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02 mai 2014

Carole Zalberg : interview pour Feu pour feu

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(Photo : Mélania Avanzato)

Carole Zalberg devient une auteure reconnue (enfin) à sa juste valeur. De livre en livre, son œuvre parfaitement cohérente devient de plus en plus forte et sensible avec toujours l’exil et la famille en toile de fond. Son nouveau, court et intense roman, Feu pour feu, vient de sortir. L’occasion d’une nouvelle et belle rencontre (ses autres mandorisations, là), le 26 février dernier à l’agence.

carole zalberg,feu pour feu,interview,mandor4e de couverture :

Le récit d’exil d'un père et sa fille, dont les deux voix, mues par une énergie d'entrailles et tissées sur le fil du rasoir, disent l’abîme qui les sépare : la rage urbaine de la jeune Adama face au mutisme résigné de son père, qui voit comme une malédiction la mort arriver par la main de sa fille inculpée pour un incendie dans la cité.

Explications de l’auteure :

"Au départ, il y a ce fait divers qui m’a frappée pour l’écart entre ce que je suppose aussitôt de dérisoire dans le geste et ses conséquences tragiques. Il y a plus de dix ans, des adolescentes avaient incendié les boîtes aux lettres d’un immeuble et le feu s’était propagé aux étages, faisant de nombreuses victimes. Puis il y a l’image au journal télévisé d’un bébé porté au-dessus des flots lors du sauvetage de clandestins à Lampedusa. Cette image me chavire parce que c’est une vie sauvée, mais une vie qui démarre, et je me demande ce qui suivra. Je me dis que ça n’est pas gagné et de là naît le livre : j’imagine que quinze ans plus tard, cette enfant est l’une des incendiaires et qu’entretemps, le silence a œuvré.

Je choisis de faire parler le père, de le faire parler à sa fille alors qu’elle passe une premièrecarole zalberg,feu pour feu,interview,mandor nuit en prison. Par sa voix s’impose assez vite le rapprochement entre les deux feux, le dernier réveillant le premier. Le geste d’Adama est un petit geste. Elle est peut-être une guerrière, une combative au moins, certainement pas une meurtrière. Mais le père n’en sait rien, ne sait que ce qu’il voit : la mort par la main de sa fille ou sa complicité. Je veux le suivre dans ce cheminement.

Je cherche l’essentiel. Mon essentiel. Le point où ce parcours me parle, me remue, me concerne et me permet d’écrire.

Ces trajectoires, bien sûr, on les connaît. D’autant que je me suis imprégnée de témoignages pour ensuite reconstituer une sorte de parcours emblématique. La singularité, je crois, tient au rapport du père et de sa fille, un rapport de peau, tout le temps que dure la fuite. Et aussi au tissage des langues, celle du père, précise, tellement maîtrisée qu’elle n’est que reconstitution du vivant, celle de la fille urgente et explosive, cravachant les mots, fertile, elle."

L’auteure :

Née en 1965, Carole Zalberg vit à Paris. Romancière, elle est notamment l’auteur de Mort et vie de Lili Riviera (2005) et Chez eux (2004), publiés aux éditions Phébus, et de La Mère horizontale (2008) et Et qu’on m’emporte (2009), parus chez Albin Michel. Elle a obtenu le Grand Prix SGDL du Livre Jeunesse pour Le Jour où Lania est partie (Nathan Poche, 2008). Animatrice d’ateliers d’écriture en milieu scolaire et de rencontres littéraires, Carole Zalberg travaille également à des projets en lien avec le cinéma ou le théâtre : À défaut d’Amérique (Actes Sud, 2012) est actuellement en cours d’adaptation pour le cinéma.

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carole zalberg,feu pour feu,interview,mandorInterview :

Après ton précédent roman, À défaut d’Amérique, les choses ont changé pour toi.

C’est un ensemble de choses. Mon arrivée chez Actes Sud m’a fait me sentir un peu plus à ma place. Pour cette maison, quand tu accueilles un nouvel auteur, tu mets pas mal d’énergie à le défendre. Actes Sud est vraiment un endroit pour moi. Il y a un ensemble d’éléments qui fait que ça se passe super bien et de mieux en mieux. Je pense que se sentir à la bonne place est primordial. Depuis que je suis chez Actes Sud, je touche plus de lecteurs ou de journalistes susceptibles de s’intéresser à mon travail. Donc ça fait vraiment avancer les choses.

Feu pour feu, lui aussi, est très bien accueilli par les critiques. Ce court roman semble bénéficier d’articles et de réactions tout aussi élogieux.

J’avais peur que ce texte soit réduit à des dimensions qui n’ont rien à voir avec de la littérature comme « à partir d’un fait divers », « un livre sur les jeunes en banlieue »… je suis ravie parce que l’accent a été mis sur la langue de l’écriture.

