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25 janvier 2015

Valérie Tong Cuong : interview pour Pardonnable, impardonnable

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(Photo : Francesca Mantovani)

valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandorLes secrets de famille sont souvent au cœur des romans de Valérie Tong Cuong. C’est le cas de son dixième livre Pardonnable, impardonnable (chez JC Lattès). Elle raconte les déchirements et la reconstruction d’une famille après l’accident d’un enfant. Vous allez rencontrer des êtres brisés par les secrets, les non-dits, l’impossibilité d’aimer ou de se faire aimer. C’est une tragédie grecque, qui va de la colère au pardon en passant par la haine, la vengeance et l’amertume. Un livre poignant qui ne pourra laisser personne indifférent. Valérie Tong Cuong interroge ici nos zones d’ombre, nos consciences, nous met en face de nos mensonges et nos faux-semblants…

J’aime beaucoup l’œuvre de Valérie Tong Cuong (voir ma première et ma seconde mandorisation). Et je l’aime aussi humainement. Nous nous sommes vus au lendemain du massacre de Charlie Hebdo, le 8 janvier 2015. Très franchement, ni elle, ni moi n’avions le cœur à jouer au jeu de la promo…

4e de couverture :valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandor

Un après-midi d’été, alors qu’il se promène à vélo sur une route de campagne, Milo, douze ans, chute et se blesse grièvement.
Ses parents Céleste et Lino et sa grand-mère Jeanne se précipitent à son chevet. Très vite, chacun va chercher les raisons de l’accident. Ou plutôt le coupable. Qui était avec lui ce jour-là ? Pourquoi Milo n’était-il pas à sa table, en train de faire ses devoirs, comme prévu ?
Tandis que l’angoisse monte autour de l’état de Milo resurgissent peu à peu les rapports de force, les mensonges et les petits arrangements qui sous-tendent cette famille. L’amour que chacun porte à l’enfant ne suffira pas à endiguer la déflagration. Mais lorsque la haine aura tout emporté sur son passage, quel autre choix auront-ils pour survivre que de s’engager sur le chemin du pardon ?
Un roman choral qui explore la difficulté à trouver sa place au sein du clan, les chagrins et la culpabilité, mais aussi et surtout la force de l’amour sous toutes ses formes.

L’auteur :

Valérie Tong Cuong a travaillé huit ans en entreprise avant de se consacrer à l’écriture et à la musique. Elle a publié plusieurs romans, dont les très remarqués Providence et L’Atelier des miracles ainsi que des nouvelles. Elle écrit également pour le cinéma et la télévision. Pardonnable, Impardonnable est son dixième roman.

valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandorInterview :

Nous nous sommes vus pour L’Atelier des miracles, ton précédent roman. Nous ne savions pas encore qu’il allait devenir un énorme succès.

Mon chemin s’est fait par strates successives. J’ai la chance d’être un auteur qui a toujours été défendue par les libraires, les lecteurs et depuis quelques années par les blogueurs. C’est une force de frappe qui est dans une construction plus lente que lorsque tu fais partie des auteurs qui sont élus par le système médiatique que l’on connait (sourire). Ce système qui fait que l’on voit ressortir les mêmes auteurs à chaque rentrée littéraire. Finalement, la construction dont je bénéficie est plus lente, mais elle est plus solide. Si cette base est enchantée particulièrement par un livre, elle va vraiment se déployer et le porter. L’atelier des miracles a bénéficié d’un formidable bouche-à-oreille. Ce livre a touché les gens. Comme son nom l’indique, il s’est produit autour de lui quelque chose de miraculeux.

Tu travailles toujours autour de l’être humain et de tout un chacun.

Du coup, je pense que les lecteurs peuvent s’identifier facilement puisque je parle de chemins de vie qui nous concernent tous. L’Atelier des miracles s’est attaché en plus à la notion d’entraide, de solidarité, de nécessité et de partage. Nous sommes dans une époque où nous réalisons qu’on ne peut pas avancer seul. On a besoin de se tenir la main, de vision collective, même si, en aucun cas, cela nie les individualités.

Comment as-tu vécu ce succès ?

Cela m’a conforté dans un certain engagement viscéral que j’ai dans l’écriture. Travailler sur l’être humain et ses failles… et surtout sur ses moyens de rebondir et ses possibilités d’avancer. J’aime travailler sur les prises de conscience. Ce sont des sujets qui me passionnent. L’accueil qu’a eu L’atelier des miracles m’a confirmé que j’étais à ma place en prenant ce chemin.

Quand on sort d’un succès, ce ne doit pas être évident de s’attaquer au livre suivant.valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandor

Je me suis juste dit que mon socle de lecteurs s’est considérablement agrandi et l’attention générale envers moi, largement accrue. J’ai beaucoup de chance parce que je suis dans une position bien meilleure pour m’adresser aux lecteurs. Par contre, je ne suis pas quelqu’un qui raisonne en termes d’objectif et de succès. Ce qui était important pour moi, c’était d’écrire ce livre. J’en avais un réel besoin. C’était une nécessité.

Est-ce un livre ambitieux ?

La construction est ambitieuse. Il était assez complexe à écrire parce qu’il impliquait d'aller explorer des parties très noires des uns et des autres. C’est amusant parce que L’atelier des miracles a reçu « le Prix du Livre Optimiste 2013»…

Portais-tu en toi Pardonnable, impardonnable depuis longtemps ?

Je portais en moi certains des aspects qui sont développés dans ce livre, certaines observations aussi, mais la décision de travailler sur le pardon est arrivée après L’atelier des miracles. Un jour, je me suis réveillée et j’ai su qu’il fallait que je travaille sur le pardon. C’est un thème qui me préoccupe depuis toujours, mais qui me préoccupait de plus en plus ces derniers temps. Je me suis sentie enfin prête à l’aborder. C’est un sujet qui est compliqué, difficile, intime, aussi bien pour mes personnages que pour moi-même.

Au fond, après lecture, je trouve que ce livre est un peu optimiste quand même.

Il est optimiste dans le sens où c’est un livre qui montre un chemin. Un chemin sur lequel les gens vont avancer. Dans sa forme, ce roman est plus noir parce que ce chemin-là est semé d’épreuves. Il va falloir que chacun les surmonte et ça va être difficile. J’ai voulu montrer comment le chemin vers le pardon était possible, même s’il semblait inenvisageable.

valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandorC’est une chute de vélo qui va faire voler en éclat toute une famille.

C’est ce qui va aussi lui permettre de se reconstruire. Je crois qu’on vit beaucoup d’émotions dans ce livre, mais on en ressort soulagé et confiant sur cette possibilité qu’on a tous en nous de pardonner.

Il y a cinq personnages principaux, les cinq membres de cette famille. Tu t’es donc glissée dans la peau de chacun d’entre eux.

C’est ce qui me passionne depuis toujours. C’est pour cela que de, plus en plus, j’écris des livres sous la forme de roman choral. Pour chaque personne les angles diffèrent et chacun à sa vérité, son histoire, ses fractures et ses désirs… C’était très intéressant de montrer comment des gens d’une même famille, qui ont vécu parfois les mêmes choses il y a vingt ou trente ans, les ont vécues de manières très différentes. Ce sont ces différences-là qui les ont conduits à ce qu’ils vivent aujourd’hui.

Ils ont tous leur part d’ombre et de lumière.

Comme toi et moi. Comme nous tous. Mais tout le monde croit bien faire. Même le pire des salauds croit toujours bien faire quand il agit. A un moment, tous les membres de cette famille vont devoir se remettre en question. Ils vont tous comprendre qu’ils n’ont pas toujours été dans le vrai, dans le juste.

Le lecteur finit même par s’interroger sur ses propres comportements et sa propre valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandorexistence…

C’était aussi le but de ce livre. Je voulais démontrer qu’on a vite fait de juger quelqu’un sur un évènement ou un acte et que, finalement, si on détricote la personne, on peut avoir une vision tout à fait différente. J’ai essayé de faire en sorte que le lecteur nuance ses jugements sur chaque membre de cette famille.

Est-ce compliqué de construire des personnages possédant de nombreux travers ?

Mais pas du tout. On en a tous, alors il n’y rien de plus simple. Je puise chez moi, chez les autres, chez tous ceux que je croise. Lequel d’entre nous n’est pas un être humain qui, à un moment donné, à accepter de tricher, de mentir ou de faire des choses malhonnêtes. On a tous eu des réactions dont nous n’étions pas fiers. Nous nous sommes tous trompés sur les autres. L’important dans la vie, c’est d’être capable de regarder cela et d’avancer en essayant d’être meilleur.

Quand tu écris, est-ce que cela règle des choses qui sont en toi ?

Je dirais que j’ai pu écrire ce genre de livre parce que j’ai réglé des choses avant. Moi, ça y est, j’ai pardonné. J’ai pardonné à tous ceux qui m’ont fait du mal. Et il y eu du mal. De forte amplitude. Pardonner ne veut pas dire oublier. Mais, aujourd’hui, je me sens libérée.

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Pendant l'interview (photo : Eva Gomez).

Comme dans L’atelier des miracles, il y a un personnage masculin qui est un peu le « sauveur ».

Parfois, on a besoin d’un tiers pour débloquer une situation parce qu’il est souvent difficile de sortir de son angle de vue personnel. Si personne ne vous aide à vous déplacer pour regarder les choses différemment, la situation peut rester bloquée ad vitam aeternam. L’ambivalent Jean de L’atelier des miracles ou Gustavo, le médecin de Pardonnable, impardonnable, sont des êtres lumineux. Ce sont des personnes qui veulent réparer les autres. Ils veulent remettre les gens sur pied, pas seulement physiquement… moralement également.

Je sais que tu aimes inventer des vies à tes personnages.

C’est comme dans les bons films. Pour que les personnages que tu vois à l’écran aient des comportements justes et cohérents, il faut savoir ce qu’ils ont vécu avant. Le spectateur ou le lecteur n’a pas besoin de connaître ces détails. Pour mes personnages principaux, c’est pareil. Il y a énormément de choses que je sais d’eux que mes lecteurs ne savent pas. J’ai vraiment pris le temps de vivre avec, c’est sans doute pour cela qu’à un moment donné, ils vont toucher le lecteur.

Tu as le sentiment que les personnages que tu inventes existent ?

Oui, et aussi qu’ils viennent me raconter leur histoire.

valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandorCe livre sort juste après un gros succès. Comment vis-tu cette situation ?

Je n'y pense pas vraiment. Cette sortie-là est particulière parce qu’elle se fait un jour de drame national (le 7 janvier 2015 étant le jour du massacre à Charlie Hebdo). J’ai envie de te parler de comment je le vivais avant 11 heures 30 du matin hier (interview réalisée le 8 janvier 2015). En fait, c'est très compliqué de faire de la promo aujourd'hui parce que je n'ai pas du tout pas le cœur à ça.

Moi, c'est la même chose. Je n'ai pas trop la tête à interviewer, mais il faut bien que la vie continue. Parle-moi de tes personnages qui sont donc en liberté depuis hier.

Ce sont pour moi comme des membres de ma famille. J’ai vécu et je vis encore avec eux. C’est comme si ils avaient été confinés chez moi pendant deux ans et que soudain, on leur ouvre la porte et ils sortent dans la rue. J’attends de savoir comment ils vont être reçus. J’ai envie, et sans doute besoin, qu’ils soient aimés, parce que je leur ai donné beaucoup d’amour et j’ai envie de partager ce sentiment-là.

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Après l'interview, le 8 janvier 2015 (photo : Eva Gomez).

22 janvier 2015

Juliette : interview pour ses spectacles au Théâtre du Châtelet (notamment)

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Désormais habituée du Théâtre du Châtelet, Juliette y sera deux fois à l'honneur en 2015 : comme chanteuse le 23 janvier prochain,  puis comme compositrice de la comédie musicale Les Indiens sont à l'Ouest écrite pour le CREA d'Aulnay-sous-Bois du 2 au 4 avril 2015.

L’occasion était idéale de rencontrer Juliette (voir sa première mandorisation ici). Seul souci, nous nous sommes vus dans un bar parisien, au lendemain des attentats de Charlie Hebdo,  pendant que se déroulait la prise d’otages de l’Hyper Cacher, autant dire que le cœur n’y était pas tout à fait (d’autant qu’il y avait des téléviseurs bloqués sur BFMTV).Mais on a fait le boulot le mieux possible.

Nous avons donc évoqué ses deux spectacles au Théâtre du Châtelet, mais aussi son livre Bestioles de Théâtre, sa mise en scène récente de Madame Raymonde et enfin son second rôle dans la série télévisée CHEFS !.

jul.jpgJuliette au Théâtre du Châtelet le 23 janvier 2015:

Après les dingueries du « No parano Show » il y a trois ans, elle retrouve les planches de son cher théâtre parisien. Aujourd’hui en commissaire de roman noir entourée de ses inspecteurs musiciens, pour éclairer, de vraies chansons et de pseudo-enquêtes, quelques ombres de l’âme humaine.

« Bien loin d’être figée derrière son pied de micro, où elle pourrait se contenter de décliner son répertoire impeccable, entre créations, inédits et reprises, Juliette les détaille, les défrise, les distille, comme autant de contes de la folie ordinaire… Elle tisse la toile et les fils, électriques et lumineux, souterrains, politiques, familiaux, musicaux : une couturière sur mesure, la mesure du passé, avec le ton virevoltant d’une joie qui gouverne et éclaire l’avenir. »

Les indiens sont à l’ouest du 2 au 4 avril 2015 :Indiens_affiche.jpg

Trois représentations de la première comédie musicale de Juliette en tant que compositrice. Avec 65 jeunes interprètes du CREA d’Aulnay et un ensemble instrumental de 8 musiciens. Livret et paroles Christian Eymery - Arrangements :Franck Steckar.

