est troublant d’avoir un cadeau d’un tel artiste. Il a visé juste. Depuis, nous avons remarqué que nous avions des concordances dans nos vies respectives. Il aurait pu écrire ces deux chansons pour lui. Serge Lama est très sensitif, il sait cerner les gens. Il a détecté des choses sur moi que peu de gens ont détecté jusqu’à présent.

Clip de "Jusqu'à l'ivresse".

Avez-vous pris des risques sur ce disque ?

Pour moi, c’était un challenge d’enregistrer un album de chansons inédites, ce qui n’était pas le cas sur les deux précédents. J’avais peur parce que je savais que le public me suivait sur des reprises, mais je n’étais pas sûr qu’il soit encore là pour un disque plus personnel. Et bien si. Ouf !

Vous ne chantez pas de la même façon sur cet album. Vous avez parfois votre voix de ténor, parfois, vous l’atténuez.

C’était une volonté de ma part. Je ne voulais pas envoyer ce que je suis capable d’envoyer dans toutes les chansons. Je suis allé parfois dans la mesure, l’intimité et l’émotion, certaines chansons l’exigeaient. Cet album est très cohérent par rapport à ce que j’ai fait avant. Je n’ai opéré un tournant à 180°. Je suis resté dans ce que j’aime.

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(Photo : Cyrille Georges Jerusalmi)

Parmi les auteurs, il y a par exemple le défunt Eddy Marnay qui a écrit les premiers tubes de Céline Dion.

Le texte d’Eddy Marnay me parlait beaucoup. Je voulais faire un clin d’œil à la grande carrière de ce grand monsieur de la chanson. Je voulais aussi faire un clin d’œil au côté célinedionesque de ma vie. Céline Dion est très importante dans ma vie pour toutes sortes de raisons. Elle m’a permis de faire de nombreuses premières parties de ses shows. Elle a boosté ma carrière. C’est ma marraine de métier.

Le compositeur Romano Musumarra vous a écrit une musique. C’est un honneur ?

Oh que oui ! Je suis fan, archi fan. C’est quelqu’un qui a le sens de la mélodie imparable et qui traverse les époques sans jamais être démodé. Je rêvais de travailler avec lui.

Clip de "Divino".

Les choses sont plus faciles pour vous aujourd’hui. Vous pouvez travailler avec qui vous voulez.

La lumière qu’il y a sur moi en ce moment m’a ouvert toutes les portes. J’arrive à collaborer avec des stars qui m’ont fait rêver. Le succès, je l’apprécie principalement pour cela. Le succès est éphémère. Il va et vient. Il ne faut pas se reposer là-dessus. Pour le moment j’en profite pour accéder à ce en quoi j’ai rêvé. C’est un grand luxe.

Cela fait longtemps que vous chantez. Vous avez eu plein de « périodes musicales » avant d’arriver au succès.

Depuis deux, j’ai complètement explosé, mais il faut savoir que je chante depuis toujours J’ai fait de nombreux spectacles, des comédies musicales, de l’opéra… je ne me suis jamais arrêté de chanter. Aujourd’hui, je suis dans la lumière, mais mon parcours de vie a fait que j’ai acquis des armes qui m’ont permis d’arriver là où je suis.

Pour vous réussir, c’est quoi ?

Ca ne s’explique pas en termes de notoriété. Réussir, c’est arriver à faire de sa passion sa vie. Je dis toujours que j’aurais chanté dans le métro comme à Bercy. Je suis né pour chanter. Je ne courrais pas après ça, parce que si l’on court après ça, on se plante complètement. Il faut avoir l’envie de chanter comme une valeur intrinsèque. C’est quelque chose qui est au fond de soi. Les deux premières phrases de « Jusqu’à l’ivresse » sont très symboliques de ma vie, c’est même une philosophie de vie : « Il faut choisir son chemin, savoir pourquoi on est fait ». Il faut suivre son destin. Il suffit de trouver ce pourquoi on est fait… et se laisser aller.

Ne jamais tricher ?

Ne jamais tricher et surtout beaucoup travailler. Attention, ce n’est pas tout cuit. J’ai des années de travail. Si j’ai cette voix, c’est que je l’ai beaucoup travaillé.

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(Photo : Matthew Brookes)

Il y a d’autres beaux garçons qui chantent bien. En quoi faites-vous la différence ?

