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28 novembre 2013

Arnaud Dudek : interview pour Les fuyants

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Je devais rencontrer Arnaud Dudek à l’occasion de la sortie de son premier livre Rester sage. Il n’habitait pas à Paris, ça a été compliqué à organiser. J’avais tant aimé le premier que je n’ai pas voulu louper le second… Pour Les fuyants, impossible, donc, de le laisser m’échapper. Nous avons petit-déjeuné ensemble (micro ouvert) le 27 septembre 2013, à la terrasse d’un bar, à proximité de la Gare Montparnasse. Ça caillait sévère, mais l’ambiance était fort chaleureuse.

les-fuyants.jpgNote de l’éditeur :

Dans la famille Hintel quatre hommes décident d’en découdre avec la filiation. Mais l’herbe est-elle vraiment plus verte ailleurs ? Une tragi-comédie tendre et rosse, désopilante à souhait, construite comme un Rubik’s cube.

Jacob, David, Simon et Joseph Hintel n’ont pas vraiment l’esprit de famille chevillé au corps. Les uns après les autres, ils s’évaporent. Adieu famille, moquette et vieillesse : la vie, même ordinaire, est ailleurs. Courage, partons. Les trois premiers fuyants connaîtront des fortunes diverses : Jacob pose ses valises au pays de l’ennui (sidéral), David choisit les contrées éternelles (il avale un insecticide), Simon part en quête de sagesse à marche forcée (en devenant oncle actif à défaut d’être mari ad hoc). Seul le petit dernier, Joseph, hacker farouchement marxiste et amoureux transi, brise la ligne de fuite et les habitudes de la tribu.

Après Rester sage, retenu dans la sélection finale du Goncourt 2012 du premier roman et traduit aux Pays-Bas, Arnaud Dudek propose une nouvelle tragi-comédie. Ici, les personnages voudraient ne pas rester sages mais le demeurent, malgré eux. Enlevée, savamment organisée, sa mini-saga familiale, écrite en phrases courtes qui font mouche, file les chagrins et les drames de la filiation d'une voix rieuse et parfois narquoise.

L’auteur : 

Arnaud Dudek est né en 1979 à Nancy. Après Rester sage (Alma, 2012) sélectionné pour le Prix Goncourt du premier roman, Les fuyants (Alma, 2013) est son second roman.

Sa page Wikipédia.

arnaud dudek,les fuyants,interview,almaInterview :

Tu as commencé à te faire remarquer en publiant dans la revue littéraire Décapage. C’est son directeur, Jean-Baptiste Gendarme, qui t’a repéré, je crois.

C’était en 2003. Décapage existait en format papier noir et blanc, il faisait 20 pages et c’était très mal diffusé. Il n’y avait pas la diffusion par maison d’édition comme aujourd’hui.

Comment as-tu connu Décapage?

Via le site de Philippe Jaenada qui était parrain d’un des numéros. Il avait mis un lien qui amenait vers la page de la revue. J’ai donc envoyé une nouvelle à l’adresse mail indiquée. Pour la première nouvelle, j’ai reçu un mail très administratif de Jean-Baptiste disant que ça ne lui plaisait pas trop, mais que si j’avais d’autres textes, éventuellement, pourquoi pas. Comme j’en avais une quinzaine dans mon panier, dans la foulée, je lui ai envoyé une autre nouvelle. Il n’en a pas été satisfait. Il a fallu que je la retravaille. Décapage, c’est l’école de l’exigence. Pour une revue de l’époque quasiment sans diffusion, Jean-Baptiste avait la même exigence que maintenant. Finalement, j’ai participé à tous les numéros du 23 au 35. J’ai arrêté quand ils ont été repris par La Table Ronde. Les numéros se sont espacés et le gratin littéraire a commencé à grignoter les pages. Il y avait moins de place pour les auteurs du démarrage.

Avant Décapage, écrivais-tu dans le but de te faire publier ?arnaud dudek,les fuyants,interview,alma

J’écrivais surtout dans le but de me faire plaisir avant tout. En fait, j’écris depuis que j’ai 12 ans. Au début dans mon coin et ça a fini par se savoir autour de mon cercle d’amis. Beaucoup m’ont incité à participer au journal du lycée. Ce que j’ai fait. Le proviseur a failli nous interdire de publication tant ma nouvelle était hard. 

Tu étais donc déjà subversif ?

Tout est relatif. Pour un lycée de campagne de la banlieue de Nancy, je l’étais peut-être.