« Passionné de cinéma, François, dont le rêve est de devenir réalisateur participe à un concours réservé aux adolescents. Les trois meilleurs films auront le privilège d’être projetés dans le cadre d’un prestigieux festival. Il choisit de raconter la résistance des Amérindiens face à l’invasion des colons blancs durant la seconde moitié du XIXe siècle. Un projet bien ambitieux pour un garçon de quinze ans... »

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juliette-4.jpgInterview :

Vous avez pas mal d’actualités… commençons par votre livre Bestioles de Théâtre sorti il y a quelques semaines. Vous vous êtes alliée à Pascale Bordet.

C’est surtout un livre de Pascale Bordet. C’est une des plus grandes costumières de théâtre. Elle est récipiendaire de deux Molières, mais surtout de 12 nominations. Elle a comme « vice » de peindre des aquarelles et de croquer à la fois les petits métiers du théâtre et également ses amis comédiens. Il y en a quelques-uns qui sont connus et d’autres qui le sont moins. Ce ne sont pas des caricatures comme peut le faire Morchoisne, mais elle peint de manière plus subjective. Je suis très amatrice de ses aquarelles.

Vous, vous avez écrit des textes.CVHD9782357201835.jpg

Qu’on ne se méprenne pas ! Mes textes évoquent le théâtre, mais je ne commente pas les dessins de Pascale Bordet. Il y a un conte principal qui s’appelle « La servante et le brigadier ». Je parle du théâtre, du lieu, de la boîte noire, de la mythologie qu’il y a autour, du petit peuple du théâtre, les gens des coulisses, justement, des couturières, des machinistes… je raconte beaucoup d’anecdotes et pose aussi des questions auxquelles j’apporte mes propres réponses. Pourquoi la couleur verte est-elle interdite au théâtre ? Vous ne le savez pas ? Eh bien, il faut lire ce livre (rires).

Quand allez-vous écrire un vrai roman ?

Je ne pense pas en être capable. Je ne crois pas que ce soit ma forme d’expression. Je suis une chanteuse qui écrit des chansons. Je suis donc adepte des formats courts. Là où j’ai exercé l’écriture en prose, c’est dans la nouvelle. Dans Bestioles de Théâtre, ce sont des nouvelles. Je ne crois pas que je dépasserai cela.

Avez-vous déjà essayé ?

Non, c’est vrai, mais en même temps, je ne sais pas si j’aurais une idée qui tient la route, je ne sais pas si j’aurais le courage et surtout, si je saurais faire. Je le répète, je suis vraiment dans le format court. Les nouvelles, c’est une forme littéraire que j’affectionne particulièrement.

1625097-exclusif-anny-duperey-la-chanteuse-950x0-1.jpgPour Bestioles de théâtre, c’est Pascale Bordet qui a fait appel à vous ?

Oui. Nous avons travaillé ensemble il y a très longtemps. Nous sommes amies depuis des lustres. Je sais qu’elle fait régulièrement des livres épatants. Elle avait ses « bestioles » à publier. Un soir, alors que nous dinions ensemble, elle me dit qu’elle se demande à qui elle va proposer d’écrire les textes de ce nouvel ouvrage. Je lui ai répondu qu’elle n’avait qu’à me demander à moi.

Vous avez l’habitude de sortir des disques, mais voir votre nom sur la couverture d’un livre, ça vous émeut ?

Pas vraiment parce que j’ai déjà publié un recueil de nouvelles. Certes, dans une petite maison d’édition toulousaine assez confidentielle. Ce qui est amusant, c’est que c’était déjà un livre avec des illustrations. J’y tenais parce que j’ai appris à lire avec La comtesse de Ségur et dans les éditions d’autrefois, il y avait toujours des illustrations avec le texte. Moi, j’en avais un illustré par le génial Gustave Doré.

Parlons maintenant de Madame Raymonde incarnée par Denis D’Arcangelo, un spectacle d'an.jpgque vous avez mis en scène. Vous aimez diriger d’autres artistes ?

Ce n’est pas diriger que j’aime, mais c’est mettre mon grain de sel, mon imagination et ma vision de ces artistes. Je ne dis pas oui à tout le monde. Denis, je le connais depuis très longtemps, Madame Raymonde, son personnage, aussi. Ensemble, nous n’avons pas fait une mise en scène, mais une conception de spectacle. Lui arrive avec un répertoire de chansons. Il a des idées de construction de spectacle et on y travaille ensemble.

Madame Raymonde, au départ, c’est une chanteuse réaliste de rue.

Oui et quand il est arrivé sur des scènes plus officielles, il avait un récital de chansons tout ce qu’il y a de plus classique. Il chantait à chaque spectacle 95% de chansons nouvelles, mais comme il y avait deux grands moments un peu délirants que les gens reconnaissaient, cela donnait l’impression que c’était la même chose depuis dix ans. Il en avait un peu assez. Il voulait renouveler ça. Par rapport à ses gouts, à ce qu’il aime, à ce qu’il connait, je lui ai proposé d’envoyer madame Raymonde à Broadway. C’est ce que nous avons fait. Nous avons inventé une balade à New York. Denis connait parfaitement cette ville. Il a habité là-bas, alors ce qu’il chante est très touchant parce que c’est du vécu. Je suis contente parce que ça a été un gros succès.

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Parlons maintenant de votre concert du 23 janvier au Théâtre du Châtelet. A quoi doit-on s’attendre ?

Pas à un récital de chansons conventionnel en tout cas. Avec moi, il y a toujours un moment où ça part en sucette. J’explique dès la fin du premier titre que j’ai failli ne pas être chanteuse. Je raconte qu’à 18 ans, je ne savais pas ce que je voulais faire dans la vie. Comme mon grand-père était commissaire divisionnaire, j’avais l’intention de rentrer dans la police. Soudain, mon téléphone sonne, mon contrebassiste va répondre en disant « commissariat central, j’écoute ! », et on comprend que nous sommes dans un commissariat. Mais on est aussi et surtout dans un récital de chansons.

C’est un hommage à la police ?

Non, surtout que la police n’a pas besoin de moi pour qu’on leur rende hommage en ce moment. Ce spectacle me permet surtout de faire beaucoup de références littéraires et télévisuelles.

Je crois savoir qu’il y aura pas mal de monde avec vous.

Il y a une partie de ce concert où je serai avec 35 policiers. C’est la musique de la police de Paris.

jj.JPGIl y aura aussi bien les musiques des Cinq dernières minutes que celles des Experts. C’est un voyage intemporel.

Pour ce spectacle, j’ai voulu une image hors temps. Le décalage temporel permet beaucoup de choses et j’ai choisi un cadre de rêverie… parfois un peu nostalgique.

Évoquons à présent la comédie musicale Les indiens sont à l’ouest qui se déroulera du 2 au 4 avril au Théâtre du Châtelet. Vous en êtes la compositrice. Là, il y a carrément 65 personnes sur scène.

Ce sont des mômes et des amateurs et le résultat est monstrueux. Ils chantent, jouent la comédie de manière formidable. Ils sont tout simplement impressionnants.

Comment on compose pour une comédie musicale dont on n’a pas écrit les textes ?

C’est Christian Eymery qui a écrit les textes. Il m’a livré les paroles. Nous avons discuté ensemble de la dramaturgie. J’étais un peu perdue au départ parce que les 65 jeunes interprètes du CREA d’Aulnay avaient l’habitude de chanter sur des musiques très savantes, alors que moi, je ne fais que de la chanson. Alors, je me suis dit que j’allais faire comme pour moi. Ce n’était pas la peine de faire croire que j’étais autre chose que ce que je suis. Le résultat semble être apprécié par tout le monde. Je vous prie de croire que je suis rassurée.

Terminons avec votre participation à la série télévisée Chef !, que l’on devrait voir surchef.jpg France 2 en février. Vous y tenez un très joli second rôle.

J’ai un rôle sur quatre épisodes. Je suis agent probatoire. L’histoire est celle d’un jeune homme qui a fait des bêtises assez sérieuses. L’agent probatoire que je suis lui propose d’aller bosser pour qu’il parvienne à se réinsérer. Elle est en cheville avec un chef de cuisine qui est joué par Clovis Cornillac. On comprend vite que, lui-même, étant jeune, a aussi un peu déconné et que c’est pour ça qu’il est sensible à cette démarche-là. Comme je tourne dans le premier, le deuxième, le cinquième et sixième, je n’ai pas reçu les scénarios du milieu alors, je ne peux pas vous en dire plus (rires).

Jouer la comédie, ça vous plait ?

L’expérience a été remarquable pour moi. Arnaud Malherbe qui réalise est quelqu’un de très exigeant. C’est plaisant et à la fois un peu dérangeant parce que c’est quelqu’un qui ne s’embarrasse pas de formules diplomatiques pour te dire que ça ne va pas quand tu joues. Il n’était pas d’accord avec ma lecture du personnage que je voyais truculent, grande gueule et drôle. Il m’a poussé vers quelque chose de beaucoup plus grave. Il a eu raison, évidemment. Il n’empêche que c’est un peu déstabilisant, parce que je suis toujours toute seule habituellement. Je suis toujours la patronne, c’est moi qui décide… alors quand quelqu’un me dirige avec véhémence, ça me fait bizarre. Mais je ne suis pas une ennemie du travail. Arnaud m’a donc fait travailler avec un coach. J’ai adoré ça parce que ça m’a appris plein de choses. Cette expérience est un cadeau du ciel pour moi…

Pour finir, y-a-t-il un nouveau disque à l’horizon ?

Pas tout de suite. Je vais me faire appeler Désirée. J’ai une logique de travail depuis des années qui est : je sors un disque, je fais de la scène, je sors un disque, je fais de la scène… Il n’y a pas de break, donc pas de renouvellement. Peut-être que je vais profiter d’une saison ou deux pour faire autre chose que de la pure chanson.

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Le 8 janvier 2015... évidemment, encore sous le choc.

21 janvier 2015

Mademoiselle K : interview pour Hungry Dirty Baby

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(Photo : Iris Della Roca et Lou Levy)

Mademoiselle K a sorti hier son nouvel album, Hungry Dirty Baby, tout en anglais.Une surprise de la part de l’artiste qui préférait, jusqu’à maintenant, la langue de Molière pour chanter. Ce choix de s’exprimer en anglais n’a pas été du goût de tout le monde… Sa maison de disque a en effet refusé le projet. Résultat, l’artiste au fort tempérament a préféré partir et fonder son propre label. La nouvelle Katerine Gierak interprète donc des morceaux forts, puissants, tendres parfois et tout simplement efficaces. . Entre rock, punk et fusion, Hungry Dirty Baby promet de secouer sur scène. Il m’a paru évident qu’il fallait que je la mandorise. Ainsi fut fait le 19 décembre dernier dans un bar de Pigalle, Le Pile ou Face.

mademoiselle k,hungry dirty baby,interview,mandorBio officielle (mais raccourcie) :

« J’ai fait un album en anglais parce que j’ai rien à dire, comme mes héros : David Bowie, The Cure, Radiohead. » « Pour la gloire je préfère lécher des barreaux plutôt que des culs. » C’est ainsi que Mademoiselle K présente son quatrième album. Autant que la langue, c’est le flegme qu’elle emprunte aux britanniques. De la genèse de Hungry Dirty Baby, une idée simple : sortir de sa zone de confort. Cela se traduit par changer de langue, changer de musiciens, jouer soi-même de la basse, partir à trois en tournée. Et pour conséquences de se faire virer de sa maison de disques, choisir l’autoproduction et monter son propre label, Kravache: ça claque! En anglais ou en français Mademoiselle K a des sujets qui lui sont chers: le genre, l’identité, la relation avec l’autre/les autres. L’amour, la sexualité et leur lot de manque et de frustrations. Et toujours ce parfum de romantisme exacerbé, désespéré qui plane en filigrane entre ces mots crus qu'elle se plaît à balancer. Mademoiselle K ou le désir farouche de s’affirmer encore et encore, comme si tout venait juste de commencer. Et de durer, maintenant qu’elle est la dernière officielle de la lignée des Mademoiselle.

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Interview :

Cet album est l’album de la liberté, c’est ça ?

Ma maison de disque n’a pas voulu produire un album en anglais Ce qui m’a un peu étonné, c’est que cela faisait deux ans qu’ils étaient au parfum. En général, quand je fais un choix, je m’y tiens et je préviens tout le monde au préalable. Depuis le troisième album, de toute manière, je les sentais un peu à deux de tension avec moi. J’ai l’impression que nous étions rentrés dans une routine. Il n’y avait plus de passion entre nous.

Ta maison de disques t’a signé pour les mêmes raisons qu’elle t’a virée.

C’est exactement ça. Je suis restée ce que j’ai toujours été. J’ai toujours fait ce que j’aie voulu. Les gens de ma maison de disques n’ont plus suivi à partir du moment où j’ai souhaité chanter en anglais.

C’est un mal pour un bien finalement.

Plus que jamais, sur cet album, je ne sais pas combien de fois je me suis dit « c’est un mal pour un bien ». C’est marrant que tu utilises cette expression précise.

