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27 mars 2014

Zachary Richard : interview pour Le fou

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Avec Le Fou, son 20e album, le "Roi du Cajun" Zachary Richard, créateur du tube Travailler, c’est trop dur, renoue avec le public français. Comme à ses débuts, cet écologiste, empreint de spiritualité, défend avec ferveur le français de Louisiane, sur le groove ensoleillé et chantant de sa région natale…

Le grand retour de Zachary Richard en France est donc un évènement! Après cinq ans d’absence, il foule à nouveau ce territoire. Entre ce défenseur hors pair de la musique louisianaise et l’Hexagone, s’établit pourtant une histoire longue, tumultueuse et passionnelle: de celle qui dure.

Rencontre, dans les locaux de TV5 Monde, le 6 mars dernier, avec un musicien amoureux de la langue de ses ancêtres.

zachary richard,le fou,interview,mandorBiographie officielle (extrait) :

Francophone militant, écologiste engagé, poète, chanteur, auteur et compositeur, la musique de Zachary Richard est très enracinée dans sa Louisiane natale. Inspirées par la multitude de styles musicaux de la région, ses chansons dépassent, cependant, les limites d’aucun genre.  Fortes en poésie et riches en atmosphère, elles appartiennent à un univers unique et passionné.

En octobre 2012, Zachary Richard lance le 20e album de sa carrière. Retournant aux racines, Le Fou est imprégné des rythmes et des sons de la Louisiane. C’est un album simple, mais riche en sentiment et émotion.  Les thèmes de résistance (« Laisse le vent souffler ») de séparation (« La chanson des migrateurs ») et de crise identitaire (« Orignal » ou « Caribou ») sont toujours présents, mais l’album est épicé par plusieurs chansons inspirées par la Louisiane comme seul Zachary sait le faire (« Clif’s Zydeco », « Sweet Sweet », « Crevasse Crevasse », « Bee de la manche »). La chanson titre parle de la marée noire de 2010, de quoi, selon l’auteur, devenir fou. 

- le Québec n’est pas TRÈS exportateur

Ce nouvel album reflète la sensibilité et  l’engagement de cet auteur-compositeur difficile à définir dont la carrière nous charme et nous bouscule depuis quarante ans. 

zachary richard,le fou,interview,mandorInterview :

Vous êtes venu il y a cinq ans… cette fois-ci, y a-t-il une différence ?

Oui. Je trouve que les gens sont plus sympathiques. C’est quand même très stressant la vie parisienne, c’est bruyant également, on est toujours bousculé dans tous les sens. En revanche, peut-être que les gens cherchent ici à trouver une sympathie entre eux pour que ce stress puisse être apprivoisé.

Vous avez reçu hier le Prix du Cercle Richelieu-Senghor (remis à "une personnalité dont l'action a contribué de façon exceptionnelle au rayonnement international de la langue française"). Ça vous a touché un tel prix ?

On fait d’abord de la musique parce qu’on aime ça, mais quand on est reconnu, c’est toujours très flatteur. Ce prix, en particulier, me touche parce que Léopold Sédar Senghor est quelqu’un que j’admire et qui est admirable dans sa vision de la francophonie. Cette diversité multi-ethnique, multi-culturelle et multi-raciale, qui était la vision de Senghor est quelque chose qui me bouleverse profondément.

Clip de "Laisse les vent souffler" extrait de l'album Le fou.

Pourquoi défendez-vous la langue française depuis toujours ?zachary richard,le fou,interview,mandor

Parce que je l’aime. Si je revendique la possibilité de s’exprimer en français en Louisiane, c’est parce que cela m’est cher. Il y a deux choses qui me touchent beaucoup en Louisiane : l’environnement naturel et la culture cajun française. Il se trouve que les deux sont menacés, c’est donc normal et naturel pour moi de vouloir venir en aide à l’un et à l’autre. J’ai pris conscience du monde en 1968, dans des États-Unis qui étaient déchirés par la guerre du Vietnam. Moi, j’étais du côté des résistants et donc, ma vision du monde, ma vision musicale et ma vision poétique ont été forgées dans le creuset de 1968. J’ai commencé à composer des chansons, fortement inspirées par des gens comme Bob Dylan ou Neil Young. J’ai commencé à écrire de la poésie inspirée par Gary Snyder et Léonard Cohen… J’ai eu la chance de voir la société à travers les lunettes de cette période-là fort tourmentée et de m’imaginer qu’on pouvait améliorer les choses.

Il y a dans la tradition américaine des chanteurs engagés, c’est pour cela que vous l’êtes vous aussi ?

Je ne suis pas un chanteur engagé, mais je suis assez fier de penser que des choses que je fais ou des chansons que j’écris peuvent avoir une influence positive sur la société. De pouvoir transmettre notre héritage français en Louisiane est extraordinaire. Je refuse la notion qu’on nous l’arrache face à la culture américaine, rouleau compresseur assimilatrice… je résiste.

