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24 octobre 2014

Jean-Louis Murat : interview pour Babel

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(Photo : Julien Mignot)

jean-louis murat,delano orchestra,interview,mandorA 62 ans, Jean-Louis Murat  (déjà mandorisé en 2009 ici et en 2006 ) recueille avec la formation clermontoise Delano Orchestra (six musiciens folk avec violoncelle, guitares, trompette) vingt chansons aussi sublimes que subtiles. Babel (clin d’œil à un petit village qui s’appelle Saint Babel) est « le chaînon manquant, le lien qui unit le monde et l’Auvergne ». Enregistré en dix jours, les vingt nouvelles chansons de Murat se révèle plus campagnardes que jamais, mais touche nos âmes de citadins. Musicalement, la force identitaire du Delano Orchestra se teinte d'une charmante instabilité, entre gravité tendue et élégance de musique de chambre. Les envolées poétiques de Murat entrent en douce collision avec le phrasé musical du groupe. Cette alchimie débouche finalement sur une musique sombre et brillante, dense et puissante.

J’ai interviewé Jean-Louis Murat (de nouveau) pour un des journaux auquel je collabore. La voici enfin sur mon blog, un mois après sa publication initiale.

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(Photo : Julien Mignot)

jean-louis murat,delano orchestra,interview,mandorVous avez joué vos nouvelles chansons avec The Delano Orchestra. A part le fait que ce soit un excellent groupe auvergnat, qu’est-ce qui a fait que vous avez décidé d’enregistrer tout un album avec eux ?

J’ai joué avec eux pour les cinquante ans de France Inter et j’ai apprécié ce moment. L’idée d’enregistrer avec eux m’est venu soudainement au mois de décembre dernier. Je ne prémédite jamais rien. J’ai eu envie, j’ai fait, c’est tout. Je laisse toujours le hasard mener les choses.

Vous aimez bien changer de musiciens régulièrement. C’est pour se renouveler plus facilement?

C’est là qu’est l’intérêt du job. J’aime faire de la musique avec des personnalités différentes et en ne travaillant pas de la même façon que la fois précédente. Je prends ce que les musiciens extérieurs peuvent apporter à mes chansons. J’ai une sorte de curiosité quand je ne connais pas bien les gens.

Les gens qui collaborent à vos disques doivent abandonner leurs habitudes musicales pour faire du Murat. C’est simple pour eux de s’abandonner à vous ?

Je préviens toujours les musiciens avant d’enregistrer. Ils sont ici pour faire du Murat. Je ne veux pas d’état d’âme. Je ne leur demande pas de réfléchir, mais de garder leur nature de musicien sur la musique et un thème que je leur propose. Il y a très peu de bla-bla et d’explications. Il faut rester instinctif et discuter au minimum. C’est ça ou rien. Mais, il n’y a jamais de soucis en fait.

En dix jours, vous avez enregistré vingt chansons. C’est votre rythme habituel ?

Oui, j’aime quand ça va vite, quand on arrive à enregistrer deux titres par jour, je suis très satisfait. Je suis un impatient de nature. Si je ne conclue pas après avoir passé trois ou quatre heures sur une chanson, c’est que ça ne prend pas. Je change donc de chanson.

Pour y revenir ensuite ?

Deux, trois jours après, j’essaie une autre version, en effet. C’est ce qui s’est souvent passé avec The Delano Orchestra.

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(Photo: Julien Mignot)

Dans cet album, vous parlez plus de la campagne que de la ville, non ?

Certainement. J’ai du mal à faire le tri entre ce qui est citadin et campagnard, mais mon inspiration se développe beaucoup plus dans un milieu campagnard. J’ai enregistré ce disque en Auvergne… d’ailleurs, tout s’est fait essentiellement à Clermont-Ferrand. Le disque, la pochette, le clip, les photos, la bio. Tout est auvergnat, mais c’est le hasard des rencontres.

Le titre de votre album, Babel, est un hommage à un petit village qui s’appelle Saint Babel. On pensait plus à la Tour du même nom et ce qu’elle véhicule comme idées et fantasmes.

Je sais, mais avec moi, tout est toujours plus simple qu’on ne le pense. J’ai toujours un peu craint la « surpoétisation » de l’écriture de chanson. Je trouve aussi que mes amis chanteurs en font beaucoup trop avec leur « œuvre » et ce n’est pas toujours de très bon aloi. Moi, j’ai une façon de travailler qui ressemble beaucoup à du bricolage. L’univers poétique, c’est toujours un peu « Bricorama » en action.

Si d’autres en font trop, vous, vous faites le minimum auprès des médias.

Je trouve que les artistes desservent beaucoup ce qu’ils font en parlant dans tous les sens. Je refuse que l’on fasse appel à moi pour avoir un avis sur toutes sortes de choses qui ne concernent pas la musique. Je crois qu’un artiste doit rester silencieux dans sa tour d’ivoire. Il ne faut pas se présenter comme monsieur ou madame tout le monde, sinon les gens n’achèteront pas le disque de monsieur ou madame tout le monde. Le monde du disque s’écroule aussi peut-être un peu à cause de ça.