Tu n’avais plus aucun soutien…

Depuis trois ans, je fais tout avec mes propres économies. Je suis allée dans une école d’anglais à New York et à Londres pour travailler l’accent. Au bout d’un moment, j’ai demandé si la maison de disque me suivait. Le directeur marketing m’a appelé en me disait que le boss ne voulait même pas écouter les nouveaux titres. C’est grave, je trouve, mais je ne veux surtout pas polémiquer. On m’a expliqué qu’il considérait que si je chantais en anglais, c’était une erreur par rapport à mon public. Il y avait sans doute trop de communications à faire… je peux comprendre.

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Tu t’es donc organisée.

Oui, j’ai monté ma structure, Kravache, avec mon manager. Nous avions les mêmes envies tous les deux. C’est en distribution avec Believe pour le digital et PIAS pour le physique.

De toute manière, tu as toujours fait ce que tu voulais, j’ai l’impression.

Du premier album jusqu’à celui-là, je revendique tout. Quand je fais une chanson, c’est que je la sens comme ça. J’écoute ce que l’on me dit, mais je reviens rarement sur mes premières idées.

Chantes-tu de la même façon en anglais qu’en français ?

Non. Selon les langues, la sonorité de la voix change. Ce ne sont pas les mêmes résonateurs. Dans la bouche, le français est beaucoup plus dans l’avant. Chez les anglais, c’est dans l’arrière. Enfin, je ne sais pas trop comment expliquer cela. Bref, ça change le son, ça change la manière de chanter et la manière de faire des mélodies. Quand tu travailles l’accent anglais, tu te rends compte que la mélodie est déjà dans le parlé.

Clip de "Glory", extrait de l'album Hungry Dirty Baby.

Cet album fait-il partie d’un nouveau cycle ?

Les trois premiers albums étaient sur une période de 2006 à 2011. Là, c’est un premier album en anglais, mais ce ne sera pas le dernier. Pour moi, c’est comme une première fois. Tout est décuplé. C’est comme un premier baiser.

On dit souvent que les paroles en anglais sont moins importantes que celles en français.

J’ai entendu ça, en effet, mais je ne suis pas du tout d’accord. A mon avis, c’est ce que disent certains groupes français pour se rassurer. Les grandes chansons que kiffent les anglo-saxons, je t’assure, il y a toujours un texte derrière, il y a toujours une putain d’histoire, c’est toujours très bien écrit.

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Lors de l'entretien.

Tu avais beaucoup de choses à dire ?

Comme à chaque fois que je fais un album. Si je n’ai rien à dire, je ne fais pas de disque. Là, juste, j’avais envie de l’exprimer différemment. Et j’avais envie de me mettre en danger en chantant dans une langue qui n’est pas la mienne. Il y a une fragilité dans ce projet qui m’a amené à un autre  niveau d’exigence. Si j’ai fait cet album ainsi, c’est que j’ai vraiment pensé ces chansons-là en anglais. Mes mots venaient en anglais. Il y a une démarche artistique que tu provoques. Le but est de s’approprier ce nouveau choix artistique. Quand tu commences un croquis, à un moment, tu comprends que tu tiens ton tableau.

Un tableau ? Tu compares la musique à la peinture ?

Dans mon clip de R U SWIMMING?, tu as certainement remarqué l’importance de la peinture. On a fait ce clip avecDavid Tomaszewski qui est connu pour avoir fait pas mal de clip d’Orelsan. Je trouve que ce qu’il réalise est très moderne. Ce type est un grand fan d’art contemporain, de peinture, d’art plastique et il se tient tout le temps au courant de ce qu’il se passe. J’ai beaucoup aimé comment il s’est adapté à mon univers. Il a trouvé cette idée de peinture avec les masques. On a bossé avec un atelier d’effets spéciaux… des gens adorables.

"R U SWIMMING?", clip réalisé par David Tomaszewski. Extrait du nouvel album Hungry Dirty Baby.

Mais pour toi, la peinture est importante ?

Depuis le lycée, je vais dans les musées pour admirer les œuvres des peintres. Quand j’ai vu les peintures de Francis Bacon et celles de Lucian Freud pour la première fois, ça m’a bouleversé. J’aime être interpellée par des œuvres d’art.

Es-tu féministe ?

Non, je suis profondément pour l’égalité des sexes. Toutes formes de dominations entre homme et femme me cassent les couilles. J’aime vraiment l’égalité. Des salaires, des droits, des considérations.

Es-tu rassurée sur ce que pensent les médias de ton disque ?

Je reste prudent et en même temps, je n’ai pas envie de l’être. J’ai été choisie pour être l’album de la semaine sur Canal + et c’est un truc énorme pour moi. Je n’ai jamais été diffusée sur Canal, donc je ne boude pas mon plaisir.

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Pendant l'interview.

Dès que tu chantes en anglais, les portes s’ouvrent.

Disons qu’il y en a qui s’ouvrent et d’autres qui se ferment.

J’ai compris une chose : c’était vital que tu sortes de ce que tu faisais.

C’est tellement ça. Il fallait impérativement que je chante et joue de la musique autrement sinon j’allais crever artistiquement et j’allais me détester.

Moi, par exemple, l’idée que tu chantes en anglais me déplaisait. Et au final, j’ai adoré ton album.

C’est cool. Je sais que tu reçois beaucoup de CD d’artistes et que tu les écoutes. Pour moi, c’est important de savoir cela. Tu n’as pas été obtus. Il semblerait que ceux qui ont fait la démarche de découvrir cet album n’ont pas été déçus. C’est déjà une grande victoire pour moi.

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Le 19 décembre 2015.

18 janvier 2015

Chardeau : interview pour Fauves et Pastels

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Cet artiste, que peu de gens connaissent, n’en est pourtant pas à son coup d’essai. Il compte déjà une dizaine d’albums à son actif. Chardeau est aussi le descendant de Gustave Caillebotte, le chef de fil des impressionnistes. Son rock un peu fêlé, il le cultive depuis le tournant des années 90 dans des compositions aussi chaleureuses que fantasques. Pour réaliser ce Fauves & Pastels (sortie le 28 janvier 2015), il a recruté quelques squales de luxe, dont Robert Lamm, l’ex-Chicago, Jerry Goodman violoniste échappé du Mahavishnu Orchestra et Mark Andes bassiste de Canned Heat et de Spirit. Ce projet made in USA, aussi ambitieux que nostalgique, est surprenant, mais ne laisse pas indifférent.

J’ai reçu ce sympathique et curieux personnage, au look improbable, le 15 décembre dernier à l’agence.

chardeau,fauves et pastels,interview,mandorBiographie officielle :

Arty-rock progressif ou fusion pop-jazz baroque ?
L’irréductible se fout des étiquettes et poursuit depuis deux décennies ses délires créatifs aux antipodes du marketing et des buzz branchés.

Le personnage est singulier. Assurément décalé, il étonne et détonne dans le paysage. Son look évoque pêle-mêle le Buffalo Bill d’un western futuriste, un Gandalf cuir et rock, un aventurier SF moitié Zappa moitié Corto Maltèse ou un néo-druide égaré au XXIe siècle… Que dire d’autre pour situer cet hurluberlu sympathique qu’on croirait tout droit sorti de « Retour vers le futur », si ce n’est qu’il est – surtout – auteur, compositeur, interprète et qu’il joue aussi, parmi d’autres instruments, de l’autodérision et de la démesure.

Assurément décalé, Chardeau ne ressemble à personne. Capitaine Nemo d’un navire improbable, il livre depuis deux décennies une musique rétro-futuriste flamboyante et puissante, riche et colorée, quelque part entre Chicago, Magma, Spirit, Gotainer, Genesis (époque Peter Gabriel) et Stravinsky. Baroque, rock, jazz, classique... Chardeau puise dans toutes les sources pourvu qu’elles soient bonnes. Il nous embarque pour des périples ponctués d’escales à 20 000 lieux sur les airs, dans une odyssée symphonique et pulsionnelle, orchestrée à l’Américaine, excentrique et d’une musicalité incroyable.

L’album :chardeau,fauves et pastels,interview,mandor

Fauves et Pastels de Chardeau est réalisé par Hank Linderman (Chicago, America, Eagles). Ce nouvel opus comprend 12 titres, enregistrés outre-Atlantique avec des musiciens de premier choix, gravitant pour la plupart autour du groupe Chicago, LA référence de Chardeau.

On y retrouve Brian Auger (Rod Steward, Led Zeppelin, Billy Cobham), Jerry Goodman (Mahavishnu Orchestra) et John Van Eps mais aussi Mark Andes (Spirit), Drew Hester (Foo Fighters, Jewel, Joe Walsh), Jason Scheff (Chicago), Reggie Hamilton (Seal, Tina Turner), Nick Lane (Chicago, The Who, Etta James), Brandon Fields (Earth Wind & Fire, Quincy Jones, Toto, Babyface), Jeff Foskett (Beach Boys, Jeff Beck, Chicago, Eric Clapton), Lee Thornburg (Supertramp, Tower of Power, Tom Petty, Joe Bonamassa), ainsi qu'un big band de cuivres.

chardeau,fauves et pastels,interview,mandorL'album s'inscrit dans la continuité de son précédent album studio Résilience de 2010, poursuit l'ouverture amorcée l'an dernier avec les remixes de John Van Eps et s'annonce comme l'album majeur de la discographie de Chardeau.

Le disque a failli s'appeler Elles, en raison de ses thématiques très féminines mais a finalement été baptisé Fauves et Pastels. Une référence consciente ou inconsciente à la peinture, mais aussi parce que les chansons qui le composent sont des portraits, des tableaux instantanés et parce qu'il traduit les oppositions entre le côté « fauve » de certains titres et le côté plus doux pour d'autres. Le tout donne une musique très visuelle, sophistiquée, colorée, aux arrangements luxurieux et à la production impeccable.

Pour écouter quelques extraits de Fauves et Pastels, c'est ici.

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chardeau,fauves et pastels,interview,mandorInterview :

J’ai essayé de calculer combien vous avez sorti d’albums en vingt ans de carrière. J’en ai comptabilisé une dizaine. J’ai bon ?

Entre ceux qui sont sortis officiellement et ceux qui ne sont pas sortis officiellement, je dirais qu’il y en a six ou sept.

Comment êtes-vous tombé dans la musique ?

Quand j’étais gamin, à ma communion, j’ai reçu un électrophone. J’ai découvert un coffre avec de vieux 78 tours. J’ai donc commencé mon éducation musicale en écoutant des vieilleries. Plus tard, dans la chambre d’un de mes frères, j’ai entendu « Eloïse » de Barry Ryan et « Nights in White Satin » des Moody Blues. Je me suis précipité pour acheter les 45 tours. Ensuite, j’ai découvert le premier 33 tours des Creedence Clerwater Revival et c’était fini pour moi… le virus de la musique m’avait atteint.

Puisque vous ne vous êtes pas soigné pour éradiquer ce virus, qu’avez-vous fait ?

J’ai continué à écouter beaucoup de musique et vers quinze ans, j’ai monté un groupe avec des copains d’école. Nous composions nous-mêmes ce que l’on jouait et nous chantions en français, ce qui à l’époque n’était pas fréquent. Ensuite, j’ai un peu lâché l’affaire pour suivre des études de droit. Je me suis aperçu très vite que ce n’était pas pour moi. Comme je n’avais pas de connaissance dans le milieu de la musique, j’ai trouvé le moyen de mettre un pied dans le show-biz en devenant présentateur à la télévision, sur Antenne 2.

Dans quelle émission?

Je faisais partie de la première équipe de Récré A2. J’y suis resté près de neuf ans, c’est à dire un peu plus longtemps que prévu (rires). Là, j’ai rencontré des musiciens et j’ai fini par faire des maquettes.

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Chardeau avec quelques uns de ses musiciens Hank Linderman, Jerry Goodman, Nick Lane, Brandon Fields and Lee Thornburg...

chardeau,fauves et pastels,interview,mandorParlons de ce nouveau disque, Fauves et Pastels.  Il y a de sacrés musiciens. Beaucoup sont des requins de studios internationaux.

Je suis content. J’ai réalisé mon rêve. Certains d’entre eux ont fait partie de groupes légendaires qui m’ont donné envie de faire de la musique. C’est complètement dingue car je n’ai pas de formation musicale. J’ai appris la musique en l’écoutant. J’ai toujours rêvé de rencontrer ceux qui m’ont fait rêver. Ça a commencé avec Jerry Goodman de Mahavishnu Orchestra (voir photo de gauche). Il a travaillé avec moi depuis l’album Hors portée. J'ai réussi à trouver ses coordonnées et je lui ai envoyé des maquettes « honorables » de mon travail. Il a écouté et il a beaucoup aimé. Il devait jouer sur trois titres  et, de fil en aiguille, il a joué sur tout l’album. A la fin de l’enregistrement de ce disque, il m’a promis de produire le suivant et de m’emmener ses copains.

Et avec Robert Lamm (voir photo de droite), le clavier du groupe Chicago, ça s’est passé comment ?chardeau,fauves et pastels,interview,mandor

J’ai appris qu’il allait faire un petit concert improvisé avec les musiciens de Brian Wilson, dans la banlieue de Londres.J’avais envoyé au préalable à son agence artistique mon CD Hors portée. Je me suis arrangé pour être dans les coulisses du fameux concert londonien. Je frappe à sa porte. Là, ma bouche devient sèche et je n’arrive plus à parler. Bon, je tente quand même de lui expliquer que j’aimerais travailler avec lui…  Trois jours après, je reçois un mail, historique pour moi, dans lequel il dit tout le bien du disque qu’il a écouté.Lui aussi, après notre première collaboration, m’a présenté tous ses copains musiciens. En fait, ça a fait boule de neige.