Je ne sais pas. Il n’y a pas de recette. Ce que je peux retenir de mon parcours, c’est que j’ai toujours fait mes choix artistiques pas du tout par rapport à un pseudo marketing. Je n’ai jamais été tactique. J’ai toujours tout fait parce que j’ai eu envie de le faire. Il faut être très sincère et mettre ses tripes sur la table. Sur un disque, chaque chanson que l’on chante, même si ce n’est pas la sienne, il faut essayer de lui donner une vie. C’est ce que j’essaie de faire.

Vous avez une côte de sympathie de la part du public, mais aussi de la part des artistes. Tout le monde vous aime bien et vous trouve sympathique.

Ce succès ne m’a pas changé. Il m’a même donné beaucoup plus de stabilité et de sérénité. Je me sens bien dans mes baskets et je vis la vie que j’ai toujours rêver de vivre. Mais, j’ai mon petit caractère attention !

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Pendant l'interview...

La musique, ça sert à quoi selon vous ?

A distraire les gens et les rendre heureux. C’est ma mission.

Une mission ?

C’est ce que je pense depuis tout petit. Je suis fait pour chanter afin de divertir les gens. C’est une démarche très personnelle et égoïste. Au départ, c’est quelque chose qui me rend heureux. C’est une façon à moi de décoller, d’être dans ma bulle… et quand on s’aperçoit que l’on fait du bien à ceux qui nous écoutent, alors c’est formidable. Il y a un vrai retour des choses. Je me sens utile sur Terre.

Vous semblez bien supporter le succès considérable que vous avez.

J’ai beaucoup de recul face à ce phénomène. Je suis acteur/spectateur de ce qui m’arrive. Le jour où je vais perdre ça, c’est que je me serai perdu moi-même. Si on n’a plus d’émerveillement, si on devient blasé, c’est fini. Moi, je veux rester le petit gosse qui rêvait dans sa chambre. Je ne veux pas partir en vrille.

Le matin, quand vous vous réveillez, vous pincez-vous pour savoir si tout cela est vrai ?

Je n’en ai pas besoin. Je vis dans une réalité. Ce qui m’arrive est très fort, mais je suis parfaitement conscient de ce qui m’arrive.

Quand tout va bien, il y a beaucoup d’artistes qui craignent que cela s’arrête.

J’en fais partie. C’est normal, mais c’est comme dans n’importe quelle vie. Je me demande parfois ce qui va me tomber dessus après tous les moments formidables que je vis. En tout cas, pour le moment, j’en profite.

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Après l'interview, le 26 janvier 2015.

11 mars 2015

Virginie Despentes : Prix Landerneau Roman 2015 pour Vernon Subutex

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virginie despentes,vernon subutex,prix landerneau roman 2015,interview,mandorVingt ans après Baise-moi, et cinq ans après avoir remporté le Prix Renaudot, Virginie Despentes vient de sortir Vernon Subutex. Il s’agit du premier tome d’une trilogie consacrée à l’errance, dans Paris et ses environs, d’un ancien disquaire expulsé de son logement. Très noir, ultra-contemporain, ce roman où l’on croise une galerie de personnages abîmés par les années, la drogue, le porno et la crise économique, vient de remporter le Prix Landerneau 2015 des Espaces Culturels E. Leclerc après avoir reçu un très bel accueil de la critique.virginie despentes,vernon subutex,prix landerneau roman 2015,interview,mandor

Pour le magazine des Espaces Culturels Leclerc, le 17 février dernier, j’ai rencontré Virginie Despentes à l’Hôtel des Saints-Pères, jusque à côté de sa maison d’édition. J'ai été très agréablement surpris par la gentillesse et la disponibilité de l'auteure. Sereine et n'éludant aucune question.

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virginie despentes,vernon subutex,prix landerneau roman 2015,interview,mandorBonus mandorien :

Vous vous êtes un peu inspirée de ce que vous avez vécu plus jeune, lorsque vous jouiez du rock ?

Je n’utilise jamais franchement quelqu’un comme modèle, ni moi, ni des personnes que je connais, mais je prends des choses à plein de gens différents

Dans ce livre, réglez-vous des comptes ?

J’essaie de ne pas. Les livres sont faits pour être lus par des lecteurs qui ne sont pas là pour connaître les coulisses de ma vie personnelle. Je sais régler mes comptes moi-même. Je peux être très agressive si on m’emmerde. Je n’ai pas besoin des livres pour régler mes comptes. D'ailleurs, quand je lis un roman de quelqu’un, je n’ai pas envie d’assister à sa toilette.

Aimez-vous tous vos personnages ?

