Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Valérie Tong Cuong : interview pour Pardonnable, impardonnable | Page d'accueil | Lulu Gainsbourg : interview pour Lady Luck »

03 février 2015

Batlik : interview pour Mauvais sentiments

batlik,mauvais sentiments,interview,mandor

On m’avait tout dit sur Batlik. D’abord qu’il avait un talent fou et qu’il était un artiste majeur, si ce n’est un des plus importants, de la scène française d’aujourd’hui. Bon, ça, je le savais depuis un moment. Mais, il m’a été rapporté plusieurs fois qu’il avait une forte personnalité, qu’il avait ses têtes, qu’il faisait ce qu’il voulait dans n’importe quelle circonstance et que les interviews l’emmerdaient carrément (d’ailleurs, dans une chanson de son nouvel album, il brocarde un peu les « journaleux »).

Mais ne jamais avoir interviewé Batlik quand on se prétend « spécialiste de la chanson française » est au minimum une faute professionnelle. Connaissant son attachée de presse (merci Marie Britsch), j’ai obtenu un rendez-vous avec lui.

Batlik est donc venu à l’agence le 4 décembre dernier pour évoquer son 9e album, Mauvais sentiments. Il y délaisse le quartet au profit du trio, toujours entouré par James Sindatry à la contrebasse et Benjamin Vairon à la batterie. Avec ce disque, l’inépuisable Batlik continue d’emprunter un chemin singulier, bien loin des autoroutes de l’industrie du disque.

batlik,mauvais sentiments,interview,mandor

batlik,mauvais sentiments,interview,mandorArgumentaire officiel :

Voilà maintenant 10 ans que Batlik sévit sur scène et sur disque en tant qu'auteur, compositeur, interprète et producteur indépendant aux manettes de son label A Brûle Pourpoint.

Le style a évolué, quittant progressivement l'univers de la chanson pour se rapprocher de celui du rock, avec toujours en fil conducteur des textes poétiques finement ciselés, un flow en français et un jeu de guitare reconnaissable entre mille. Après avoir écumé les cafés concerts, il réussit au fil des années à imposer sa personnalité musicale sur la scène française et à conquérir un public fidèle et toujours plus nombreux.

Batlik se fait rapidement repérer, des Francofolies de La Rochelle en passant par les découvertes du printemps de Bourges jusqu' à celles du festival Alors Chante de Montauban, même Warner, Wagram et Sony lui propose des signatures. Mais Batlik fait le choix de l'indépendance. Originaire de Seine Saint Denis, il y construit les locaux de sa maison de production et son studio d'enregistrement, marche après marche, à l'image de son développement.

Avec à son actif plus de 800 dates et bientôt 10 albums, Batlik fêtera ses 10 ans de carrière en enregistrant son 2ème album live sur la scène de l'EMB de Sannois les 6 et 7 février 2015. Il sera entouré de Benjamin Vairon à la batterie, Oliver Smith à la contrebasse, Nicolas Bruche et Blandine Puechavy aux cuivres, Mélanie Pain aux chœurs.

Actuellement en tournée avec son dernier album, Mauvais sentiments, sélection FIP et sacré coup de cœur par l’académie Charles Cros, prend à contre-pied les idées reçues et les mots en prêt-à-porter. Bon sens et bons sentiments sont les grands perdants de cet opus, cédant la place à la tranchante singularité d'un artiste en décalage, bien loin des autoroutes de l'industrie musicale.

batlik,mauvais sentiments,interview,mandor

batlik,mauvais sentiments,interview,mandorInterview :

Est-ce parce que tu viens de Saint-Denis que tu as cet état d’esprit, cette indépendance, cette volonté de ne faire aucune concession?

Il s’avère que je n’ai pas grandi en Seine-Saint-Denis. J’y suis né, je suis parti et je suis revenu bien des années après. Ta question est presque d’ordre psychanalytique. Je ne sais pas si ma façon d’être à un rapport avec le milieu dans lequel j’ai grandi. A l’inverse, je suis bien obligé de constater qu’il y a beaucoup de gens du milieu hip-hop qui viennent de Seine-Saint-Denis et qui sont signés dans des grosses structures industrielles. Comme quoi, tu vois, mon état d’esprit ne vient pas forcément de la ville dans laquelle je vis.

Il vient plus de ton éducation, alors ?