C’est impressionnant de jouer avec des légendes ?

Oui et non. Pour  moi, le petit frenchie, c’est impressionnant, mais eux sont tellement humbles, simples et gentils que tu finis par oublier que ce sont des cadors de la musique. En France, le moindre musicien qui a un petit statut devient et se comporte comme une star. Aux États-Unis, rien de tout cela. Plus ils sont grands, plus ils sont simples.

chardeau,fauves et pastels,interview,mandorPour Pastels et Fauves, tu as rencontré un troisième musicien. Celui qu’il te manquait dans ce que tu appelles ta « Sainte-Trinité » : Mark Andes, bassiste de Spirit (voir la photo de gauche).

Ma Sainte-Trinité, c’est Chicago, Mahavishnu Orchestra et Spirit. Mark Andes nous a accueillis chez lui au Texas. Au bout de vingt secondes, j’ai eu l’impression que c’était mon ami depuis toujours.

Au fond, c’est quoi votre musique ? Non, parce que j’en ai vu des définitions à droite à gauche…

Au bout de vingt ans, j’ai fini par trouver la définition : art rock.

Vous vous situez où dans la chanson française ?

Nulle part. Même si je chante en Français, je ne me sens pas appartenir à la « chanson française ». Je n’en ai d’ailleurs jamais écouté. Ah si ! Magma et Claude Nougaro. Et puis Alain Chamfort. Je trouve qu’il est à part lui aussi. Mais, bon, je n’ai aucune influence liée à la chanson française.

Vous aimez qui et quoi dans la musique, à part les gens avec lesquels vous travaillez ?

Je suis très éclectique. Mes goûts vont vers la musique classique, la techno, le folk, le blues, le rock. Ce que j’aime, c’est l’excellence. J’aime ceux qui me font vibrer et qui ont un son à eux.

Dans vos disques, vous faites tout de A à Z.chardeau,fauves et pastels,interview,mandor

Très franchement, parfois, on n’a pas vraiment le choix, économiquement parlant…

Ce nouveau disque parle beaucoup des femmes. C’est même le sujet central.

Je me suis amusé à faire une série de chansons sur ce thème : l’amour romantique, l’amour incognito, l’amour au black, l’amour cybernétique… 

C’est plus un album destiné aux hommes qu’aux femmes, non ? Je trouve certains propos un peu machistes.

Je suis d’accord. Ce qui m’amuse c’est de traduire en chansons la vision de certains de mes contemporains. Moi, je ne suis pas du tout macho, mais je connais beaucoup d’hommes qui le sont. J’ai tourné tout ça en dérision. Il y a beaucoup de second degré dans mes chansons.

Vous avez des « périodes » dans vos albums.

Oui, il y en a trois. La période « autobiographie » avec les albums Hors Portée et Résilience.  Fauves et Pastels fait partie de la période « portraits », en l’occurrence, dans le cas présent, des portraits de femmes. Ensuite j’attaquerai la période « voyage ».

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chardeau,fauves et pastels,interview,mandorCe que vous racontez dans Fauves et Pastels n’est donc pas autobiographique. 

Non, ce sont les histoires de gens que j’ai rencontré ou celles de mes amis. Il n’y a rien d’autobiographique dans ce disque.

Parlons de votre look. Il surprend quand on vous voit arriver…

Peut-être, mais il n’est pas étudié. J’ai toujours aimé les cheveux longs et je m’habille ainsi depuis longtemps.

Vous êtes un peu « à part » quand même…

Depuis tout petit, je me sens différent des autres. Je suis issu d’une famille très sérieuse. Tout le monde est dans le droit. Je détonne déjà dans ma propre famille. Je suis un peu le canard.

Vous êtes un descendant de Gustave Caillebotte.

Non, de son frère Martial. Gustave n’a pas eu de descendant. Ce qui m’intéresse, c’est que Martial était photographe. On vient de découvrir son œuvre photographique il n’y a pas longtemps. On a découvert aussi qu’il était musicien. C’était un type très intéressant qui faisait des trucs, peut-être pas révolutionnaires, mais très personnels. Il s’intéressait à la musique et à l’image. Comme moi. Entre Martial et moi, il n’y a aucun autre artiste… ce ne sont que des gens sérieux, je vous dis.

Peut-on comparer la peinture et la musique ? Cet album s’appelle Fauves chardeau,fauves et pastels,interview,mandoret Pastels, ce n'est sans doute pas pour rien...

Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que j’ai toujours aimé les mélanges des arts. Dernièrement, je suis allé à Londres et j’ai eu la chance de voir le concert de Kate Bush. Musicalement, c’était extraordinaire et elle chante divinement, mais ce qui a fait l’originalité de son show, c’est qu’elle a mêlé tous les arts. Peintures, danseurs, marionnettistes… c’était un vrai spectacle féérique et merveilleux. Moi, quand j’ai fait des spectacles à Montréal, je m’étais associé à un artiste qui était spécialisé dans les nouvelles technologies. J’ai donc fait un show multimédia.

Malgré votre inventivité et votre talent, vous n’êtes pas connu dans votre pays. Ça ne donne pas envie de baisser les bras ?

Cela m’est arrivé. C’est présomptueux de ma part, mais quand ça ne va pas bien,  je compare ma musique à celle des gens que j’aime. Je trouve que ça tient la route, alors cela me redonne un coup de fouet. Je me rassure seul (rires).

C’est dur de se faire connaître…

Oui. D’autant plus, quand on est comme moi pas facilement étiquetable. Je suis trop rock ou pas assez, trop jazz ou pas assez… bref, ma musique est un peu hors-norme. Et puis, au fond, je ne sais peut-être pas m’y prendre pour me faire connaître. Il est clair que je ne suis pas un surdoué de la communication.

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Après l'interview, le 15 décembre 2014.

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17 janvier 2015

Eskelina : interview pour Le matin du Pélican

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La première fois que j’ai vu et écouté Eskelina, c’était il y a deux mois au Limonaire. Elle jouait avant Robi et Radio Elvis, artistes tendance rock. Ses chansons à elle étaient de facture plus « classiques », mais d’une beauté et simplicité touchante. Il se trouve que j’avais reçu son premier album, Le matin du Pélican quelques jours avant. Le lendemain, je l’ai donc écouté avec attention. Un album amoureux, poétique, féminin, libertin, engagé, voire discrètement rebelle. J’ai donc immédiatement décidé de la mandoriser.

Le 16 décembre dernier la chanteuse est venue à l’agence pour parler de ce premier opus qui (je l’espère) permettra à Eskelina de s’imposer durablement dans le paysage de la chanson.

186305-eskelina-svanstein-large-13042013-1525.jpgBiographie (synthèse):

Venant de Suède, Eskelina est arrivée en France en 2006 et y a posé ses valises. Jouant dans les rues de Sarlat pendant quelques années, puis du côté de Bordeaux, elle s'est frayée un petit chemin de jeune et talentueuse artiste en chantant pendant cinq années ses propres compositions faîtes de chansons en suédois, en anglais mais aussi en français, à sa manière et avec ce petit accent… troublant. Ce répertoire a été enregistré sur son premier album, En visa, sorti en juillet 2010. Vous pouvez aussi découvrir Eskelina avec son groupe "Solvända" au travers de l'album "Pas à Pas" (avril 2013)

Elle rencontre un jour Christophe Bastien, guitariste du groupe Debout sur le Zinc, à qui elle donne une démo. Lui qui a toujours rêvé de composer pour une femme a trouvé sa voix. Il appelle pour les textes Florent Vintrigner, poète et élève d’Allain Leprest, qui officie dans La Rue Ketanou. Rendez-vous est pris chez lui, à Giverny en Normandie. Ces trois-là apprennent à se connaître et la magie opère. Ils partagent le même amour du voyage, de la bohème, de la scène et une sensibilité commune. Et c’est autour d’une table et d’une guitare que les chansons jaillissent, amoureuses (« Milan »), rebelles (« Entre les lignes », « Désordre »…) libertines (« Emilie »), 10294471_10152373899491760_5730452435731950545_n.jpgérotiques (« L’Amoureuse »), voyageuses (« La valise rose »). Tout un répertoire se construit autour d’Eskelina. A la fois muse et complice des deux garçons, ils ne font que la traduire en chanson.

La jeune femme part alors sur les routes. Elle effectue de nombreuses 1ères parties et se fait remarquer sur de nombreux festivals (1er Prix du public et 3ème Prix de Jury LE MANS CITE CHANSON, 3ème prix du public au festival ALORS CHANTE, Musicalarue…). Elle rentre dans la foulée en studio pour l’enregistrement du disque Le matin du Pélican. Les arrangements sont simples, chaleureux, acoustiques, boisés. Une bonne chanson n’a pas besoin de plus.

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(Photo : Philippe Belle)

DSC09672hh.JPGInterview :

Faut-il trouver un bon équilibre entre les chansons engagées et les chansons plus « légères » ?

Il me semble que j’ai plus de chansons mélancoliques, graves, intenses dans mon répertoire que de chansons "légères". J’ai eu la chance de rencontrer Christophe Bastien. Il est devenu compositeur de l’album et aussi directeur artistique. Avant de commencer à enregistrer, il avait une vue globale sur l’album. Il savait déjà la couleur qu’il souhaitait donner. Ce disque est une globalité, ce ne sont pas que des chansons qui s’enchaînent.

Comment as-tu rencontré Christophe Bastien ?

En 2008, à Limoges, une amie franco-suédoise m’a emmené à un concert de Debout sur le Zinc, dont il fait partie. Elle connaissait certains membres du groupe et elle m’avait donc vivement incité à emmener une démo de ce que je faisais. Je n’aime pas procéder ainsi et j’étais plutôt gênée, mais, après le concert, je l’ai donné à plusieurs musiciens. Cinq ans plus tard, Christophe Bastien m’a envoyé un mail en m’expliquant qu’il avait envie d’écrire pour une voix féminine. Il m’a donc proposé d’être interprète des chansons qu’il allait créer.

Il a attendu cinq ans avant de te contacter ! C’est énorme.

Pour tout te dire, j’avais même oublié et je n’attendais vraiment rien de ce côté-là.

"Je reviens" en acoustique.

Label : L'Atelier du pélican
Edition : Abacaba
Distribution : Musicast

Donc, Christophe Bastien a commencé à t’envoyer une chanson ?phtot Tetouze.jpg

C’est exactement cela. Je l’ai enregistré pour qu’il entende ce que cela donne. Visiblement, il a aimé et à partir de là, on a décidé de faire quelque chose ensemble.

Quel genre de chansons était-ce ?

Au début, il ne me proposait que des chansons d’amour. Je lui ai suggéré que l’on parle d’autre chose. Il a donc contacté son ami d’enfance, Florent Vintrigner, pour écrire les textes. Quand ce dernier a constaté qu’il y avait des thèmes dont j’avais très envie de parler, il m’a proposé de participer à l’écriture en donnant des idées. Avec Florent, on a beaucoup discuté… De la vie, de moi. Quand je me retrouvais avec eux, c’était un peu comme des séances de thérapie (rires).

Vous avez donc travaillé tous les trois en même temps et ensemble ?

Oui. Je n’avais jamais vécu cela et eux non plus. La première fois que nous nous sommes vus, nous avons convenu de passer deux jours ensemble. Très vite, nous nous sommes entendus et nous avons constaté que nous avions les mêmes points de vue sur la vie et puis aussi un peu les mêmes vécus. Nous sommes tous passés par des périodes difficiles dans la vie. On a tous vécu avec très peu, on a tous joué dans la rue, on s’est tous battus pour pouvoir vivre de la musique. Nous avons aussi les mêmes idées de thèmes pour les chansons.

Quel est le premier texte sorti de votre collaboration?

C’est une chanson qui n’est pas sur l’album. Sinon, la première qui est sur l’album, c’est « Maman ». Florent a écrit ce texte la veille de mon arrivée en pensant à moi. Et au final, elle me correspond parfaitement, alors qu’on ne s’était jamais rencontrés et que je ne lui avais pas du tout parlé de ma relation avec ma mère.

Il y a quelque chose de magique, non ?

Carrément. On ne peut pas mettre de mots sur ce phénomène. On ne sait pas pourquoi, mais ça marche.

"La valise rose" en acoustique.

Paroles : Florent Vintrigner
Musique : Christophe Bastien / Eskelina Svanstein

photo Tetouze.jpgLe destin est facétieux.

Tu ne crois pas si bien dire. Je crois beaucoup au destin. Dans des moments difficiles, nous avons l’impression que plus rien ne se passe. On ne sait pas comment faire pour déclencher les choses. Dans le cas présent, cela faisait deux ans que je ne faisais plus rien. Je ne trouvais pas la manière de faire de la musique… et j’ai reçu le mail de Christophe cinq ans après notre première rencontre. C’est assez fou.

Parlons de tes débuts. Tu es née en Suède. Tu as fondé là-bas ton premier groupe à l’âge de treize ans.

C’était un groupe pop rock joyeux composé de cinq filles. On reprenait par exemple la chanson de Nena, « 99 Luftballons ». J’avais la chance d’être dans un collège où il y avait deux profs de musique qui donnaient beaucoup de leur temps libre à cette activité et qui mettaient à la disposition des élèves des instruments. Ça m’a vraiment donné envie de faire de la musique, alors que j’étais plutôt partie pour faire du théâtre.