Oui, parce que j’essaie de tous les habiter à un moment donné. Dans Vernon Subutex, il y a des personnages qui glissent vers le Front National et d’autres qui ont en eux l’ultra libéralisme un peu guerrier… ceux-là, j’y suis moins attachée. Bon, de toute manière, je le répète, je n’essaie pas de créer des personnages glorieux.

C’est la première fois qu’un sujet vous inspire autant. Mais de là à en faire trois livres…virginie despentes,vernon subutex,prix landerneau roman 2015,interview,mandor

C’est aussi que j’avais beaucoup d’argent grâce au Prix Renaudot, j’ai donc eu plus de temps pour l’écrire. Mon précédent roman, Apocalypse bébé, je pense que j’aurais pu le déployer beaucoup plus, mais bon, à un moment, il faut que je devienne pragmatique. J’avais un an de retard et j’étais à sec totalement. Ça compte les soucis financiers. Là, je suis dans une tranquillité que je n’avais jamais connue.

Vous n’avez pas peur de lasser en sortant trois volumes conséquent à partir de la même histoire ?

Si. J’ai peur que les lecteurs ne me suivent pas. Mais, pour moi, c’est génial. J’ai mis plein de personnages et je tire les ficelles. J’ai une idée claire de ce qu’il va leur arriver et c’est jubilatoire.

Vous n’avez pas besoin d’être dans l’urgence et dans le malheur pour écrire ?

Non, au contraire. Quand on est vraiment mal et que l’on se débat, on peut écrire des petits textes, mais pas un roman. Il faut un peu de calme pour être centré et concentré. Moi, je marche comme ça, en tout cas.

Vous êtes plus optimiste que vos romans le suggèrent.

Je vois toujours la jeune génération avec espoir. Je veux voir ce qu’elle fait et j’espère.

Avez-vous de l’appréhension quand vous sortez un livre ?

Non, j’ai de l’appréhension uniquement quand je l’écris. Quand ça sort, c’est joué. Je ne peux plus rien faire.

Quand on reçoit un prix, on ressent quoi ?

J’ai entendu Maxime Chattam récemment dans une interview à la télé. Il expliquait que l’on peut s’en passer, mais qu’il est inutile de nier que lorsque ça vient, c’est très agréable. Parce que ça te conforte dans le fait que tu as raison de faire ce métier et que, parfois, tu gagnes même de l’argent. On doute souvent de ce que l’on écrit, alors qu’un jury te dise qu’il aime, c’est réconfortant.

virginie despentes,vernon subutex,prix landerneau roman 2015,interview,mandorVous avez beaucoup de fans. Vous êtes un peu comme une rock star.

Dès qu’on a des lecteurs, on a des fans.  Ça ne veut pas dire que la personne qui aime ce que tu fais est un imbécile. C’est un rapport intime et j’ai beaucoup de respect pour ceux qui aiment mon travail. Parfois, c’est juste gênant parce que je ne sais pas quoi leur dire, mais par contre, je me mets à leur place, parce que moi, je donnerais n’importe quoi pour diner avec James Ellroy. Il m’impressionne. Le rapport lecteur/fan est parfois très intense. Je ne peux pas critiquer cela, parce que je pourrais le vivre moi-même.

Aimez-vous les interviews ?

Oui, j’aime bien parce que je m’adresse à des gens différents à chaque fois. Ce qui est compliqué, c’est qu’on donne les interviews d’un coup dans un temps très proche. Au bout d’un moment, on a peur de se répéter. Pour moi, c’est plus dur en radio et en télé. Si j’en fais quatre dans la semaine, je suis épuisée. Pour Vernon Subutex, je n’ai pas fait de télé. C’est faux la télé et on n’a jamais le temps de s’exprimer.

Avec le statut que vous avez, vous pouvez vous permettre de refuser tel ou tel programme.

Oui, mais il faut faire ce qu’il faut pour que les lecteurs sachent qu’un nouveau livre est là et qu’ils sachent à peu près de quoi il parle.

Vous sentez-vous privilégiée de faire ce métier ?

Oui, parce que c’est un métier où on ne peut pas me virer. Je peux disparaître, mais on ne peut pas virer Virginie Despentes pour la remplacer. Parce que je suis moi et que personne ne peut l’être mieux que moi (rires). C’est génial comme sensation !

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Après l'interview, à l'Hôtel des Saints-Pères, le 17 février 2015.