Le plus grand succès de Zachary Richard, "Travailler, c'est trop dur".

zachary richard,le fou,interview,mandorVous chantez des chansons pour qu’il y ait un impact sur la vie des gens ?

J’écris des chansons, avant tout, pour m’exprimer. Il se trouve que j’exprime plein de choses. J’ai des chansons frivoles, voire ridicules. Ce n’est pas volontaire. Je prends mes chansons comme elles viennent. J’ai les antennes sorties et j’attends que la muse vienne me visiter. Je n’ai jamais écrit une chanson volontairement, je ne me suis jamais considéré non plus comme un prédicateur qui donne des leçons. Je veux juste véhiculer de l’émotion et une pensée que je souhaite subtile et positive. Il se trouve qu’à travers les centaines de chansons que j’ai composées, il y en a qui s’adresse à la conscience collective.

Quand vous dites que vous attendez la muse, caricaturez-vous un peu ?

Non, pas du tout. Je suis très indiscipliné, donc, par la force des choses, j’attends l’inspiration. Mais, il se trouve que je n’ai pas à attendre très longtemps. La vie d’un être humain est pleine d’émotion,  de belles choses, de lumière et de noirceur, donc forcément, ça va surgir un jour. Pour la musique, c’est plus simple, j’entends des mélodies tout le temps. Depuis l’âge de huit ans, ma tête est chargée de mélodies et de musiques. Où que je sois et dans n’importe quelle circonstance je peux entendre la musique des anges.

Être auteur compositeur, est-ce un métier fascinant pour vous ?

Il y a à la fois, le rythme, le son, le son des mots et aussi le sens. J’essaie toujours de dire des choses qui ont du sens et qui vont pouvoir transmettre une émotion ou une pensée de la façon la plus élégante. D’avoir quelque chose à dire vient de l’inconscient et du brouillard, mais elle vient aussi de mon expérience. Sur mes treize nouvelles chansons, je raconte ma vie et uniquement à travers le prisme de choses qui me préoccupent, qui me touchent, qui me font chier ou qui m’exaltent. Ça passe par des processus spirituels, magiques ou mystiques, je n’en sais rien, je m’en fous. Je ne veux même pas tenter d’analyser, j’ai trop peur de perdre mon « modjo ».

Quand vous avez cette matière brute, est-ce jubilatoire pour vous de la travailler ?

La chanson, c’est de l’artisanat. Tout bon artisan a du plaisir à faire son métier. J’ai une satisfaction à bien travailler.

Zacharie Richard, Francis Cabrel et Alain Souchon interprètent "Jolie Louise".

En France, il y a des grands de la chanson qui vous vouent une admiration sans bornes.zachary richard,le fou,interview,mandor Francis Cabrel, Alain Souchon, Julien Clerc par exemple. Mais le grand public ne vous connait pas… je ne le comprends pas.

Ça ne m’ennuie plus, parce qu’il y a des explications à ce phénomène. Je n’ai jamais été très présent sur le territoire français. Je suis très connu au Québec, mais le Québec n’est pas très exportateur de culture, à part Céline Dion, Isabelle Boulay et Lara Fabian… Ma relation avec le territoire français a été un peu « polluée » par une vision nord-américaine. J’étais frustré de ne pas être accueilli à bras ouverts par ce pays parce que je tenais le flambeau de la langue française en Louisiane. J’ai fini par comprendre qu’on ne peut pas imposer la vision ou les préjugés d’une culture sur une autre. J’ai enfin compris que ce n’était pas au public de venir vers moi, mais c’était à moi d’aller vers le public. A partir de là, j’ai commencé à apprécier mes séjours en France.

Cet album s’appelle Le fou. Il reprend le titre d’une chanson sur un Fou de Bassan. Mais, plus généralement, faut-il avoir un grain de folie pour être artiste ?

Je suis mal placé pour répondre, mais je pense qu’on l’est tous un peu. La carrière artistique est très difficile parce qu’on est très vulnérable. On arrive, on ouvre son cœur et les gens peuvent te cracher dessus aussi bien qu’ils peuvent t’embrasser. C’est compliqué de gérer tout ça.

C’est le prix à payer pour exercer ce métier ?

On est à la fois chaman, prêtre, chanteur, guérisseur et « divertisseur ». Parmi nous, il y en a qui sont très adulés, car ils apportent beaucoup de bonheur. Véhiculer du bonheur, ça rend parfois fou parce qu’il y a des histoires d’ego à canaliser. Votre question est difficile parce que moi-même je m’interroge sur ce sujet. Baudelaire prétendait qu’il fallait plonger dans la folie pour créer de l’art, mais moi, je prétends qu’il faut surtout être ouvert à la vie. Les émotions, les passions sont la matière brute de la chanson. Il faut savoir gérer ça pour ne pas aller à la perdition.

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Après l'interview, le 6 mars 2014.

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