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16 juin 2014

Roland Brival : interview pour Circonstances aggravantes

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J’ai rencontré Roland Brival pour la première fois en 1992. Pour RFO Guyane télé, je suis allé l’interviewer lors d’un stage de théâtre et de fabrication de marionnettes (si ma mémoire est bonne) qu’il animait. J’ai un grand respect pour cet artiste martiniquais majeur. Romancier, plasticien, photographe, metteur en scène, auteur-compositeur, interprète. Notamment.

Roland Brival, je le place à côté d’un CharlElie Couture. Même trempe. Un type qui a décidé de ne se donner aucune limite artistique. Barrières explosées. Toujours avec passion et sourire.

Ce que j’aime surtout chez Roland Brival, c’est qu’il maîtrise la valeur du langage, et du mot juste. Chaque phrase, quelle que soit la langue employée, français, créole ou anglais, trouve harmonieusement sa place et son intonation.
 
roland brival,circonstances aggravantes,interview,mandorLes chansons de son nouvel album, Circonstances aggravantes mêlent subtilement le jazz et des rythmiques Caribéennes dans une forme de kréyol jazz qui est sa marque de fabrique. Le tout soutenu par d’excellents musiciens (Rémy Decormeille au piano, Manuel Marches à la contrebasse et Julien Charlet à la batterie). Brival chante la vie, l’amour, la déprime, New York...

Il sera en concert au Sunside, le 19 juin 2014 (vous pouvez réserver dès maintenant, via www.sunset-sunside et bénéficier d'un tarif préférentiel)

J’ai rencontré Roland Brival dans un bar parisien le 29 avril dernier. Passionnant et riche entretien.

Mini bio officielle :

Roland Brival est un artiste polyvalent. Écrivain, plasticien, musicien (chanteur, auteur-compositeur)

Né en Martinique, il a vécu à Londres, New York et à Paris où il a désormais posé ses valises.

15 romans publiés à ce jour chez divers éditeurs parisiens.

6 albums de musique dont le dernier vient de sortir, Circonstances aggravantes.

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roland brival,circonstances aggravantes,interview,mandorInterview :

Circonstances aggravantes est un disque de jazz avec des influences antillaises. Peut-être un peu moins que dans vos précédents.

Les projets naissent d’eux-mêmes. Je fonctionne par rapport à ce qui m’entoure. Aujourd’hui, je vis à Paris. J’ai une relation avec la langue française qui ne cesse de s’approfondir. Du coup, j’ai eu envie de plonger là et de regarder où tout cela m’emmenait. Je suis aussi surpris du résultat que l’auditeur lambda qui va l’écouter.

Pour ce disque, vous avez collaboré de nouveau avec Julien Birot (leader du groupe Wise).

Julien Birot est un producteur artistique avec lequel je travaille depuis quatre albums. Cette fois-ci, je lui ai parlé de mon envie de travailler avec un trio. Je voulais aller plus loin dans la référence d’un travail de trio. Nous avions commencé avec mon précédent album Vol de nuit, mais nous nous étions contentés de frôler les frontières de la pop music tout en restant dans le créneau jazz. Julien m’a proposé de rencontrer un pianiste que je ne connaissais pas, Rémy Decormeille. Quand j’ai écouté les choses qu’il faisait, je me suis aperçu que c’était formidable et que cela correspondait bien à la sensibilité qui était la mienne. On a donc commencé à travailler ensemble.

Vous êtes plasticien, écrivain, musicien, auteur… c’est difficile de définir vos activités et je crois que vous aimez bien ça. Que fait Roland Brival dans la vie ?

C’est un homme qui marche (rires).

Et qui ne regarde jamais en arrière ?

En réalité, les choses de l’arrière, je les mets en avant. Pour moi, le passé c’est l’avenir. J’aime bien inverser le rapport des choses dans le fonctionnement que l’on a avec le temps. Je suis constamment dans l’instant présent. Cela veut dire qu’un projet sur lequel je travaille depuis une année entière peut se retrouver d’une seconde à l’autre complètement modifié parce que l’instant présent m’a dicté cette décision.

C’est donc l’instant présent qui prime ?