09 mars 2015

Joseph d'Anvers : interview pour Les matins blancs

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Joseph d’Anvers sera demain (10 mars 2015) au Café de la Danse… Il était temps de publier sa récente interview…

Joseph d’Anvers est séparé de son label après trois disques. Il autoproduit aujourd’hui son quatrième album, Les Matins blancs, grâce notamment à la plateforme de crowdfunding KissKissBankBank. Ce nouvel opus, composé essentiellement de chansons d’amour, de rupture, révèle une pop élégante, où s’invitent des "frères d’armes", tels Miossec, Dominique A ou Lescop. Avec ce quatrième volet, le chanteur s’inscrit définitivement dans cet héritage.

En résultent alors quatorze textes finement arrangés, d’une élégante facture pop-rock matinée d’arrangements de cordes.

Le 10 février dernier, Joseph d’Anvers est venu à l’agence pour sa deuxième mandorisation (voir la première ).

joseph d'anvers,les matins blancs,interview,mandorL’argumentaire officiel de l’album :

On serait presque tenté de qualifier Les Matins blancs de concept album. Ses quatorze chansons sont autant de variations sur un même thème : ces pensées troubles qui nous envahissent au sortir d’une nuit blanche et que chassent les premières lueurs de l’aube. Pour habiller cette collection de chansons, Joseph d’Anvers a fait appel à l’équipe de rêve qui accompagne ou a accompagné Etienne Daho, Alain Bashung et Daniel Darc. Avec pour résultat une interprétation toute en retenue, qui s’arrondit ou se creuse au gré des inflexions de la voix.

Explications de textes :

L’album s’ouvre sur les somptueuses volutes de cordes de « Petite », une ritournelle douce-amère d’où s’échappent ces mots : « chaque seconde est une histoire ». Par contraste, « Surexposé » passerait presque pour guilleret, avec sa rythmique empruntée au Bashung de « Gaby ». « Avant les adieux » est une poignante ballade sur les amours défuntes. « Tremble », écrit par Dominique A, possède la grâce d’un « battement de cils ». La soul chic de « Mon ange » parle des idéaux qui s’effritent. Sur « La vie à présent », une folk song près de l’os, plane l’ombre de Neil Young. Les arpèges de « Sally » sont fébriles comme les doigts des amants le premier soir. Le voile consolateur d’une section de cordes enveloppe les étreintes éphémères de l’aube, celles que Joseph appelle « Les amours clandestines ». « Chaque nuit en son temps » monte crescendo jusqu’à sa fin en suspens, juste au bord du précipice. « Marie », avec son texte signé Lescop, emporte l’auditeur le plus endurci dans son galop romantique. « La nuit, je t’aime quand même » mêle le lyrisme de la plume de Miossec à l’une des plus poignantes mélodies de Joseph. « Les jours incandescents » sinue entre ombre et lumière, avant de s’achever dans un instrumental extatique. « Regarde les hommes tomber » referme avec l’apparente facilité d’un prélude de Satie ce « presque concept album ».

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joseph d'anvers,les matins blancs,interview,mandorInterview :

Faire un album grâce à un site participatif, c’est confortable ?

Confortable, je ne sais pas si c’est le mot. C’est un album qui a été fait à flux tendu, même si c’est celui de mes quatre disques qui a coûté le moins cher. Je ne pense pas que cela s’entende à l’arrivée et ça, j’en suis fier.

Tu avais demandé combien ?

5500 euros. Je ne savais pas à quoi m’attendre. Je ne savais pas non plus si c’était beaucoup. En 24 heures, nous avons récolté la somme. Au bout de deux semaines, nous avions 12 345 euros.

Ça veut dire que pas mal de personnes étaient en attente d’un nouveau disque.

J’ai ressenti ça plutôt comme des mains qui se tendent au moment où tu en as besoin.

C’est compliqué de sortir un album quand on n’a plus de maison de disque ?

Avec Atmosphériques, nous nous sommes quittés d’un commun accord. J’aurais pu contractuellement rester et garder un certain confort, mais j’ai choisi de partir. L’envie n’était plus là de travailler ensemble. C’est comme quand tu quittes une femme. Tu es sûr de toi et les jours qui suivent, tu te poses des questions. Rien n’est simple dans les séparations.

Clip de "Surexposé", extrait de l'album Les matins blancs.

Tu n’as pas eu peur de devoir recommencer à zéro ?