J’ai lu tes deux romans. Si je devais te comparer à un chanteur, ce serait Alain Souchon, mine de rien, l’artiste le plus subversif d’entre tous.

Ah oui ? Ça me plait bien cette réflexion. Je peux comprendre cette comparaison.

arnaud dudek,les fuyants,interview,almaEn 2007, tu sors un recueil de nouvelles, Copenhague, aux éditions Filaplomb.

Un homme m’a contacté via le blog que je tenais avec François Perrin, J’irai cracher sur vos blogs. Cet éditeur franco-belge voulait monter une maison d’édition uniquement dédiée aux nouvelles. C’est sorti tout à fait confidentiellement. C’est d’ailleurs aujourd’hui introuvable.

Ensuite Jean-Baptiste Gendarme t’a mis en contact avec Story Lab quand ils ont monté leur structure d’édition numérique. Et tu as publié un autre recueil de nouvelles, Les vies imperméables.

J’ai fait de l’archéologie dans mon « œuvre » de jeunesse et j’ai compilé toutes mes nouvelles. C’était juste avant mon premier roman Rester Sage.

Bon, avec ce roman, les choses sérieuses commencent… tu passes au format long. 

J’avais fait une première tentative quatre ans auparavant, mais ce n’était pas concluant. Avec le recul, je suis obligé de constater que ça ne ressemblait à rien. En fait, quand tu viens du court, c’est intimidant de s’attaquer au roman. Ce n’est pas le même exercice. Et c’est compliqué de se consacrer à un roman quand tu as une vie professionnelle chargée.

Tu as envoyé le manuscrit de Rester Sage aux éditions Alma, toujours via Jean-Baptiste arnaud dudek,les fuyants,interview,almaGendarme.

Et, à ma grande surprise, ça a fonctionné.

Et ce livre t’a donné une certaine visibilité puisqu’il y a eu pas mal de presses très positives.

Oui, ça a été plutôt bien reçu… je suis allé de surprise en surprise. Un matin, je prends mon train et je me retrouve à la Une du Monde des Livres. Donc, j’ai appelé tout mon répertoire (rires). Bernard Pivot aussi en a parlé plus que positivement. Je suis ravi pour la maison d’édition et je ne te cache pas que je suis ravi aussi pour mon égo. Mais, le plus important, c’est que ça me permet de continuer.

Je trouve ton écriture très originale. Pas du tout linéaire.

Tu as raison. Elle est comme mon esprit : un peu tordue. J’ai beaucoup de mal à avoir du recul sur ça. Qui dit école de la nouvelle, dit patchwork. J’ai donc écrit un puzzle de nouvelles qui cherche la cohérence. Finalement, ça m’a demandé presque plus de travail de cohérence que d’écriture,.

arnaud dudek,les fuyants,interview,almaPlus dans Rester sage que dans ton dernier roman, Les fuyants, il y a un truc que j’aime beaucoup, ce sont les digressions à la Pérec ou à la Jaenada.

Ce roman s’est construit par petits bouts. Je l’ai pas mal repris parce que c’était un texte un peu ancien. Pour des tas de raisons, je me suis coupé dans mon élan. Au bout d’un certain temps, quand on revient sur un texte, on est soi-même un peu perdu. Le fait de créer dans le train, par à-coup, fait que j’ai des idées de personnages qui arrivent subitement. Et qui sortent de ce que je comptais écrire. Il faut que je trouve une autre idée pour les rattacher aux autres… j’ai dû faire des plans pour m’y retrouver. Le jeu avec l’éditeur, c’était de gratter un peu pour gagner en cohérence globale.

Avec ton éditrice, pour te rendre compte si les mots fonctionnent entre eux, tu as relu à haute voix ton roman.

C’est l’école Alma Editeur, l’école Catherine Argand pour être plus précis. Se rendre compte de l’oralité pour des textes très travaillés stylistiquement, c’est primordial.

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D’après ce que j’ai compris de ton œuvre, c’est que tu parles de la société à travers des « petites vies » de « petites gens ».

C’est la conséquence de ma sensibilité couleur Coca Cola (voir photo ci-dessus). Je lis beaucoup la presse et je suis très sensible à tout ce qui m’entoure. J’ai beaucoup œuvré dans des associations. Ce ne sont pas les histoires qui me font aller vers l’écriture, mais plutôt les personnages. Et je veux intégrer une dimension sociale. J’aime beaucoup le cinéma de Ken Loach par exemple. Je n’écrirais jamais une histoire d’écrivains dans le 16e arrondissement.