Tu devrais dire les langues de l’écriture. Il y en a deux : celle du papa et celle de la jeune fille. Celle du père est presque châtiée.

Je n’ai pas voulu imiter une façon de parler ni chez l’un, ni chez l’autre. J’ai préféré surprendre en ayant une langue qu’on n’attendait pas de ce type de personnages. Pour le père, en tout cas, ça se justifie tout à fait parce que je connais beaucoup d’hommes de certaines régions d’Afrique qui parlent ainsi, de façon digne et très posée. Ils ont souvent un rapport à la langue très respectueux.

La langue de sa fille est moins formelle et plus « bouillonnante ». carole zalberg,feu pour feu,interview,mandor

Je voulais absolument ce contraste. Deux extrêmes.

Utilise-t-elle la langue des cités ?

Non, pas vraiment, parce que sinon, elle daterait rapidement. C’est une langue fascinante qui est en mouvement perpétuel, qui s’invente, se réinvente, qui s’approprie toutes sortes d’expressions. Je me suis inspirée de la façon dont la langue des jeunes gens des cités et d’ailleurs évolue. Les choses qui se perdent dans la syntaxe, cette façon de mélanger le vieil argot avec des mots très classiques de la langue française sans qu’ils s’en aperçoivent… Ils recyclent, récupèrent et remixent tout ça à leur sauce. Ça change tout le temps.

Adama, cette jeune fille de 15 ans qui fait des bêtises, est tout de même attachante. Je schématise et raccourcis, mais quand elle comprend qu’il y a des injustices dans le monde, elle pète un câble.

Elle se construit en guerrière. Il y a quelque chose qui se protège et se durcit chez elle. Elle fait le lien avec quelque chose de son passé qu’elle ne connait pas. Pour vivre en ayant l’impression d’être solide, elle se radicalise. Ce n’est pas intellectualisé, c’est vraiment une réaction, mais elle ne veut plus être touchée par la souffrance, par le mal, par ce que le monde peut être.

carole zalberg,feu pour feu,interview,mandorLe père est un homme d’une dignité comme j’en ai vu rarement dans un roman.

Je n’ai pas réfléchi au fait de mettre en scène un héros. Mais, c’est effectivement un héros d’une épopée en concentré. Il n’a survécu aux terribles évènements que je raconte dans mon livre que pour sa fille. S’il est obligé d’admettre qu’elle a brûlé l’immeuble volontairement et qu’elle est passée du côté du mal, il cessera de vivre tout simplement, car il n’y aura plus rien qui le fera avancer.

L’exil est un thème qui te tient à cœur. Là encore, dans Feu pour Feu, tu l’évoques à travers deux faits divers.

Il y a une dizaine d’années, j’ai été marquée par l’incendie d’un immeuble dû à un feu de boites aux lettres, mais sans me dire que j’allais écrire un jour autour de ça. Beaucoup plus récemment, toutes les images que l’on a vues des naufragés de Lampeduza, m’ont beaucoup bouleversée. Ça a fait écho à des choses qui m’ont toujours beaucoup travaillée.

Tu racontes l’exil par le mouvement et par le corps.

Ce qui m’intéressait de raconter c’était comment physiquement ça se passait à ce moment-là. Que se passe-t-il quand un père qui n’est pas programmé physiquement pour s’occuper de son tout petit doit se transformer quasiment en mère ? Qu’est-ce que cela fait au corps, qu’est-ce que ça change dans la relation père/fille ?

Passons à un deuxième livre de toi qui est sorti en même temps que Feu pour feu. Mort etcarole zalberg,feu pour feu,interview,mandor vie de Lili Riviera. C’est la version poche chez Babel/Actes Sud, d’un roman sorti en 2005.

Ce livre raconte la vie de Lili Riviera, ex-star du porno aux excessives courbes sculptées par la chirurgie. Sa mort est l’occasion de dresser le portrait d'une petite fille cachée derrière les attributs monstrueux d'une créature à fantasmes. Ce récit parle avant tout d'un éperdu besoin d'amour jamais comblé. Ce roman est sorti dans sa première publication chez Phoebus. Il n’avait quasiment pas eu de vie parce qu’il est sorti à un moment où il y avait eu de gros soucis dans cette maison. Je suis contente de le revoir surgir, car c’est un livre auquel je tiens.

Actes Sud rapatrie peu à peu l’ensemble de tes textes. J’imagine que tu es ravie.

Plus que ça. C’est agréable de savoir que son œuvre est rassemblée dans et par une maison dans laquelle on se sent chez soi.

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Après l'interview, le 26 février 2014.

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