Quand tu as décidé et compris que tu voulais te diriger dans cette voie, qu’as-tu fais ?

J’ai beaucoup joué. A l’âge de 15 ans, j’ai pris la guitare de mon père qui trainait à la maison et j’ai commencé à composer des chansons. Ensuite, quand il a fallu prendre un chemin au lycée, j’ai choisi de suivre la filière musique. J’ai passé trois ans à prendre des cours de guitare et de chant.

"Émilie" en acoustique.

Paroles : Florent Vintrigner / Musique : Christophe Bastien
Avec la complicité d'Eskelina

Tu es arrivée en France en 2006. Pas tout de suite à Paris, mais à Sarlat. Comment Eskelina nouvel album.jpgatterrit-on dans le Périgord ?

J’ai quitté la Suède car je n’avais plus la motivation de faire quoi que ce soit là-bas et plus rien ne m’intéressait. En plus, tous mes amis étaient partis poursuivre leurs études ailleurs. Personnellement, j’étais fatiguée de continuer mes études  et j’avais arrêté la musique parce que ça me semblait trop compliqué de vivre de cela. En fait, je n’avais vraiment plus rien qui me retenait. A 21 ans, je trouvais que c’était un peu tôt de ne pas savoir quoi faire de sa vie. J’ai ressenti le besoin de me réveiller, de me donner une petite claque pour retrouver l’envie et la motivation. J’ai décidé de partir et, de fil en aiguille, quelqu’un a accepté de m’accueillir à Sarlat, ville que je ne connaissais pas. C’était un peu compliqué parce que je ne parlais pas le français et aussi parce que je n’avais pas beaucoup d’argent.

Tu as donc tout recommencé à zéro ?

Oui. Très vite, j’ai rencontré des artistes de rue. Ça m’a redonné envie de faire de la musique. Je trouvais ça agréable parce que je n’avais pas de patron. Tu joues et ceux qui ont envie d’écouter s’arrêtent. Les autres passent. Parfois même, certains te donnent de l’argent.

Ta chanson « L’ambassadeur » parle de cette période-là.

Un jour, à Sarlat, j’ai rencontré un homme qui dansait dans la rue. Il est venu me voir quand j’étais en train de chanter. Il a voulu m’acheter un ampli et comme par hasard, j’en avais deux dont un dont je ne me servais pas. Il n’avait pas d’argent sur lui, mais je lui ai quand même « vendu » l’ampli. J’étais un peu sceptique, mais bon… le soir même, il est revenu avec un chapeau avec 150 euros en pièces. Il a versé le tout dans mon chapeau à moi pendant que je jouais. Après ma prestation, il m’a expliqué qu’il vivait dans la rue depuis deux ans. C’était un très bel homme qui dansait magnifiquement bien… cette rencontre m’a beaucoup bouleversé.  

Tu as raconté ça à Florent et il en fait cette superbe chanson.

Beaucoup de chanson sont des histoires très précises que je lui ai racontées.

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« Désordre » est la chanson la plus engagée du disque. 

C’est la seule que Florent avait écrite bien avant de me rencontrer. Il me l’a proposé et comme j’adhère à chaque phrase et au message délivré, j’ai accepté.

L’ordre établi dans la société semble t’agacer… tu as un côté un peu rebelle ?

J’ai surtout envie de revendiquer le droit d’être heureuse, malgré tous les malheurs du monde. La seule chose qu’on ne peut pas nous prendre ce sont nos choix de vies et la façon dont on décide de vivre son existence. Ce n’est pas facile, mais parfois on peut choisir entre être heureux et être malheureux. Je revendique le droit d’être ce qu’on est, sans frein.

Sans limite, donc ?

Dans le respect de l’autre, toujours... et, évidemment, sans faire de mal à quiconque.

Quand Florent transforme ta vie en chanson, est-ce que tu finis par apprendre des choses sur toi.

Oui, j’apprends beaucoup sur moi-même. Je te parlais de thérapie tout à l’heure, je ne plaisantais pas.

10924747_10152902030921760_3434994582077871775_ngjjg.jpgPour ce disque, tu as reçu quelques prix musicaux. Je suppose que cela t’encourage à continuer ce métier…

Ce qui me touche le plus, c’est un prix décerné par le public. C’est le public qui est le plus important. Avoir un prix décerné par un jury, c’est autre chose. Ça dépend de tellement de paramètres. Il ne faut pas prendre tout ceci au sérieux, sinon, ça peut devenir dur pour le moral.

Es-tu confiante en l’avenir ou es-tu encore pleine de doutes ?

Les doutes sont toujours là. C’est essentiel d’en avoir. Ça permet d’être ouvert à toutes possibilités et parfois de prendre des chemins dont on n’imaginait même pas l’existence…

Quels sont tes souhaits pour la suite ?

J’ai envie de beaucoup jouer. J’ai envie que les choses soient plus faciles. J’ai envie d’évoluer artistiquement, d’essayer plein de styles différents. J’adore le jazz, la musique traditionnelle…mais j’ai surtout un univers folk que j’aimerais intégrer un peu plus dans mon répertoire futur.

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Le 16 décembre 2014, après l'interview...

13 janvier 2015

Christophe Mali (de Tryo) : interview pour Platine "mon rapport avec la variété".

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christophe mali,tryo,néquelque part,variété,interview,mandorLe nouvel album du groupe Tryo s’intitule Né quelque part. Guizmo, Christophe, Manu et Daniel mêlent l’univers acoustique du groupe aux chefs d’œuvre de la chanson française. Des textes connus de tous, écrits au siècle dernier, mais restant toujours d’actualité.

C’est sur la route que le groupe français a peaufiné son projet. Chaque soir, après avoir réalisé un rapide sondage auprès de ses fans internautes, il délivre un hommage à un autre artiste, à une autre époque. Ces tentatives sont ensuite enregistrées en loges, à l’aide d’un studio mobile.
Pour son CD, Tryo propose des reprises de Maximechristophe mali,tryo,néquelque part,variété,interview,mandor Le Forestier (Né quelque part), Francis Cabrel (La Corrida), MC Solaar (Victime de la mode), Alain Bashung (Ma petite entreprise), Renaud (Triviale poursuite), Jacques Dutronc (L’Opportuniste), Bernard Lavilliers (On the Road Again), Claude Nougaro (Bidonville), Hubert-Félix Thiéfaine (Je t’en remets au vent), Les Rita Mitsouka (Le Petit Train), Jacques Higelin (Champagne) ou encore Alain Souchon (C’est déjà ça).

Cet album m’a donné l’idée d’interroger le leader du groupe, Christophe Mali, sur son rapport à la variété pour le magazine Platine (n°203). Comme je l’avais fait avant lui avec Ben l’Oncle Soul (Platine n°201) et Didier Wampas (Platine n°202). Il s'avère que Christophe Mali en connait un rayon sur le sujet...

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10 janvier 2015

Daran : interview pour Le monde perdu

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Le québécois d’adoption Daran (ex-Daran et les chaises) vient de sortir son nouvel album, Le monde perdu. Il abandonne momentanément le rock pour une musique folk éblouissante. Âgé de 55 ans, Daran a une voix (dont j’ai toujours raffolé) qui vieillit très bien, toujours capable de puissance comme de sensibilité.

Daran est connu pour son tube, « Dormir dehors »paru en 1995, mais il a sorti huit albums et composé pour de nombreux artistes français : Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Florent Pagny ou encore Michel Sardou. Récemment, c’est lui qui a composé la musique du nouveau tube de Maurane, « Trop forte ». Daran est aussi le compositeur de la bande originale du film de Kad Merad, Monsieur Papa.

Daran est un artiste important de la scène française (et francophone), il serait bon qu’on lui rende hommage de temps en temps et que les médias lui laissent un peu plus de place…

Le 3 décembre, de passage à Paris, Daran s’est arrêté une heure à l’agence… pour faire un point sur ses 30 ans de carrière (son premier 45 tours date de 1985) et pour évoquer ce nouvel album.

daran,le monde perdu,interview,moranArgumentaire officiel (mais raccourci) :

Le monde perdu est incontestablement l’album le plus accompli et le plus personnel de la carrière de Daran. Celui qu’il voulait faire depuis 15 ans. Un album dans la plus pure tradition du folk Nord-Américain, sur des textes de Miossec, Pierre-Yves Lebert et Moran.

Le premier extrait, « Gens du voyage », est une chanson émouvante, d’une sensibilité touchante, qui parle du déplacement des populations et des conséquences sur leurs vies quotidiennes.

Toujours à contre courant, Daran livre avec Le monde perdu un album où tout est ramené à l’essentiel absolu. Ce disque introspectif, ponctué d’ombre et de lumière, offre un voyage sur des thèmes qui sont chers à Daran : L’immigration (« L’exil »), les populations déplacées (« Gens du voyage »), les drames sociaux (« Le bal des poulets »), le tout dans une forme dépouillée qui place l’émotion et la sensibilité au tout premier plan.

Enregistré et réalisé à Montréal par Daran, québécois d’adoption et artiste inclassable, Le monde perdu prouve hors de tout doute qu’il est un des grands auteurs-compositeurs de sa génération.

Daran est un grand témoin de son temps, et cet album n’est pas un retour aux sources du songwriting, il en est la continuité.

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daran,le monde perdu,interview,moranInterview :

Pourquoi t’es-tu exilé au Québec ?

Parce que j’aime ce pays. Et aussi parce que dès mon premier album, les gens ont suivi ma carrière sans jamais me lâcher. La première fois que j’ai entendu un morceau de moi à la radio ou que j’ai vu un clip d’une de mes chansons, c’était à Montréal. La chanson « Aquarium », par exemple, a été un immense succès au Québec.

Mais tu reviens en France souvent… et avec plaisir ?

Je trouve très amusant de revenir en France et d’aller dormir à l’hôtel comme un étranger. En fait, pour être franc, je n’ai pas un rapport au sol très prononcé.

Le monde perdu est ton 8e album… un disque très touchant et simple. Guitare-voix-harmonica.

Les maisons de disques ont toujours été frileuses avec un projet comme celui-là, mais comme aujourd’hui je n’ai plus vraiment à rendre de comptes sur mes choix artistiques, je l’ai fait. Un album tout seul, entièrement acoustique, c’est nouveau pour moi. Je me suis retrouvé devant des difficultés inédites et de nouveaux obstacles.

Lesquels ?

J’ai toujours tendance à mener ma barque dans tous les projets que j’entreprends, mais là, j’étais vraiment tout seul. J’avais comme seul miroir mon jugement.

C’est d’être objectif sur son travail qui est compliqué ?

Oui. Mon allié, c’était le temps. J’ai fait ce disque sur la distance. A chaque fois que je rentrais de tournée, je travaillais dessus. Quand je reviens à froid sur des choses que j’ai créées, j’arrive à me placer en spectateur de moi-même.

Il y a beaucoup d’introspection quand on fait un album de cette manière ?daran,le monde perdu,interview,moran

Beaucoup et j’aime bien cela. Co-composer par exemple, c’est un concept que j’ai du mal à concevoir. Dans ma grande prétention, j’ai l’impression que je n’ai besoin de personne, mais surtout, j’aurais l’impression qu’on m’enlève la moitié du plaisir. Et puis, j’ai une telle pudeur que je perds 60% de mes moyens si on me met à côté de quelqu’un au moment où je fabrique quelque chose. Je ne peux pas être au maximum si je ne suis pas tout seul.

Tu joues toi-même de l’harmonica sur ce disque. Je crois que c’est la première fois.

J’ai appris à jouer de cet instrument pour cet album. Je me suis aussi mis à la batterie. Il y a des gens qui maîtrisent un instrument de manière parfaite, moi, j’ai choisi de jouer mal de tout (sourire). Sérieusement, je veux essayer de tout connaître parce que j’adore les arrangements et j’adore produire, donc je veux savoir de quoi je parle.

Cet album est épuré musicalement.

Il faut chercher la différence dans la subtilité, dans le détail. Il y a un travail d’orfèvrerie qui me passionne. Remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier... Je n’hésite jamais à refaire un morceau en entier à cause d’un détail infime.

Et ta façon de chanter est-elle différente ?

J’ai appris plein de choses sur ma voix en faisant cet album. Je suis allé chercher plus de choses. Tu es plus sur le fil quand tu es seul. J’ai l’impression que cet album est sous chanté. Pourtant, plein de gens me disent qu’ils ne m’ont jamais entendu aussi bien chanter.

daran,le monde perdu,interview,moranQuand on termine un album aussi profond, aussi grave, mais où il y a quand même de la lumière au bout, se demande-t-on de quoi on va bien pouvoir parler dans l’album suivant ?

Tous les problèmes soulevés dans les chansons ne sont jamais résolus, donc il y a toujours de quoi écrire et de nouveaux angles à trouver. Il y a des choses que je disais déjà il y a vingt ans. Au fond, tout a été dit. Ce qui change, c’est l’angle de vue. L’angle de vue peut être renouveler à l’infini.

Mais, c’est bien aussi de trouver un sujet original.

Oui, mais tu sais, un sujet original, c’est un nouvel angle de vue sur l’humanité.

Est-ce ton album le plus personnel ?