Je ne me suis jamais posé la question, alors j’aurais tendance à expliquer mon goût de l’indépendance de manière plus terre à terre. C’est ma propre expérience avec cette industrie. Au début, j’ai fait comme tout le monde. J’ai envoyé mes premiers albums à des directeurs artistiques de grosses maisons. Ils ont refusé de me produire, de fait, j’ai continué à en faire, mais sans eux. Quand ils sont revenus vers mois deux ou trois ans après, c’était trop tard. J’avais pris mes habitudes et je ne voulais pas changer ma façon de travailler. Leurs propositions ne m’intéressaient plus.  

Avant de faire de la musique, tu travaillais dans des secteurs d’activités où tu avais des batlik,mauvais sentiments,interview,mandorpatrons…

J’ai aussi aimé la musique parce que cela me permettait de ne plus avoir de personnes au-dessus de moi. J’ai eu des patrons casse-couilles, des petits-chefs, dans des proportions relativement similaires à d’autres casse-couilles rencontrés dans ma vie de tous les jours. Je n’ai rien contre la hiérarchie, sauf quand elle est conne.

Pour moi, être indépendant, c’est avancer moins vite, avoir un supplément de pénibilité et des soucis administratifs à régler… Toi, j’ai l’impression que tu vis bien d’avoir ta propre structure.

Je le vis mieux depuis qu’il y a une personne qui travaille pour le label et qui m’aide à faire ça. Elle s’occupe de tout ce qui est rébarbatif et contraignant. Quand cette personne n’était pas là, effectivement, je vivais mal le fait de perdre du temps et de l’énergie à m’occuper de choses extra-musicales.

Ça tuait la création ?

Non, parce qu’avoir trop de facilités pour écrire des chansons ne m’aide pas. Je n’ai jamais autant écrit que quand je travaillais à mi-temps ou quand les moments consacrés à l’écriture étaient rares. Je vois des gens qui sont signés et qui n’ont pas ces problèmes-là… mais ils en ont d’autres. Je ne comprends pas pourquoi tu dis qu’il te semble que je vis bien d’avoir ma propre structure. Au contraire, si je montre une image de coolitude, c’est un leurre parce que je suis quelqu’un de très angoissé. Ta question est intéressante, parce que la plupart du temps, les gens conjuguent indépendance avec liberté. C’est une vaste connerie. Quand on est indépendant, nous sommes soumis à beaucoup plus de contraintes que les autres.

Cela dit, tu as une liberté que beaucoup pourrait t’envier : une liberté artistique.

Je rencontre beaucoup d’artistes qui sont signés et sursignés. Je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un à qui on aurait dit « cette chanson-là ne va pas du tout ». Parce que les artistes sont les premiers à se censurer, moi y compris. Le mythe comme quoi plus on est dans une structure importante, plus la création serait muselée, je n’y crois pas.

Clip de "Généalogie" tiré de l'album Mauvais sentiments.
Réalisation: Christophe Demigné

De l’extérieur, on a l’impression que tu fais ton métier de manière confortable.

Je suis toujours à flux tendu. Il faut toujours alimenter la machine. Ma structure est tellement petite et tellement fragile qu'il faut que je sorte au moins un disque par an pour être viable. Ce n’est pas possible de me reposer quatre ans.

Si on te donnait les moyens de ne rien faire pendant trois ou quatre ans, tu aimerais ?

En tant que personne angoissée, je crois que je ne le vivrais pas bien.

Sortir un disque annuel par obligation, c'est contraignant ?

Pour moi, c’est une contrainte de faire des disques par obligation. Il faut que je passe par l’écriture et ça ne me plait pas particulièrement. Je trouve ça compliqué d’écrire. Je préfère chanter mes chansons que de les écrire.

C’est très rare comme discours.

Non, moi je trouve que c’est rare les gens qui aiment écrire.

(Un peu ironique) Et pourquoi ne demandes-tu pas à d’autres auteurs d’écrire pour toi?

Euh… non. Ça peut être très compliqué ça aussi.

"Mauvaise graine" extrait de l'album Mauvais sentiments (Live Radio Néo)

Tu n’as pas toujours des choses à dire ?

Non, c’est surtout que j’ai toujours du mal à dire les choses.

C’est bizarre, tu as la réputation inverse. Savoir choisir les mots comme personne.