Non, mais j’ai remarqué que dans mon entourage proche, il y a eu ceux qui m’ont tourné le dos et ceux qui m’ont tendu la main. Les internautes, pour la plupart, ont fait partie de la deuxième catégorie. Je me suis rendu compte que j’avais bien fait d’avoir été présent sur les réseaux sociaux depuis pas mal de temps. J’ai toujours essayé d’abolir la distance entre ceux qui aiment mon travail et moi. Pour le site participatif, je ne me suis donc pas positionné dans le « ça va marcher, on m’attend », mais comme un mec qui dit « merci les potes de m’aider ».

Tu es encore dans le circuit avec At(h)ome.

Oui, mais je suis arrivé dans cette structure très réactive avec un produit fini. Il n’y a que trois employés, dont les deux patrons. J’ai senti immédiatement qu’ils croyaient en mon projet. De plus, ils défendent juste cinq ou six nouveaux disques par an, mais du coup, ils les défendent bien.

Tu revendiques le fait qu’il faut acheter des CD pour que l’artiste puisse vivre de son métier.

C’est une des rares denrées qui en vingt ans n’a pas augmenté. Quand j’étais gamin, un CD coûtait cent francs, aujourd’hui, c’est quinze euros. Ça n’a pas bougé. Le fait de me retrouver sur un label 100% indépendant et d’avoir fait mon disque comme je l’ai fait, c’est du militantisme.

C’est très important de défendre les chanteurs que l’on aime.

Quand vous mettez quinze euros dans un CD, vous permettez à l’artiste de pouvoir peut-être faire un autre album après. Ce n’est ni iTunes, ni Spotify, ni Deezer qui nous rapportent de l’argent. Je peux même dire que ça ne nous rapporte rien. Si tout le monde se remet à acheter au moins un CD, ça peut changer le cours des choses. Il faut que les produits qui ne sont pas liés à  TF1 ou NRJ puissent subsister. La musique, ce n’est pas que du divertissement et ce n’est pas vain. Il faut que l’on en soit persuadé.

Si ce n’est pas que du divertissement, ça peut-être quoi d’autre ?

Du rêve, de l’évasion… ça peut être aussi une bouée de secours, quelque chose qui te fait réfléchir sur la société.

Écoute de "Petite" extrait de l'album Les matins blancs.

Pour cet album, tu as fait une centaine de chansons. C’est énorme !

Ce n’est pas énorme, cela devrait être la norme. Les gens ne le savent pas, mais pour l’album Thriller de Michaël Jackson, il y avait 900 chansons. Et dans les 900, il n’y avait pas « Billie Jean ». Il l’a ajouté au dernier moment. Je ne me compare pas à Michaël Jackson, mais tu as compris l’idée... Le seul luxe que j’avais sur cet album, c’était le temps. Je pouvais le gérer. J’ai décidé de composer une chanson par jour pendant des semaines. Il y a des chansons qui sont restées et il y en a d’autres qui ont fini au panier.

Plus on écrit des chansons, plus on s’améliore dans ce domaine ?

Ce serait dommage de ne pas évoluer quand on travaille beaucoup.

Ton écriture est plus premier degré dans ce disque… avant, il fallait gratter pour saisir tout le sens et l’essence de tes textes.

Dans mes précédents albums, j’adorais qu’il y ait des ellipses, une certaine forme de poésie, ça m’intéressait aussi que l’on ne me comprenne pas toujours. J’aimais bien que les gens fouillent un peu. Dans celui-ci, j’avais envie d’être compris plus nettement. J’ai donc décidé d’écrire des chansons comme si je m’adressais à une personne en particulier… comme des lettres. Je me suis rendu compte que la simplicité dans une chanson, c’était loin d’être évident. Je voulais pourtant de l’évidence, de l’élégance et de la simplicité.

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Est-ce l’album qui te raconte le plus ?

Je me suis recentré sans faire du nombrilisme, parce que ma vie n’est ni mieux, ni moins bien que celles des autres. J’ai essayé de voir ce qui me touche dans la vie. Quelles sont les failles qui me font vivre, rire ou pleurer ? Qu’est-ce qui en moi fait que je suis vivant ? Comment essayer de l’exprimer au mieux pour ne pas raconter ça sous la forme d’une histoire trop personnelle ? Comment écrire des chansons élégantes et intéressantes ? Tu vois, je m’en suis posé des questions. Aujourd’hui, je m’assume tel que je suis. J’ai mes travers physiques et psychologiques, mais je suis comme ça. J’essaie juste de m’améliorer. Ma musique est liée à tout ça.

As-tu l’impression de t’être déshabillé ?