Clip du premier titre extrait de Babel, "J’ai fréquenté la beauté", réalisé par Alexandre Rochon, Production Éxécutive : Kütu Folk Records.

A chaque rentrée, son Murat nouveau. Un peu comme Amélie Nothomb qui sort son livre à chaque rentrée littéraire.

D’abord, c’est beaucoup plus simple d’écrire un disque que d’écrire un roman. Je ne vois pas pourquoi les romanciers pourraient être productifs tous les ans et pourquoi les chanteurs ne le seraient pas. Pour moi, un disque par an, c’est le minimum et je suis très heureux de travailler comme ça.

Une année, vous en avez même sorti deux.

Une année, les Beatles en ont sorti trois et ça ne dérangeait personne.

Quand vous n’écrivez pas, vous mourrez, dites-vous parfois. Exagérez-vous un peu ?

Une journée avec une chanson à la fin est une bien meilleure journée qu’une journée sans chanson. Ça m’arrange la vie, je vous assure. Je dors mieux, je vis mieux.

Vous êtes un homme de livres et de bibliothèques. Vous lisez beaucoup, est-ce que vous aimeriez écrire un roman ?

Ça ne me tente pas du tout parce que j’ai trop de respect pour la littérature et les livres. Je ne peux pas me prendre pour un romancier ou un écrivain. Au contraire, plus j’aime les livres, plus je me tiens à distance.

Avez-vous déjà essayé ?

Oui, mais faire un livre ne me paraît pas être le sujet pour moi. J’écris tous les jours, j’ai un rapport constant à l’écriture, mais ce n’est pas pour être publié.

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(Photo : Julien Mignot)

Morgane Imbeaux, la chanteuse du duo Cocoon, chante avec vous sur quelques titres. Ce n’est pas votre première collaboration avec cette auvergnate, d’ailleurs.

J’ai enregistré avec elle tout un album de textes de Baudelaire avec des musiques de Ferré, il y a longtemps. C’était il y a sept ans, bien avant le succès de Cocoon.

Oren Bloedow, guitariste et compositeur d’Elysian Fields, fait les guitares de « Chant Soviet ». Tiens, en voilà un qui n’est pas de chez vous !

Oui, mais il pourrait très bien être auvergnat en tout cas. Il connait bien le coin, c’est un ami et il vient souvent ici me voir.

Quelle est la thématique de ce disque ?

Thématique est un mot trop sérieux. Le thème pourrait être : « qu’est-ce que je fais, là où je suis ? ». J’aime étudier le rapport entre la géographie et l’histoire. Je chante simplement mes racines auvergnates. Ça ne va pas plus loin que ça, je crois.

Pour Alcaline, Jean-Louis Murat interprète "Blues du Cygne" en live.

Quand on vous interviewe, c’est difficile de parler de vos chansons. Elles sont poétiques et second degré.

Je vois ce que vous voulez dire. Pour moi, les chansons doivent rester mystérieuses et je ne me sens pas devoir développer des explications sur mes textes. Une chanson, c’est comme une pomme, il n’y a pas d’explication. Une pomme, c’est une pomme, une chanson, c’est une chanson.

Elles sont comme des contes d’antan. Vous êtes d’accord ?

J’aime beaucoup toute la littérature pour les enfants. J’ai lu tous les jours des livres de l’univers enfantin. Cela a laissé des traces en moi. Alice au pays des merveilles, dans la mythologie enfantine, c’est extrêmement important… raison pour laquelle j’ai écrit inconsciemment la chanson « Vallée des merveilles ».

L’inspiration vous vient-elle de manière inconsciente?

Je n’en sais rien du tout. Je trouve qu’il y a une sorte d’hypocrisie et de manœuvres basses a expliquer ce que l’on a pu écrire alors qu’on se sait pas vraiment ce qu’on a voulu écrire. Il y a un entre-deux où l’on doit rester assez flou, je crois.

Les gens font ce qu’ils veulent des chansons, de toute façon !

Je donne beaucoup de concerts et je rencontre beaucoup le public. Je suis toujours étonné de l’interprétation que les gens font de mes chansons. Je leur dis qu’ils ont raison parce que les gens ont toujours raison. Le chanteur ne doit pas donner de clefs pour rentrer dans son univers. Il faut que tout cela soit nimbé de mystères. Chaque auditeur doit pouvoir s’accaparer l’univers supposé de la chanson.

Vous êtes votre propre producteur, vos disques ont donc intérêt à se vendre. Vous y pensez beaucoup quand un album sort ?

A chaque sortie d’album, je suis très impliqué dans la conception du suivant. Ça m’évite le stress de ce genre de période. Je suis les choses, mais comme elles m’échappent, j’essaie de ne pas prendre ça trop à cœur. Plus j’avance dans le métier, plus je me rends compte que les règles sont incompréhensibles et complètement aléatoires. Je n’ai pas de temps à perdre à essayer de comprendre ce qui ne peut pas se comprendre. Je prends ma carrière album après album comme je prends ma vie jour après jour.

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(Photo: Franck Loriou)

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