Mes textes sont le fruit d’un travail qui m’angoisse. C’est ce qui fait que je suis souvent de mauvaise humeur et acariâtre quand je crée. Ca me stresse parce que j’ai l’impression que mes chansons sont tout le temps ratées.

Tu n’es jamais satisfait du résultat final.

Non. Je pense qu’à partir du moment où un artiste est satisfait de ce qu’il a fait, il faut qu’il se demande s’il n’est pas en train de faire de la merde.

Donc, c’est une déchirure quand tu écoutes ton album terminé.

Depuis que j’ai rencontré mon épouse, ça va de mieux en mieux parce qu’elle a été suffisamment sévère pour que je m’applique d’avantage. A un moment, j’avais pris une espèce de ronronnement d’attitudes et d’automatismes qui n’avaient rien de bon. Tu sais, il y a un lexique à disposition, dans la chanson française en particulier. Moi, j’étais dans la branche pseudo subversive. Je piochais des mots dans le lexique de la pseudo subversion et j’étais confronté à un public qui était d’accord avec moi. J’avais l’impression de me rebelliser avec des gens qui étaient 100% d’accord avec mes propos.

Les gens qui sont d’accord avec toi, tu t’en fous un peu ?

Notre société actuelle à pervertie notre monde artistique. Si on schématise, il faut adhérer soit au pour, soit au contre. A mon sens, le seul moyen de sortir de ce truc binaire, c’est la poésie. La poésie n’appartient qu’à celui qui l’a créé.

batlik,mauvais sentiments,interview,mandor

Tout le monde n’a pas le talent d’émettre ses convictions en poésie.

Mais la poésie n’est pas un talent ! Tout le monde à sa poésie. La poésie existe dans les lapsus et les erreurs que l’on fait, dans tout ce que l’on rate et que l’on ne maitrise pas. Et heureusement, on ne maitrise pas tout ce que l’on fait. C’est quand ça ne marche pas que la poésie s’exprime chez tout le monde. Ça va à l’encontre de la société dans laquelle on vit. Il s’agirait de savoir qui on est, ce qu’on veut et savoir comment les choses se passent… ce qui est compliqué dans l’écriture, c’est de s’affranchir de cela.

Francofans a décrété que ton album était le meilleur de l’année.

Par rapport à ma réputation, c’est vraiment compliqué. C’est dur de savoir comment on est perçu par les autres. Je suis rarement confronté au public pour la simple raison que la plupart du temps, les gens m’emmerdent. Après les concerts, je sens que je dégage des choses qui font que les gens ne vont pas venir me parler, du coup, j’ai peu de retour de mon travail. A chaque fois, le terme qui revient, même pour ce disque, c’est la surprise.

batlik,mauvais sentiments,interview,mandor

Je sais que tu n’aimes ni la flagornerie, ni les compliments. Mais un journal comme Francofans qui est spécialisé dans la chanson française et qui te célèbre, ça doit te faire chaud au cœur ?

Mais carrément. Je suis comme tout le monde. J’aime quand mes pairs reconnaissent mon talent.

Quand tu dois vendre tes disques ou faire la promo, ça te fait chier ?

Oui. J’aime bien considérer que les artistes sont des gens différents. Ce petit supplément d’âme que l’on veut bien nous admettre n’existe que lorsque nous ne sommes pas confrontés directement au public. Les artistes devraient vivre cachés. Je préfèrerais faire partie d’un truc de l’ordre du divin.

Pourtant, tu as une page Facebook. Est-ce toi qui t’en occupes ?

Non. Les réseaux sociaux m’angoissent vraiment. Quand je vois des artistes sur Facebook parler en leur nom et se dévoiler pour un oui ou pour un non, je trouve ça tellement triste. Heureusement que je n’ai pas de fonctions légales ou officielles, sinon j’interdirais cela tout de suite. J’arrêterais les carrières des artistes qui font ça. 

Il ne faut pas avoir Batlik président de la république, dis donc !

Ce serait clairement une dictature (rires)

batlik,mauvais sentiments,interview,mandorConjointement à la sortie de ce disque, il y a la sortie du livre de ta femme, Elsa Caruelle, Les monstres pratiques. Dans ce livre et dans ton disque, il y a des thématiques similaires…

Depuis que j’ai rencontré ma femme, je ne fais que croiser ce que je pense du monde avec son regard à elle.