Oui, avec Le petit peuple du bitume, que j’ai sorti en 2007. Celui-là, je l’avais également conçu seul, enfermé chez moi pendant trois mois. La seule différence, c’est qu’au dernier moment, je suis rentré en studio pour faire faire à mon batteur et à mon bassiste exactement ce que j’avais joué et programmé.

Daran interprète "Gentil" au Théâtre Rialto de Montréal lors de sa résidence pour le spectacle de son nouvel album «Le monde perdu».

Le monde perdu est un album qui s’écoute. Il ne faut pas se contenter de l’entendre. Il fautdaran,le monde perdu,interview,moran s’arrêter et être attentif.

S’il fallait trouver un risque, il se niche plus par là. Un album qui s’écoute est peut-être inadapté à l’époque. Il faut aller chercher les gens et ensuite qu’ils veuillent faire la démarche d’écouter et de prendre le temps de l’apprivoiser. Tu te rends compte de l’effort demandé ?

Sortir un disque à contre-courant, c’est peut-être aussi une façon de se faire remarquer ?

De toute façon, je crois qu’on n’a pas vraiment le choix. On ne peut pas faire un album avec un cahier des charges. Il me semble que pour intéresser quelqu’un, il faut être le plus unique possible et le plus près de soi.

Tu n’écris plus tes textes du tout. Pourquoi ?

Depuis que je travaille avec Pierre-Yves Lebert, j’ai baissé les bras. Il a trop de talent. Il faut savoir s’incliner devant le génie. Je dois mettre six mois à faire ce qu’il fait en 48 heures et en plus, je ne lui arrive pas à la cheville.

Le québécois Moran (mandorisé ici) est un artiste que j’aime beaucoup. Comment est-il arrivé sur ce disque ?

Un peu au dernier moment. Dans une soirée, je lui révèle que je termine cet album et il me répond qu’il aimerait y participer quand même. Il aime Daran et il aime Lebert et nous, on apprécie son travail… alors nous avons accepté. De plus, ça tombait bien parce que je voulais évoquer l’immigration et je n’avais pas encore de chanson sur ce sujet. Il s’y est collé et le résultat est à la hauteur de ce que nous espérions. C’est le moins que l’on puisse dire.

"Gens du voyage", extrait du nouvel album de Daran, "Le monde perdu".

daran,le monde perdu,interview,moranLe premier single est « Gens du voyage », une chanson poignante.

C’est le sujet de départ de l’album. A l’époque, on parlait des Roms à tort et à travers et ça me révoltait. Lebert a eu cette réflexion amusante : « On appelle ces personnes, « les gens du voyage », alors que beaucoup sont sédentarisés au bord de l’autoroute et que ce sont eux qui nous regardent partir en voyage en voiture ».

Tu composes pour des artistes comme Johnny, Maurane, Sardou... J’ai l’impression que tu souhaites rester discret sur ce que tu fais pour les autres.

Non, pas du tout. Dans ma nouvelle mentalité nord-américaine, je me moque de ce que l’on peut penser de mes activités musicales. Il n’y a qu’en France où l’on met les gens dans des cases et des tiroirs. Moi, j’assume absolument tout mon travail. Je suis juste un type un peu discret qui ne passe pas son temps à raconter ce qu’il fait.

Tu as attendu longtemps avant de collaborer à d’autres artistes. Pourquoi ?

C’est quelque chose que je n’avais jamais envisagé à l’époque de Daran en les Chaises. Je n’étais peut-être pas assez sûr de mon identité musicale. En travaillant pour d’autres,  j’avais peur de me diluer ou de me perdre. J’ai constaté qu’au contraire, curieusement, ça me centre. A travers les autres, je définis encore mieux ce que je suis. Paradoxalement, je leur fabrique un écrin personnel dans lequel il n’y a rien de moi. Je suis à leur service. Il n’y a aucune chanson que je fais pour d’autres que je pourrais chanter moi-même.

Entendre sa musique et ses mots dans le répertoire d’un autre artiste, ça fait quoi ?

Quand c’est Johnny qui chante ma chanson « L’attente » et que je l’entends partout, je n’en reviens pas. C’est une sensation surréaliste. Tu repenses au moment où tu as créé la chanson chez toi et soudain, elle est multipliée de manière insensée… Cette chanson a été chantée dans des Zénith, au Stade de France, sur TF1… c’est un truc de dingue!

C’est la magie de la musique.

Oui, tu as raison, il y a de la magie dans tout ça. Personne ne peut rien prévoir. Tant qu’il y aura des trucs à 20 millions de dollars qui iront dans le mur et des trucs qui n’ont rien coûté qui feront un succès, la musique en sortira grandi et restera magique.

Clip de "L'attente" une chanson de Daran interprété par Johnny Hallyday.

Faut-il aimer les artistes pour lesquels on travaille ?daran,le monde perdu,interview,moran

Non. Où veux-tu m’emmener ? (Éclat de rire).

Tu crois que je vais te parler de Sardou ? Eh bien oui !

Quand Universal est venu me chercher pour son album Hors format, ma première réaction a été de leur répondre : « non, mais ça ne va pas ? » Idéologiquement, nous n’étions pas en phase et je me suis dit que si on se rencontrait pour travailler ensemble, on allait au clash directement. Et puis, je me suis raisonné. Sardou est un immense interprète. Il faut savoir dépasser les clivages. Mais quand même, du coup, j’y suis allé avec beaucoup d’exigences. J’ai bossé avec des musiciens choisis par moi, dans le studio que je souhaitais et surtout, sans que personne ne m’emmerde, conditions sine qua non.

Et Sardou, humainement, alors ?

Je m’étais dit qu’au premier mot de travers, j’allais me tirer… et je suis tombé sur un gars d’une docilité dans le travail comme j’en ai rarement croisé. Il a fait tomber mes défenses immédiatement et ça s’est super bien passé. On lui faisait chanter vingt fois la même chanson et il restait pro de chez pro. Franchement, il est impressionnant.

Tu te produis toi-même, tu es donc un artiste libre…

Oui, mais il faut s’en donner les moyens. Quand je suis parti au Québec, j’ai vendu la maison que j’avais en Bretagne et avec une partie de l’argent, j’ai produit un album. J’ai serré les fesses en attendant de rentrer dans mon investissement. Je me suis dit « Georges Lucas l’a fait, pourquoi pas moi ? » (Rires). Aujourd’hui, tout le monde parle de la crise du disque, tout le monde explique des sanglots dans la voix que les artistes ne vendent plus, qu’on ne peut plus rien faire dans ce métier, mais moi je pense que si on ramène ce métier à sa forme artisanale, on peut parvenir à s’en sortir. Il faut juste essayer de se passer des cinquante intermédiaires qui prennent les trois-quarts du pognon. Il faut faire un disque et le vendre soi-même, là, ça redevient viable.

Tu peux te le permettre parce que tu as déjà un public, mais ce sont des risques conséquents pour les artistes émergents, non ?

Oui, tu as raison. Moi, je sais que je vais pouvoir rentrer à peu près dans mes frais. Pour des artistes encore inconnus, c’est plus compliqué. Tu sais, je ne prêche pas la bonne parole non plus. Chacun fait comme il peut et surtout comme il veut.

Globalement, es-tu content de comment tu vis ta vie d’artiste ?

Oui, franchement, je suis ravi de la tournure des évènements. De toute façon, le seul fait de vivre de sa passion, c’est déjà un énorme privilège. J’en ai conscience en permanence. Très peu de gens sont satisfaits de leur sort professionnel. Moi, dans la vie, il m’est arrivé de faire des petits boulots, mais j’ai souvent pu vivre grâce à la musique.

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Après l'interview, le 3 décembre 2014.

Bonus :

Je sais que certains d'entre vous apprécient que je ressorte mes archives liées aux mandorisés du jour. Or, j'ai retrouvé quelques photos d'une interview datant du début de la notoriété de Daran et les Chaises. Le 11 décembre 1992, dans les locaux de France 3 Alsace, alors que je travaillais moi-même pour la radio leader du Bas-Rhin, Top Music, je l'ai interrogé sur la sortie de son album J'évite le soleil. Son premier succès s'intitulait "Aquarium". Voici le clip...

Clip de "L'aquarium".

Et les fameuses photos...

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Deux ans plus tard, (en 1994, donc), Daran connu un gros succès avec cette chanson, "Dormir Dehors" (extraite de l'album Huit barré. Sa carrière était lancée...

06 janvier 2015

Robi : interview pour La cavale

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Toutes les photos sont de Franck Loriou (sauf celles à l'agence et en concert au Limonaire).

robi,la cavale,interview,mandor,radio elvisIl y a à peine un an, je mandorisais Robi pour la première fois. J’étais un peu en retard, car son premier album, L'hiver et la joie, était sorti quelques mois auparavant. Un disque sombre et lancinant qui a donné lieu à des concerts intenses. Aujourd'hui, la chanteuse continue de creuser son sillon aux lisières de la cold wave, comme un croisement audacieux de Barbara et de Joy Division.

Son nouvel album, La cavale sort le 26 janvier prochain et c’est, sans nul doute, l’un des disques les plus importants de ce début d’année. Boucles de synthés hypnotiques, voix envoûtante, structure minimaliste, refrain au phrasé singulier... la chanteuse impressionne et confirme son talent insaisissable. Cette créative touche à tout nous chante l’émotion avec cette exigence qui passe par l’intime et par la vérité de parole.

Le 27 novembre dernier,  j’ai accueilli Robi pour la seconde fois à l’agence...

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robi,la cavale,interview,mandor,radio elvisInterview :

Ton premier album a été plébiscité par les médias. Cela doit être encourageant pour amorcer le second, non ?

Oui. J’ai été effectivement très encouragée, mais l’écriture, c’est aussi une fuite et des retrouvailles. J’avais besoin d’écrire pour échapper à tout ce qu’il se passait. C’était un merveilleux moment, mais aussi un peu effrayant. C’était la première fois que je vivais ça.

Ce deuxième album est vraiment « le changement dans la continuité ». Les textes et les musiques ont été écrits par toi seule.

Le premier, nous l’avions co-composé, Jeff Hallam et moi. Cette fois-ci, je me suis fais le frisson d’une première fois. Je suis très contente d’avancer par étape et d’aller vers toujours plus d’autonomie et de confiance en moi. A aucun moment,  je ne me suis offert l’alternative d’aller voir ailleurs. Je suis allée jusqu’au bout en m’obligeant à être seule avec moi-même.

Pourquoi as-tu choisi Katel pour réaliser cet album ?robi,la cavale,interview,mandor,radio elvis

Parce que j’admire son intelligence et sa finesse. C’est quelqu’un de brillant humainement et artistiquement. De plus, elle a une absence totale d’ego mal placée… le regard qu’elle a porté sur mes chansons a été plus qu’à la hauteur de mes espérances.

Vous vous êtes connues comment ?

Nous nous sommes rencontrées par le biais de Maissiat. Nous nous sommes beaucoup croisées parce que nous avons sorti nos premiers albums respectifs pratiquement en même temps. Rares sont les gens avec lesquels on peut partager ce que l’on est en train de vivre quand on sort un premier album.

Dans une carrière, le deuxième album est toujours le plus délicat. Comment l’as-tu abordé ?

Je l’ai abordé assez calmement parce qu’il était en prise direct avec ce que j’avais besoin et envie de faire. La vraie peur apparait plutôt quand les morceaux sont faits. D’un seul coup, il y a une mise à distance ainsi qu’une mise en abyme. Sur le premier album, je n’attendais rien. Tout a été une surprise et un cadeau. Ayant goûté à un beau succès d’estime et étant productrice de ce deuxième album, j’ai très envie que cela continue. J’essaie de m’extraire de cette pression qui est là, malgré tout. Ce n’est pas évident.

Il s’est passé deux ans entre tes deux albums. As-tu la sensation d’avoir évolué ?

Je ne suis peut-être pas la mieux placée pour en parler. Mon écriture est peut-être différente. A la fois plus lumineuse et à la fois plus sombre. Il y a quelque chose de plus avoué, de plus ouvert… et aussi de moins brusque et de moins rageur que dans le précédent.

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Tu aimes être sur le fil… robi,la cavale,interview,mandor,radio elvis

C’est une de mes grandes obsessions. J’ai cette nécessité de me tenir sur la ligne, sur la crête, à la fois dans l’écriture, dans la composition et dans les arrangements. Ce que je fais n’est ni de la chanson française, ni du rock, ni de l’electro, ni de la cold wave, ni, ni, ni… et à force de cumuler ce que je ne suis pas, peut-être que je deviens quelque chose.

Il y a une dualité forte en toi.

Je suis habitée par deux pôles, deux forces très antagonistes qui se battent en moi. Ils ne peuvent exister que dans cette ligne d’horizon extrêmement ténue.

Il me semble que tu te caches moins dans ce second album.

J’ai effectivement l’impression que je suis moins pudique dans ce disque. Ne serait-ce que par la place de ma voix. Elle est beaucoup plus assumée, beaucoup plus présente. Mon timbre laisse plus de place à l’émotion, mais aussi aux mots. Je me cache moins derrière la musique. J’assume d’être ce que je suis, avec mes manques et mes doutes.. C’est un album un peu plus organique, moins dans l’intériorité.

Chanter, c’est une fuite pour toi ?

Comme je te le disais tout à l’heure, c’est une fuite et des retrouvailles. Ecrire et chanter, c’est se retrouver et fuir à la fois. C’est un chemin très agréable, mais ce n’est qu’un chemin… et un chemin sans destination. C’est la fuite en avant permanente dans laquelle nous nous débattons tous. De toute manière, la vie n’est qu’une succession de fuite… pour aller où ? Au même endroit.