Tes personnages masculins sont attachants, mais ne sont jamais reluisants. Disons-le, ils ont beaucoup de défauts.

Ils ne sont pas parfaits. Ils sont faibles.

Tu es parfois très caustique.arnaud dudek,les fuyants,interview,alma

C’est volontaire. Je veux faire passer des choses lourdes sans pathos. J’essaie de déclencher un peu de sourires. Quand tu lis l’histoire de Rester sage, ça donne ça : un pauvre type qui se fait larguer par sa copine, qui perd son travail, qui à 30 ans se pose plein de questions et qui est limite dépressif. Il y a quatre personnages paumés et l’histoire commence par un suicide. Si je n’inclus pas un peu d’ironie et de légèreté, je ne sais pas qui va lire ce roman.

Comment travailles-tu tes romans ?

Pour les deux, j’ai travaillé de la même façon. Je suis un vrai fonctionnaire, c’est horrible. En gros, c’est trois mois d’écriture intensive et après c’est 9 mois de retravail de manuscrit. C’est une question d’affinage et de cohérence.

Tu as été sélectionné dans plein de prix littéraires, dont le fameux Prix Goncourt du premier roman. Tu as même été dans la sélection finale. C’est encourageant, j’imagine.

Les prix littéraires permettent de faire pas mal de rencontres. Je me souviens, pour le Prix Emmanuel Roblès, les nommés se sont retrouvés à Blois. On a bien mangé et on a parlé aux lecteurs de ce prix de lecteurs.

As-tu des auteurs contemporains français que tu aimes particulièrement ?

Je suis Philippe Jaenada depuis toujours. J’aime aussi beaucoup Yves Ravey, que peu de gens connaissent. Un auteur des éditions Minuit qui est absolument confidentiel, malgré ces 15 romans. Ce sont des polars sociaux, un peu à la Manchette, mais encore plus épurés. Il a une écriture que j’aime beaucoup. Une écriture qui va à l’essentiel.

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Ça fait 10 ans que tu es fonctionnaire à l’éducation nationale…

Je fais beaucoup de ressources humaines. En gros, mon travail consiste à recruter des enseignants et en amont à préparer les campagnes d’emploi. L’autre parti de mon travail est de rencontrer au quotidien les gens qui ont des difficultés de tout ordre : « Mon salaire ne correspond pas à ce que j’attendais », « ma femme vient d’être mutée en Suisse, je travaille toujours à Dijon, quelle solution pouvez-vous m’apporter pour que ma vie soit plus simple ? »… des choses comme ça.

Les fuyants, c’est le roman de la fuite en avant.

Je parle de ce que je connais le mieux finalement. Face à beaucoup de complications de la vie, j’ai tendance à fuir, à me recroqueviller et à éviter les obstacles. C’est d’ailleurs un comportement très masculin. Avec mon premier roman, j’avais l’horizontalité, j’ai décidé de m’attaquer à la verticalité. Dans Rester sage, ce sont deux amis qui sont sur la même ligne, qui ont tous les deux 30 ans. L’un considère qu’il a raté sa vie, l’autre non, pas franchement, mais quand tu la rates un peu, ce n’est pas terrible non plus. La verticalité, c’est passer à la famille, passer à 4 générations et voir s’il y a un gène de la fuite.

arnaud dudek,les fuyants,interview,almaTu as mis un peu d’histoire familiale…

Bien sûr. Il y a de belles fuites dans ma famille proche. Il y a notamment un « je reviens, je vais chercher des cigarettes ! »

Comment a réagi ta famille par rapport à ce roman ?

Mes parents l’ont lu après la sortie. Il y a forcément pas mal d’histoires familiales même si c’est en filigrane. On n’en parle pas trop entre nous. En fait, ils ne m’ont fait aucun reproche.

Te considères-tu comme un écrivain ?

Non, pas encore. Il faut au moins 10 livres pour cela.

Si je dis que tu es le Claude Sautet de la littérature, tu l’acceptes ?

Je raconte des histoires très simples vécues par des gens du quotidien, mais où beaucoup de choses sont dites, mine de rien. C’est l’arrière-plan social que je trouve intéressant dans une histoire. S’il n’y en a pas, je ne vois pas l’intérêt d’écrire.

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Le 27 septembre, à l'issue de l'interview...

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