Tu dis que ce livre te bouscule par la manière qu’il a de démontrer à quel point nous sommes façonnés, fabriqués, formatés, pervertis par l’idéologie capitaliste et surtout comment ceux qui pensent y échapper sous couvert d’une critique ouverte et prétendue subversive sont ceux qui sont plus soumis.

 J’ai d’ailleurs quelques potes d’extrême gauche qui ne nous parlent plus depuis que ce bouquin est sorti. Ils étaient persuadés d’être à l’avant-garde de la subversion. Donc, ils ont été très vexés. En plus, il y en a qui apparaissent dans le livre d’une certaine manière, alors qu’ils s’imaginaient apparaitre sous leur meilleur jour. Cette façon de voir que je prône, j’espère qu’elle existe depuis trois albums.

Ce qui te plait chez les autres artistes, c’est leur poésie.

J’aime quand il y a une perte de sens. Que l’on soit confronté à un vide plutôt qu’à un plein, à quelque chose de négatif plutôt qu’à quelque chose de positif. L’art, finalement, c’est la création qui doit venir mettre des trous là où les choses sont bouchées.

Te sens-tu compris dans le monde étriqué de la chanson française ?

J’entends bien que les gens considèrent que je suis quelqu’un de pas très aimable. Je vois qu’il y a une défiance.

Un artiste pour toi, c’est quoi ?

Il y a un rapport à soi qui est un peu trop affirmé chez l’artiste. Il est persuadé d’être ce qu’il est. Beaucoup d’artistes ont l’impression d’être supérieur aux autres. Je trouve ça dommage, car les artistes qui me font rêver, ce sont les artistes qui sont perdus. Je découvre que la musique peut servir à ça. A moins savoir. Il s’agit de se perdre quand on est confronté à la création.

Te sens-tu proche d’autres artistes ?

Par élimination, principalement des femmes. En France, je ne sais pas pourquoi, je suis plus touchée par la musique et la poésie des femmes comme Klo Pelgag ou Emily Loizeau. Les mecs m’emmerdent. Souvent, je les trouve mauvais. Sinon l’artiste qui me touche particulièrement, c’est une américaine qui s’appelle Ani DiFranco. J’aime quand les artistes écrivent comme ils s’échappent. J’aime quand il y a des zones inexplorables dans l’univers d’un artiste.

Quelle est pour toi la meilleure chanson ?

Celle qui permet d’affirmer et de dire que la vie n’existe pas. C’est la différence entre un discours politique et un discours scientifique. La meilleure chanson est celle qui ne donne pas d’avis.

Quand on dit de toi que tu es subversif et que tu mets des coups de pieds dans la batlik,mauvais sentiments,interview,mandorfourmilière de la bien-pensance, tu en penses quoi ?

Cela dépend de quelle subversion on parle. Si c'est de cette fausse subversion, fausse parce qu' entendue, acceptée et qui ne gêne personne, celle du « pour » ou du « contre », peut importe puisqu'elle ne fait que donner l'illusion qu'on peut ne pas être d'accord, alors que l'on continue à marcher bien droit. Si c'est de celle là dont on parle, je dirais que j'essaye de m'en affranchir depuis quelques disques. La démocratie prend tellement en charge la subversion et refuse tellement la violence qu'il est difficile, pour un artiste en particulier, d'être vraiment transgressif. Entre celui qui chante l'indignation et celui qui chante pour dire qu'il est indigné, la frontière est ténue.

Une société qui exclue la violence te gêne ?

Ce qui me gêne c'est que notre société cache sa violence comme elle cache ses vieux, ses malades et ses pauvres. Elle tente de la faire oublier. La seule violence qu'elle autorise est la sienne, mais elle ne l'appelle pas violence. Elle change son nom et la travestit tellement qu'on ne la reconnait plus. Lorsque cette violence nous revient, nous crions qu'elle ne nous appartient pas, qu'on ne sait pas qui elle est, qu'elle est forcement autre. C'est cette lâcheté et ce refus du face à face qui me gênent.

batlik,mauvais sentiments,interview,mandor

Commentaires

Superbe interview, fidèle à mes ressentis lorsque je l'ai rencontré. On dirait qu'il s'en fout de se faire aimer. c'est rare quand même ...pour un artiste! Je sais pas. En tout cas, son oeuvre est une tuerie qui mérite tous nos sens!!!

Écrit par : margarita de la cusina | 20 juin 2015

Les commentaires sont fermés.