Il a fallu que je trouve une certaine distance avec l’intime que je raconte. Sur la pochette, on me voit torse nu, mais on ne voit pas mon corps. C’est à l’image de tout mon album. Tout a du sens.

Avec cette façon de faire ton album, contrairement à d’habitude, tu t’es retrouvé seul face à ta création. Personne n’a pu te donner son avis. Ce n’est pas un peu perturbant ?

Tu as raison de souligner ce fait, car j’ai douté de nombreux mois. J’ai même traversé de grosses périodes de flottement. Je m’étais fixé des lignes théoriques, mais une fois qu’on est passé en studio, j’ai fait valider par tous les musiciens et mon ingé son les quinze titres choisis. Il est extrêmement difficile d’être objectif sur son propre travail et jusqu’au premier papier qui est paru sur mon disque, je n’étais sûr de rien.

Dominique A, Lescop et Miossec ont participé à ton album en t’offrant de très beaux textes.

J’avais lu que Dominique A avait bien aimé mon album Rouge Fer. Il avait dit à Marc Thonon, le patron d’Atmosphériques, qu’il aurait bien aimé faire une chanson avec moi. J’étais super content. Quand j’ai quitté Atmosphériques, j’ai appelé Dominique pour savoir si sa proposition tenait toujours. Il m’a répondu par l’affirmative. Ça m’a mis une sacrée pression. Il ne fallait pas que je me plante. La même chose pour Miossec et Lescop. Quand on reçoit leurs textes, c’est flatteur et génial, mais il faut être à la hauteur musicalement. J’avais peur que le résultat final ne leur plaise pas. Mais les trois chansons sont nées assez vite et chacun était satisfait.

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Te rends-tu compte que tu commences à compter dans le monde de la chanson française d’aujourd’hui ?

Ma condition m’empêche complètement de penser à ce genre de considération. Je ne vends jamais 500 000 disques, alors j’ai parfois l’impression que ce que je fais n’est pas bien. On m’a fait ressentir que j’étais moins important artistiquement que Charlie Winston parce que je vends dix fois moins d’albums que lui. Après, on m’a fait comprendre que j’étais moins bon que Gaëtan Roussel parce que, là encore, je vends dix fois moins d’albums que lui. J’ai fini par croire en ce que l’on me martelait. Malgré cela, je sens que le milieu est bienveillant avec moi. A part Télérama. Valérie Lehoux me descend depuis trois albums. Un jour je ne chante pas assez, l’album suivant, je chante trop. Je suis pourtant plus dans la couleur Télérama que Jeune et Jolie, il me semble. Avec des journalistes comme ça, je ne peux pas prendre la grosse tête et croire que je suis essentiel à la chanson française.

Il n’en reste pas moins que ce nouvel album est plus abordable. Il peut être celui qui t’apporte une plus forte popularité.

J’avais cette envie précise d’être plus accessible. Je me suis donc mis à écouter des artistes comme Souchon, Daho ou Aubert. Tous ces mecs qui font de la bonne et classieuse variété française, mais que je n’écoutais pas auparavant. Je voulais un peu m’imprégner de leur talent pour faire un album plus « à la française ». La difficulté était de ne pas les imiter…

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Tu fais un métier formidable. Toi et tes semblables faites rêver les gens. Tu y penses à cet aspect-là de la vie d’artiste ?

Je me force à y penser. Je suis persuadé que c’est l’art sous toutes ses formes qui sortira du marasme financier, économique et sociétal dans laquelle elle est. En amenant de la beauté dans la vie, en amenant les gens à réfléchir autrement que par eux-mêmes, à travers les œuvres et non pas à travers les brèves ou les émissions de télé en continu, on s’améliorera et on ira vers quelque chose de mieux. Ce qu’il reste d’une civilisation quand elle a disparu, c’est l’art.

Es-tu satisfait de l’artiste que tu es devenu et est-ce la destinée dont tu rêvais dans ta jeunesse ?

Non parce que le principe même du bonheur, c’est qu’il est toujours concomitant d’un malheur. Le bonheur, c’est une invention philosophique. Tu ne peux pas être foncièrement heureux, si tu n’as pas été malheureux avant. Je suis juste heureux de faire le métier que je souhaitais, mais cette vie que j’imaginais et fantasmais n’est pas à la hauteur du rêve. On ne peut jamais être à la hauteur d’un rêve. Cette vie dont j’ai rêvé, je la paye psychologiquement et financièrement, mais jamais je ne me plaindrai. Vivre de sa passion est le luxe suprême en ces temps difficiles…

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Après l'interview, le 10 février 2015.

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