Oui, parce que c’est là que l’on vit. On ne vit nulle part ailleurs, alors il faut toujours être à l’écoute des messages que l’on envoie et des retours qui nous sont faits. Je crois que les artistes qui sont capables de s’ancrer dans une trajectoire qui perdure sont forcément des personnes qui sont capables de se remettre complètement en question. Quand on prépare un album, il faut savoir anticiper un an à l’avance l’endroit où les choses vont nous amener. Ce n’est pas toujours évident. Il peut arriver qu’en cours de route, brusquement, se produisent des accidents, parfois même des erreurs. Moi, ça ne me dérange pas. On apprend beaucoup de ses erreurs et de ses accidents de parcours, parce qu’ils nous déstabilisent et nous offrent des solutions auxquelles nous n’aurions jamais pensé avant.

Est-ce que l’on peut dire que vous défendez la tradition de votre pays en la modernisant ?

Oui, bien sûr. Avec mes différentes casquettes, je suis un cas un peu particulier. Je connais un certain nombre d’écrivains qui ne se posent pas la question des traditions musicales. Moi, je suis polyvalent, donc, tout cela m’intéresse. Je pense que le secret de l’écriture est aussi bien derrière un stylo, une bonne concentration et une feuille de papier blanc que derrière les mains d’un tambouyé qui est en train de jouer à la campagne quelque chose qui soudain secoue et vous atteint au plus profond de vous-même. La source d’inspiration est partout et la tradition est un bon pied d’appel.

Clip de "Les mots qui dansent" (extrait de l'album Circonstances aggravantes).

Votre premier single et clip tiré de cet album est « les mots qui dansent ». Ce titre vous va bien, vous qui avez consacré une bonne partie de votre vie aux mots. Vous avez écrit une quinzaine de livres. L’écriture est-elle l’aspect de votre vie artistique le plus important pour vous ?

Les mots, c’est la trajectoire artistique la plus difficile. La musique, même quand on ne sait pas jouer du piano, il suffit que l’on pose ses doigts sur un clavier, il se produit un son et dans le son il y a déjà une émotion. En peinture, si on n’y connait rien, on trace un rouge sur une toile, on la badigeonne, quelque chose déjà se dégage qu’il faut ou non assumer. Mais l’écriture, ça n’a rien à voir. L’écriture n’a aucune générosité dans le processus de communication. Si on ne sait pas lire, on n’a rien. Et pouvoir déclencher des émotions à partir de petits signes inscrits sur une feuille et faire en sorte que quelqu’un se mette à rire ou à pleurer, c’est la plus haute altitude possible dans la trajectoire d’un artiste. Les mots me paraissent fondamentaux. Ils sont le pivot de toute ma démarche.

roland brival,circonstances aggravantes,interview,mandorEn 1976, vous avez fondé le groupe pluridisciplinaire Bwa Bwa, sorte de laboratoire théâtral dans lequel se mêlaient toutes les disciplines artistiques (théâtre, marionnettes, musique, écriture, peinture…). La troupe a tourné à travers le monde pendant quelques années et à même sorti un album, Voltyijé voltijé mwin ! rencontre musicale entre l'Afrique, la Caraïbe et le blues américain.

On va dire que j’ai monté un laboratoire.

Ce que je veux dire par là, c’est que vous avez passé de nombreuses années à partager. Aujourd’hui, vous me paraissez plus solitaire.

Je viens de la mise en scène du théâtre. C’est quelque chose qui vous emmène dans le compagnonnage. On transmet, on donne, on partage. Ce laboratoire de marionnettes et d’art plastique, je l’avais créé lors d’une période de retour aux Antilles. Je m’y suis installé pendant sept ans. À l’époque, je produisais des pièces où je créais des œuvres d’art. C’était un travail haut de gamme reconnu dans différentes parties du monde et quand je suis arrivé aux Antilles avec ça, j’ai compris que ce n’était ni le lieu, ni l’endroit, ni le rendez-vous.

Il a fallu que vous repreniez tout à zéro ?