Clip de "L'éternité", premier extrait du nouvel album La cavale.

robi,la cavale,interview,mandor,radio elvisTon premier single, « L’éternité » a tout pour devenir un tube. Dans l’ensemble, je trouve que tes nouvelles chansons sont un peu plus accessibles que celles du précédent.

Pour certains, cet album est perçu comme plus abordable et pour d’autres, plus difficile d’accès, plus pointu, plus mystérieux, plus opaque. Moi qui aime les paradoxes et qui nage dedans souvent, je ne peux pas me plaindre de ce phénomène. Je vérifie une fois de plus les contrastes que j’impose involontairement.

Comment vient une chanson en toi ?

C’est le mystère de la création. Il n’y a pas une chanson que je termine où je ne me dis pas que je serais incapable d’en faire une autre. Comme dans la vie, on avance pas après pas. A force de faire des petits pas, on s’aperçoit qu’on a parcouru un chemin.

Pourquoi fais-tu de la musique ?

Je ne sais pas très bien, en fait.

Pour aller mieux ?

On va mieux l’espace d’un instant, l’espace d’un bon concert, l’espace d’un moment d’écriture réussi… mais dans l’absolu, est-ce qu’on va mieux ?

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Le 27 novembre 2014, après l'interview.

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Bonus :

Le soir même de cette mandorisation, Robi s’est produite au Limonaire avec aussi Radio Elvis. Je suis allé les voir parce que j’apprécie autant ce groupe (mandorisé là) que la chanteuse. Et j’ai trouvé amusant de retrouver la lauréate du Prix Georges Moustaki 2014 (Robi) et le lauréat du Pic d’Or 2014 (Radio Elvis), deux tremplins dont je suis membre du jury, sur une même scène.

Voici quelques photos et une vidéo de la soirée…

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Robi et Radio Elvis dans une reprise de la chanson de Brigitte Fontaine & Areski, "Nous avons tant parlé", le 27 novembre 2014 au Limonaire.

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Avec les trois membres de Radio Elvis et Robi, le 27 novembre 2014, devant le Limonaire.

04 janvier 2015

Les Grandes Bouches : interview pour Jaurès! Le bal républicain

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Dans le sillage du Bal républicain, le groupe Les Grandes Bouches poursuivent la commémoration des cent ans de l’assassinat de  Jean Jaurès avec le livre-disque Jaurès ! Le bal républicain, élaboré avec la participation de Charles Silvestre. Un ouvrage splendide, sur le plan artistique, éditorial et pédagogique. Biographie et citations de Jaurès, articles explicatifs, fac-similés de l’Huma, dessins magnifiques d’Ernest Pignon-Ernest, entre autres, précèdent les textes des dix chansons, dont les paroles inspirées sont signées de Francis Ricard et, pour certaines, de Philippe Dutheil, chanteur et polyinstrumentiste du groupe toulousain Les Grandes Bouches. Les musiques du même Dutheil convoquent accordéon, guitare, percussions, belles harmonies vocales (avec Anne-Laure Grellety- Madaule, seconde chanteuse des Grandes Bouches)...

Le charismatique chanteur des Grandes Bouches, Philippe Dutheil, est passé à l’agence le 2 décembre dernier.

philippe dutheil,les grandes bouches,jaurès! le bal républicain,interview,mandorArgumentaire du livre-CD :

Jaurès comme un totem ?
Loin de l’image d’un saint laïc, d’une icône poussiéreuse, il est, cent ans après, un phare de haute mer pour une époque de tempêtes, un pôle magnétique qui nous attire, comme de la limaille, en cercles républicains autour de lui.
C’est un Jaurès vivant et combatif que nous proposent les Grandes Bouches, un Jaurès ancré dans notre quotidien et loin des commémorations, comme une nouvelle façon de chanter la devise des Grandes Bouches : « Partager plus, pour partager plus ».

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Ceux qu’ils en disent :

« Le premier des cinq couplets donne le ton de cet hymne à la résistance des salariés qui ont "collé une grève" à des patrons qui "ne l'ont pas volé". » 
LIBERATION
« Ils auraient pu faire de la politique, ils ont préféré la chanson. Rescapés du collectif Les Motivés et 100% collègues, ces trois Toulousains savent faire de la chanson militante sans qu'on ait l'impression d'être dans une manif. »
TELERAMA

« Les Grandes Bouches dénoncent un patronat qui a "loué des vigiles et des chiens qui aboyaient" pour empêcher les employés d'entrer dans l'usine, et les promesses sans lendemain des politiques. »
LE PARISIEN

« Le propos sonne toujours juste, qu’ils évoquent les inégalités ou qu’ils revisitent des classiques révolutionnaires. » 
FRANCOFANS

« C’est engagé, c’est engageant. Mine de rien, à travers les luttes, ça nous parle de lendemains qui chantent. »
MICHEL KEMPER / NOS ENCHANTEURS

Qui sont les Grandes Bouches?philippe dutheil,les grandes bouches,jaurès! le bal républicain,interview,mandor

Les Grandes Bouches, funambules de la corde vocale, sont reconnus pour leur travail autour du chant polyphonique et militant. Membres fondateurs du groupe Motivés, arrangeurs de la chanson titre de l’album, Les Grandes Bouches ont fait plus de 200 concerts depuis cinq ans avec Le Bal Républicain. Ambassadeurs de la chanson citoyenne et festive, ils ont joué en France et à l’étranger (Équateur, Irlande, Israël, Palestine, Laos...) et là où les luttes sociales pouvaient être accompagnées par leurs chansons (Molex, Sanofi, Conti, le DAL, la Cimade...). « Partager plus pour partager plus ».

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philippe dutheil,les grandes bouches,jaurès! le bal républicain,interview,mandorInterview :

Cela fait 10 ans que Les Grandes Bouches existent, mais tu as une longue carrière de musiciens derrière toi.

Ça a commencé avec Les Motivés. On a créé ce groupe sans trop savoir ce qui allait nous arriver. Nous avons fait ça pour le fun et pour réactiver le chant révolutionnaire. Nous pensions en vendre 200 et quelques centaines de milliers d’exemplaires plus tard, nous ne sommes toujours pas revenus de l’impact de ce projet. Il n’y a pas un jour où l’on ne me parle pas de ce disque et de tout ce qui tournait autour. Cela a marqué les gens et une certaine idée de la militance.

Cela manquait un groupe aussi engagé ?

Visiblement oui. Ce qui a été le plus étonnant, c’est la palette du public qui a adhéré à ce projet. Des plus jeunes aux plus anciens…

Les Grandes Bouches sont arrivés comment ?

On ne voulait pas faire Motivés 2, le retour. Nous nous sommes retrouvés à trois et nous avons adoré chanter, mêler nos voix tout en continuant à réactiver le chant de lutte.

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Avant Jaurès !, en 2012, il y a eu un pré-projet intitulé Le bal Républicain.

On a décidé d’en faire un projet collectif et plus global, avec l’aide d’Ernest Pignon-Ernest et de Francis Ricard. Il réunit une exposition, des conférences, un livre-disque. Nous sommes allés vers des terrains encore non explorés par nous. De la poésie pure. Jaurès a été comme un vecteur, comme une manière de nous retrouver tous autour de quelqu’un d’extrêmement fédérateur.

C’est quoi pour toi la poésie pure ?

C’est la prochaine arme de construction massive.

"Jaurès assassiné".

Pourquoi avoir choisi Jaurès ?

Il est le plus représentatif de ce que nous avons de l’idée de l’humanisme chez un homme. Il représente les valeurs telles que la citoyenneté, l’idée de gauche, le partage et l’éthique. En plus, c’était quelqu’un de chez nous, un sudiste. Il est né à Castres et a beaucoup œuvré à Toulouse. Il vient de notre terre. Comme on avait aussi envie de parler de la dimension occitane, le choix sur lui s’est imposé.

Dans ce projet, avez-vous souhaité montrer un Jaurès différent ?

En tout cas, nous n’avons pas voulu présenter un Jaurès historique. Ce n’est pas notre savoir-faire. On ne voulait pas non plus mettre en avant un Jaurès commémoratif. Il y a tellement de gens cette année qui ont fait ça de manière assez honteuse. On voulait montrer en quoi Jaurès aujourd’hui nous parle encore et en quoi il nous éclaire, nous qui faisons de la chanson citoyenne.

Les commémorations sur Jaurès vous ont déçu ?

Bien sûr. Ernest Pignon-Ernest, ce matin, me disait : « alors que l’on n’attendait rien d’eux, ils ont quand même réussi à nous décevoir ». François Hollande est à peine passé au Café du croissant, là où Jaurès s’est fait assassiner. Il a dit trois banalités et il est parti.

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Jaurès était-il en avance sur son temps ?

Oui. Il y a de la préscience chez lui. Avant la premier mort de la Guerre 14-18, il disait : « si jamais l’Europe rentre en guerre, obligatoirement, cette guerre provoquera des bouleversements en Europe qui appellera une autre guerre encore plus violente ». Quand tu lis ça cent ans après, c’est impressionnant. Doit-on être ébloui par la préscience et la modernité de Jaurès ou doit-on être désespéré ? Il y a des choses sur la condition ouvrière ou sur les rapports avec les hommes qui n’ont absolument pas changé.

J’imagine que votre public comprend votre projet et vient en connaissance de cause.

Oui, mais on fait tout pour faire passer les messages de Jaurès de manière très festive. On voulait montrer ce qu’était un vrai homme politique, mais en divertissant au maximum. En ce moment, on ne peut pas dire que les hommes politiques montrent l’exemple.

Vous avez croisé plus de 3000 lycéens et collégiens.

Notre projet est validé par l’éducation nationale. On a montré à beaucoup de jeunes l’expo et surtout, on leur a beaucoup parlé de ce grand homme et des valeurs qu’il véhicule. Nous faisons œuvre d’éducation populaire en allant parler aux jeunes générations. Il ne faut pas s’étonner que les choses tournent mal si on laisse notre peuple dans une déshérence culturelle absolue. Il ne faut pas s’étonner que les parties politiques xénophobes soient en tête...

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Vous êtes très engagé. Est-ce le rôle d’un artiste d’élever les consciences ?

Pour paraphraser Desproges, « je ne sais pas ce que c’est qu’un artiste dégagé. » Moi, je ne sais pas ce qu’est artiste qui n’est pas engagé. Ceux qui ne le sont pas sont de purs produits du système. C’est de l’Entertainment, de la distraction. Je n’ai aucun mépris pour ces gens-là, mais on ne fait pas le même métier. Être artiste, c’est obligatoirement voir le monde et le retranscrire par son filtre.

Ne penses-tu pas que l’on peut aimer à la fois la chanson engagée et la chanson plus légère ?

Moi, tu sais, je suis aussi un cuisinier. On ne s’appelle pas Les Grandes Bouches pour rien. Mais, j’aime bien aller chez Mac Do de temps en temps. Mes potes ne comprennent pas que je puisse leur faire des plats chiadés et aller dans ce temple de la malbouffe. A ce titre-là, bien sûr que l’on peut tout aimer. Le problème n’est pas de tout aimer, c’est le choix que l’on nous propose, ou plutôt que l’on ne nous propose pas. Je trouve super cette variétoche, ce R’n’B, ce je ne sais quoi… ça ne me dérange pas. Ce qui me dérange c’est que ces musiques prennent la place de toutes les autres.

C’est un complot international ?

Je ne dis pas ça, n’exagère pas. Je trouve juste dérangeant de savoir que tous les grands médias sont tenus soit par des vendeurs d’armes, soit par des banques. Ces gens-là préfèrent donner cette bouffe et cette musique prémâchées. De bonnes chansons avec du contenu dans les textes ou de la bonne littérature auraient peut-être un peu trop tendance à ouvrir les esprits, non ? Tous ces gens très riches n’ont-ils pas intérêt à endormir le peuple ? On se pose la question.

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Comment monte-t-on un projet comme Jaurès ? Il faut de l’argent…

On travaille beaucoup. On fait marcher les réseaux. Et surtout, on a mis tout notre argent dans le projet. Jaurès disait : « il faut que le beau soit disponible pour tout le monde ». Notre somptueux livre CD coûte le prix d’un album normal. Le beau pour tous, c’est jauressien et c’est révolutionnaire.

Vous faites tout vous-même dans ce projet. Il y a aussi un côté administratif conséquent. Est-ce que cela ne parasite pas un peu la création ?

Non, parce que le jeu en vaut la chandelle. Parfois, j’en ai marre, mais comme nous constatons quasiment au quotidien l’intérêt du fruit de nos efforts, ça nous motive. En réalité, je ne changerais ma place pour rien au monde. Franchement, on vit des choses étonnantes et qui sont justes par rapport à notre discours. Avec cette façon de travailler, nous sommes cohérents avec nous-mêmes. Notre manière d’envisager le métier me semble très moderne. Je vois mal comment nous pourrions être différents avec ce que l’on professe et avec les idées que l’on avance. Je vois mal comment on aurait pu faire un projet jauressien en vendant un livre cinquante euros. Je vois mal comment on aurait pu faire un projet jauressien si ce n’est pas moi qui installe l’exposition partout où nous passons. Je vois mal comment on aurait pu faire un projet jauressien si on n’y met pas de la poésie âpre. L’époque nous oblige, nous les artistes, à être en accord avec ce que l’on est.