Je crois qu’un artiste, ce n’est pas quelqu’un qui se balade avec des fantasmes personnels. C’est quelqu’un qui sert de rencontre et de carrefour entre un peuple et une culture. À partir de là, on écoute ce que les gens ont à dire et ce dont ils ont besoin. On se remplit de ce besoin et on va chercher une réponse dans les endroits où personne n’a l’habitude d’aller, sauf vous. J’ai remis toute ma vision, toute mon expérience professionnelle à zéro et j’ai décidé de partir en compagnie des gens qui m’entouraient  pour créer les bases d’une esthétique et d’un théâtre qui pouvaient correspondre à cette culture caribéenne qui était la mienne. Il a fallu la réinventer.

Ce cycle a duré 7 ans.

Au bout de ce cycle d’un voyage perpétuel à travers le monde est venu le besoin de se replier sur moi-même pour passer à d’autres niveaux de travail. Notamment l’écriture. L’écriture exige un acte solitaire. Elle demande de se replier sur soi-même. C’était pour moi une démarche logique qui correspondait au stade de l’inspiration et de l’expiration. Dans le yoga, quand on fait une chose, il faut aussi faire son contraire pour équilibrer un peu les formes. Donc je suis parti dans une intériorisation des choses et j’essaie maintenant de me déplacer sur un terrain où cette lutte et cette démarche sont plus écoutées, plus entendues.

Clip de "Dear Lili" (extrait de l'album Circonstances aggravantes).

Là, je vous reçois en tant que jazzman, mais vous continuez à travailler d’autres arts, chez vous ?

Pour moi, c’est l’invention du travail à la chaîne dans les usines Ford aux États-Unis qui a produit une forme de sélection et de distribution qui s’est installée dans tous les tissus économiques, mais qui s’est installé aussi au niveau de l’art. Du coup, nous, les artistes, on nous demande d’être au bout d’une chaîne et de serrer le boulon 15 si on a choisi le boulon 15 dès le départ et de passer le reste de sa vie à ne serrer que ce boulon. Moi, je crois que la démarche doit être un peu plus proche de ce que ressent l’individu de manière personnelle. L’autre chose c’est que, quand je vous parle, en même temps je vous écoute, en même temps, je vous vois, donc le cerveau fonctionne dans cette simultanéité. Pourquoi commencer à découper des tranches et commencer à dire : « je ne travaille que dans la musique, donc, je ne fais qu’entendre ». On a appris à fonctionner dans ce registre de spécialisation, notamment en occident, et je pense que c’est une erreur.

Grâce à Internet, c’est clairement en train de bouger.

Oui, et c’est rassurant. Le monde d’Internet et de la nouvelle technologie produisent des artistes polyvalents. Des gens qui se lancent dans la musique sans rien n’y connaître, qui partent dans un délire sur les arts plastiques avec un écran et un crayon sur une programmation. Ça nous ramène à cet essentiel de la polyvalence qui est loin d’être du dilettantisme. C’est au contraire une façon organique d’aborder l’art, une façon de faire en sorte que l’art ne s’écarte jamais de ce qui est sa véritable cause, c'est-à-dire l’homme. Lorsqu’il s’agit de produire une œuvre qui vous ressemble et qui est formatée sur un créneau précis, c'est-à-dire le boulon 15, je crois que là, on s’écarte de ce que l’art doit transmettre et de ce que l’art doit produire dans celui qui est en train d’actionner cette manivelle.

Vous êtes dans un état de jubilation quand vous créez ?

C’est cela que l’on cherche. L’artiste jubile et s’émerveille. La jubilation et l’émerveillement  sont les choses les plus contagieuses au monde, à condition d’avoir reçu ses deux états au départ, soi-même, pour pouvoir transmettre la même chose. L’émerveillement et la jubilation, c’est juste une question d’attitude. Ça n’a rien de très compliqué. Il suffit de faire un pas de côté, par rapport à nos perceptions habituelles quotidiennes et tout devient merveilleux. Dans l’émerveillement, tout ce que je redécouvre m’amène un rapport neuf à la réalité. L’art est supposé servir à ça.

Clip de "New-York Song" (extrait de l'album Circonstances aggravantes).

C’est quoi pour vous le véritable message de l’art ?

C’est qu’il n’y a pas de message. On marche sur un chemin, tout notre équilibre et notre déséquilibre autour de cette marche, c’est le processus de la réponse et c’est cela qui nous alimente.

Vous n’êtes pas un chanteur à message, ce qui ne vous empêche pas de parler de l’état du monde en des termes peu optimistes sur l’avenir. Dans « Ma chère cousine », notamment.

Dans cette chanson, par exemple, il y a quand même de l’humour. Dans « Ma chère cousine », je tourne tout ça en dérision. Je n’ai pas voulu plomber l’ambiance, mais relever les choses et que l’on s’amuse de cette histoire.

Vous êtes un artiste exigeant.

Je cherche à toucher les gens, mais je ne cherche pas à modifier ma démarche artistique pour ça. Un artiste n’est pas là pour faire du merchandising. On essaie juste de faire en sorte de rester disponible, à la portée des gens. Le plus difficile, c’est de pratiquer une forme d’art sans concession, rigoureuse et exigeante et qui, en même temps, garde une trace populaire.

Je reviens aux livres. Que doit provoquer la lecture d’un de vos ouvrages aux lecteurs ?

Quand un lecteur ouvre les pages d’un roman, il se met dans un état de silence. C’est un silence qui correspond à un état de non-bruit. Au moment où il lit la dernière ligne, là, il doit rentrer dans un moment de silence total. Le silence où je l’ai emmené n’a rien à voir avec le silence de départ. C’est un silence qui correspond tout à coup à une chute libre dans la profondeur de soi-même et ou, tout à coup, on s’aperçoit qu’on est beaucoup plus loin que l’on l’imaginait.

Et pour la musique ?

C’est pareil.

roland brival,circonstances aggravantes,interview,mandorDans cet album, il y a des chansons qui parlent d’amour. C’est difficile d’être original quand on écrit une chanson de cette nature-là ?

Oui. Je crois même que ce sont les chansons les plus compliquées. Comment ne pas tomber dans le romantisme à deux balles ? Il faut constamment renouveler son regard sur la chose. À la limite, une bonne chanson d’amour devrait commencer par « je ne t’aime pas » pour en arriver à l’endroit où on a quelque chose à se dire.

Vous utilisez votre voix parfois même comme un crooner…

Sur un disque, les chansons accompagnent la vie quotidienne des gens. Il faut essayer de penser que, quelque part, ce que l’on dit doit pouvoir se murmurer, doit pouvoir séduire, même au premier degré, doit pouvoir être là dans un rapport affectif. Quand on est chanteur, on murmure à l’oreille des gens. J’aime bien quitter ma voix qui claironne pour, soudain, arriver à un message intime, parce que dans la vie, les moments se succèdent ainsi. Un album qui ne comporterait pas toutes ces altitudes, tous ces paysages émotionnels serait forcément incomplet.

Est-ce facile de travailler avec Roland Brival ?

Les nouveaux qui travaillent avec moi, quand je les repère, je sais qu’ils ont la capacité de cœur. S’ils n’ont pas la technique, ils ont l’attitude. C’est d’abord l’attitude qui m’intéresse. De l’attitude découleront tout le fonctionnement et le processus créatifs.

Votre monde personnel me paraît très secret. On ne sait rien sur vous.

Très peu de gens passent la porte de mon monde. Parce que j’ai besoin d’un espace personnel où je peux gérer tout ça. Mais il n’empêche que les portes sont là. Elles ne sont pas fermées, elles sont visibles.

Voulez-vous dire que vous n’avez pas beaucoup d’amis parce que vous ne laissez pas grand monde s’approcher de votre espace vital ?

Je suis obligé de le reconnaître. Je fonctionne sur un registre qui n’a rien à voir avec celui de la plupart des gens. C’est très particulier. J’ai des codes, des façons d’être et de réfléchir. Quand les gens pleurent, moi je ris. Je suis codé d’une façon qui n’a rien à voir l’éducation d’un individu normal. Je ne peux donc pas laisser entrer n’importe qui chez moi dans ce contexte-là. Quand quelqu’un rentre chez moi, je préfère prévenir qu’il arrive dans un autre univers. Si vous voulez venir, entrez libre. Je dis bien entrez avec EZ à la fin.  

Pour finir avec un énorme cliché… le dernier album est-il toujours le meilleur ?

Je vais vous répondre avec un énorme cliché, moi aussi alors. Le meilleur album, c’est toujours celui que l’on n’a pas fait (rires).

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Le 29 avril 2014, dans un bar parisien, à l'issue de l'interview.

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