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Est-ce que la musique est une forme de combat ?

Je ne pars pas en guerre, mais je crois beaucoup à l’effet papillon. Si chacun d’entre nous ne met pas une petite pierre de positivisme, les autres en face en profiteront pour mettre leur petite pierre de ce qui me parait négatif. Je te parle du FN, d’Éric Zemmour et de tous ces gens… si on ne lutte pas au moins au minimum, on va le payer très cher.

Fais-tu parfois du prosélytisme ?

Le seul prosélytisme que l’on fait, il est républicain.

Que penses-tu de la gauche d’aujourd’hui ?

Je pense qu’elle ne devrait plus s’appeler la gauche. Le peuple qui a voté à 51% pour François Hollande est complètement écœuré parce qu’on leur a menti. Le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, a dit récemment que la gauche est une étoile morte. Je vois que le premier ministre, Manuel Valls, ne veut plus qu’on dise qu’il est « socialiste ». Je vois que François Hollande est à la dérive. Tous ces gens-là ne sont pas la gauche. Je me sens floué, malheureux et nous sommes nombreux dans ce cas. Il est hors de question, surtout dans cette ambiance, de baisser les bras.

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Philippe Dutheil, après l'interview, le 2 décembre 2014.

03 janvier 2015

Colin Chloé : interview pour Au ciel

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(Photo : Jérôme Sevrette).

Colin Chloé doit son nom d'artiste à L'Écume des jours. Souvenez-vous de Colin et de Chloé dans le roman culte de Boris Vian. Il faut dire qu’Éric Le Corre (son vrai patronyme) est nourri de poésies… comme en témoigne ses chansons joliment troussées.

Il y a quatre ans, à la sortie de son premier album, Appeaux, j’étais passé à côté. J’ai lu ici et là que flottaient sur ses premières chansons enregistrées un air marin. Dans Au ciel, il change d’élément. C’est plutôt la terre et le ciel, l’homme et la nature…l’histoire est millénaire mais elle est essentielle.

Au ciel est un grand disque. Une claque même. Colin Chloé mériterait de devenir prophète en son pays. J’espère que ce deuxième album lui en donnera l’occasion.

Le 26 novembre, j’ai reçu la visite de ce très talentueux artiste "terrien" à l’agence… 

75604_761537473873588_1684391796_n.jpgArgumentaire officiel :

Le chanteur guitariste brestois Colin Chloé a sorti son second album, Au ciel, sur le label indépendant canadien Hasta Luego recordings. L’album a été enregistré en compagnie de Pascal Humbert (16 Horsepower, Detroit) à la basse, d’Yves-André Lefeuvre (Complot, Miossec) à la batterie et de Bruno Green (Santa Cruz, Detroit) à la production et au mixage.

Son premier album Appeaux est sorti en 2010 sur le label YY/Discograph. Si ce premier album de chanson était plutôt acoustique, ce second opus sonne beaucoup plus rock et électrique. Les chansons deviennent plus âpres, plus terriennes. Enregistré live en studio, cet album lorgne du côté de Neil Young ou de Lou Reed, principales influences de Colin Chloé. Les textes en français sont parfois rudes, toujours proches de la nature et des poètes qu’affectionne le chanteur, dont Georges Perros, dont il a adapté un poème sur cet album.

A 45 ans, Colin Choé n’en est pas à ses débuts : il a joué dans plusieurs groupes folk/rock et alternatifs à Lorient et Brest (Moby Dick, Dixit, Éric et son banc). Il a été remarqué en 2004 par les Inrockuptibles sur leur compilation CQFD 04 pour une adaptation d’un poème de Charles Baudelaire. Il a tourné et effectué beaucoup de 1eres parties de concerts ces dernières années (avec Bertrand Belin, Florent Marchet, Arthur H, JP Nataf, Emmanuel Da Silva).

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(Photo : Jérôme Sevrette)

10431497_836918983002103_5262321829721431181_n.jpgInterview :

Quand as-tu commencé à t’adonner à la musique ?

J’ai touché ma première guitare quand j’avais 15 ans. Ça faisait longtemps que j’avais envie de jouer parce que j’écoutais les groupes de rock. J’ai eu mes périodes AC/DC, Clash, des groupes comme ça.

Tu as débuté la guitare en faisant du rock alors ?

Non, plutôt du folk. J’ai commencé avec les morceaux de l’album de Neil Young, Harvest, que j’entendais avec ma sœur qui a sept ans de plus que moi. Elle m’a un peu éduqué musicalement.

Et tes parents, ils écoutaient quoi ?

C’était plus Georges Brassens, Jean Ferrat et Gilles Servat.

Très vite, tu as participé à un duo et tu as commencé à chanter en français.

Oui, en reprenant des chansons de Francis Cabrel. Celles des premiers albums. Je me suis aperçu que chanter en français avait plus de répercussions que quand je chantais en anglais. On m’écoutait avec beaucoup plus d’attention.

Parallèlement, tu as travaillé en groupe sur des reprises anglo-saxonnes.

Avec mon premier groupe, Moby Dick, on jouait Creedence Clearwater, Neil Young encore et toujours, les Beatles, les Stones dans des bistrots, mais j’avais toujours l’idée de commencer à écrire en français. Je n’osais pas encore le faire à cette époque, mais c’est venu petit à petit.

"La Terre nous attend", extrait live du 2ème album de Colin Chloé "Au Ciel" sorti le 7 avril 2014.
Enregistré à La Carène de Brest, le 27.09.14 (en première partie de Playin'Carver feat John Parish) par l'équipe de la Formation Image et Son de Brest.

L’écriture en français est-elle plus exigeante?10313135_836924243001577_6890801511174406839_n.jpg

Oui. Ce n’est pas facile d’apprendre à écrire une bonne chanson. Il faut trouver sa petite musique, sa propre voix. Il faut accepter ses défauts et son phrasé. Tout ça m’a pris beaucoup de temps. Au début, quand je tentais de placer une ou deux chansons françaises dans un concert en langue anglaise, ça ne fonctionnait pas. Je ne parvenais à rien, du coup, j’ai arrêté de chanter pendant un moment et j’ai tenté de me perfectionner à la guitare. J’ai ensuite travaillé dans différents groupes, tous alternatifs.

A 23 ans, heureusement, tu es revenu à la chanson.

J’ai repris ma guitare acoustique et j’ai recommencé à travailler. Et miracle, j’ai enfin réussi à écrire une chanson aboutie.

C’est la compilation CQFD des Inrocks qui t’a repéré assez vite en 2004.

Oui, j’avais mis en musique un poème de Charles Baudelaire, « Le vin et l’assassin ». A cette époque, je ne savais pas que Ferré s’y était déjà collé. Heureusement, parce que cela m’aurait terrorisé et je n’aurais pas osé m’y mettre.

Clip de "Walden", chanson tirée de l'album Au ciel.

10003733_797110613649607_208446228_o.jpgPourquoi reprends-tu souvent des poèmes ?

Ce qui me fascine, c’est la puissance de ces textes-là. Quand tu commences à chanter Apollinaire ou Baudelaire, tu acquiers une véritable exigence. Cela encourage à travailler tes petits textes personnels pour qu’ils ne soient pas misérables à côté.

Dans ton premier album, Appeaux, certes, il y avait un texte d’Apollinaire et un de Baudelaire… mais tu citais aussi Pascal Quignard…

La Haine de la musique de Pascal Quignard est un livre qui m’a beaucoup marqué. Quignard est un fan de musique baroque et toutes les autres musiques l’insupportent. Pour lui, la musique c’est du bruit organisé. J’ai adoré ce livre. Plus généralement, je veux essayer de rendre abordable les chefs-d’œuvre de ces grands poètes par la musique, la mélodie et les arrangements. Derrière tout le lyrisme de ces textes-là, il y a aussi une forme de simplicité que je veux mettre en avant.

La musique est-elle simple à créer sur ses textes ?

Oui, parce qu’il y a tellement de musiques et de couleurs dans chaque mot que c’est très simple à adapter. Tu peux mettre des centaines de mélodies, ça fonctionnera toujours. Le texte est tellement beau seul qu’il faudrait être un manche pour ne pas trouver une musique adéquate et efficace.

On retrouve chez toi, malgré ton originalité, du Bashung, du Thiéfaine, du Murat. Cela t’agace quand je te dis ça ?

Pas du tout, parce que c’est sans doute vrai. Je sais bien que je ne suis pas aux antipodes de ces artistes-là. Tu as oublié aussi Rodolphe Burger. J’ai beaucoup aimé Kat Onoma. Mais l’album Cheval Mouvement de Rodolphe Burger, avec des adaptations de poèmes d’Olivier Cadiot et d’Anne Portugal, m’a donné envie d’explorer ce terrain-là. Burger a mis en musique des poèmes très contemporains avec très peu de mots, ça m’a plu immédiatement. J’ai vraiment pris exemple sur lui.

"Moulins", extrait du nouvel album de Colin Chloé "Au ciel" réalisé avec Pascal Humbert, Yves-André Lefeuvre et Bruno Green pour Hasta Luego Recordings.

Vocalement, as-tu pris des cours ?

Prendre des cours de chants, pour moi, c’est l’horreur totale. Ce sont les aspérités et les défauts d’une voix qui en font sa personnalité. Cocteau disait que pour être artiste, il fallait cultiver ses défauts.

Tu fais beaucoup de premières parties de Détroit, le groupe de Bertrand Cantat, car deux autres membres de cette formation, Pascal Humbert et Bruno Green ont très largement participé à ton deuxième album.

C’est une affinité musicale et mon amitié pour Pascal et Bruno qui ont permis cela. Quand ils ont terminé l’album avec Bertrand et qu’ils ont dû partir en tournée, ils m’ont souvent choisi pour faire leur première partie. Quand je joue avant eux, je change de division.

"Fontaine", extrait de l'album Au Ciel (2014), de Colin Chloé (Hasta Luego Recordings). Enregistrée en live, le 08 octobre 2014, à l'Ancienne Belgique, Bruxelles, à l'occasion de la première partie de Détroit.

Comment réagissent les fans de Détroit quand tu joues ?

Je joue du rock avec une guitare très saturée. Sur scène, je suis en trio basse, batterie, guitare avec cette culture âpre, rude et électrique. Les gens qui vont voir Détroit sont à 75%, des fans de Noir Désir. Pour moi, c’est du pain béni. J’arrive et je balance du rock français électrique avec des textes assez fouillés. Ce que je peux affirmer, c’est que les gens qui nous ont vus jouer ne nous ont encore jamais lancé de tomates (rires).

Qu’as-tu appris de Bertrand Cantat en le côtoyant ?

J’ai appris à comprendre à peu près qui il était. Je m’attendais à rencontrer quelqu’un de sombre et d’orageux, alors que j’avais devant moi quelqu’un de solaire, drôle parfois et qui parle beaucoup. Enfin, nous ne sommes pas amis. Je le croise avant les concerts et on discute, mais c’est tout.

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Bertrand Cantat et Colin Chloé

(Crédit Photo: Pictures On M@RS (Martial Morvan))

Et toi, quand grâce à Détroit, tu joues devant 4000 personnes, j’imagine que tu donnes beaucoup, mais que tu reçois tout autant.

J’apprends le métier à ce niveau-là. Je joue en club depuis 20 ans, alors, je ne suis pas au fait des énormes tournées. Autant te dire que lorsque je joue devant 4000 personnes, parfois plus, ça me transcende. Tu reçois des vibrations insensées en permanence. C’est extrêmement jouissif pour un musicien de rock de jouer sur une grosse scène devant des gens enthousiastes. Bon, je relativise, car je sais que cette expérience est ponctuelle. J’ai profité de l’instant.

Comme les textes de Détroit, les tiens sont plutôt sombres, non ?

Je ne les trouve pas sombres. Musicalement peut-être parce que j’écris beaucoup en mode mineur. C’est ce qui me vient naturellement. Les harmonies qui en découlent semblent donc mélancoliques. Mon premier album était maritime, celui-ci est terrien. C’est pour ça que mes chansons sont plus électriques et rugueuses.

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Pendant l'interview...

Tu es visiblement très lettré. Lis-tu tout le temps ?

J’ai beaucoup lu et je ne te cache pas que j’ai un peu arrêté ces derniers temps. Je fais une pause parce que je me suis aperçu que je dévorais trop de bouquins et que je ne retenais plus rien. Je vais m’y remettre là.

Quel genre de livre lis-tu ?

Pas beaucoup de littérature française en tout cas. Je la trouve très nombriliste, très autocentrée et ça me gave. Les histoires du quotidien, souvent sordides, je n’arrive pas à m’y intéresser. Je trouve ça chiant. Je lis surtout les américains. Je suis un grand fan de Cormac McCarthy par exemple. Je le lis et le relis régulièrement.

J’ai cru comprendre que tu écris tes textes systématiquement avant de composer.

Ecrire de la musique sans les mots est impossible pour moi. Elle peut éventuellement arriver en même temps, mais jamais avant. Ça vient souvent en marchant soit en bord de mer, soit dans la nature. J’ai besoin du ciel, des oiseaux et de la nature pour trouver l’inspiration.

Des oiseaux ?

Oui. Pour moi, les plus grands musiciens de la Terre, ce sont les oiseaux. Tous les musiciens devraient écouter les oiseaux. Si tu n’écoutes pas les oiseaux, tu n’as rien compris à la musique.

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Après l'interview, le 26 novembre 2014.