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03 octobre 2013

Gilles Paris : interview pour Autobiographie d'une Courgette (nouvelle édition)

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Gilles Paris est un auteur que j’ai fréquenté de nombreuses années sans savoir qu’il écrivait des livres. Notre relation a d’abord été professionnelle (il est un attaché de presse incontournable dans le milieu littéraire), puis elle est devenue amicale au fil du temps. Il y a un an et demi, je l’ai mandorisé pour Au pays des kangourous. J'ai récidivé avec beaucoup de plaisir à l’occasion de la sortie de la nouvelle édition de son roman « culte » Autobiographie d’une Courgette. C'était le 26 juillet dernier, un jour de canicule...

autobiographie-courgette-1260569-616x0.jpg4e de couverture :

Un nom de cucurbitacée en guise de sobriquet, ça n’est pas banal ! La vie même d’Icare, alias Courgette, neuf ans, n’a rien d’ordinaire : son père est parti faire le tour du monde « avec une poule » ; sa mère n’a d’yeux que pour la télévision, d’intérêt que pour les canettes de bière et d’énergie que pour les raclées qu’elle inflige à son fils. Mais Courgette surmonte ces malheurs sans se plaindre… Jusqu’au jour où, découvrant un revolver, il tue accidentellement sa mère. Le voici placé en foyer. Une tragédie ? Et si, au contraire, ce drame était la condition de rencontres et d’initiations – à l’amitié, à l’amour et au bonheur, tout simplement ?

À travers le regard optimiste de son jeune héros, Gilles Paris restitue le monde de l’enfance dans un récit aussi drôle que poignant.

L’auteur :

Gilles Paris dirige une agence de communication spécialisée dans l'édition. Il est également l'auteur de Papa et maman sont morts (Seuil, 1991) et d'Au pays des kangourous (Éditions Don Quichotte, 2012).

DSC083ll94.JPGInterview :

Autobiographie d’une courgette ressort 11 ans après sa première publication. Ce n’est pas un peu surprenant pour un auteur de savoir que son livre va avoir une deuxième vie ?

Le grand format est paru en 2002 et c’était déjà merveilleux pour moi de savoir que je passais en poche un an après chez J’ai lu, qui a en plus changé la couverture à deux reprises. Il a très bien marché dans cette collection. C’était déjà une aventure inouïe. Et puis un jour, je reçois un appel d’une éditrice de chez Flammarion qui s’appelle Thifaine Pelé et qui dirige la collection « Etonnantissimes ». Elle avait remarqué plusieurs critiques d’Autobiographie d’une Courgette sur des blogs de profs.

Comment expliques-tu que ton roman soit apprécié par tous les publics ?

Je me suis rendu compte que cette langue d’un enfant de 9 ans, qui est semblable à tous mes romans, est accessible à tout âge. Elle est simple, sans la moindre crudité et cruauté. Mais, je revendique le fait d’être au départ un romancier pour adulte. Jusqu’à présent, je n’ai pas écrit un vrai roman « jeunesse », même si ça me travaille un peu l’esprit.

Tu vas donc être étudié dans les écoles, comme un auteur classique.

Quand le grand format était paru, j’avais eu la chance d’avoir eu des extraits d’Autobiographie d’une Courgette dans un manuel Bordas de classe de 3e. Etre étudié en classe, ça a un côté magique.

Tu as participé récemment à un programme qui s’appelle « Lecture pour tous », qui lutte contre l’illettrisme.

Je suis allé à Nice pour rencontrer des classes de CM1, de CM2, des collèges, ainsi que dans des hôpitaux d’enfants malades … Je me suis retrouvé devant des centaines de mômes qui avaient lu mes livres et particulièrement cette version d’Autobiographie d’une Courgette.

Parle-moi de cette version assez originale.

D’abord, elle coute moins cher que la version poche, elle bénéficie de formidables dessins de Charles Berberian. Il y a des jeux, des tests.

Et un avant-propos.

Oui, son auteur décortique mon roman et en fait soudain un roman social. Moi, je ne l’ai jamais vu sous cet angle là quand je l’écrivais. Je prends toujours de la distance, je ne relis jamais mes livres, alors voir quelqu’un qui analyse mon propre roman, la manière dont je travaille, me fait sourire. Je n’ai jamais d’arrière-pensée quand j’écris, ni de volonté de lutter contre quoi que ce soit.

Charles Berberian, c’est la grande classe !img535.jpg

Au départ, il devait faire juste la couverture. Il était même réticent parce qu’il trouvait qu’illustrer un roman était un peu étrange. Un roman est une entité en lui-même et il n’a pas besoin d’illustration pour qu’on puisse le comprendre. Et puis il l’a lu… et pour ma grande chance, il l’a beaucoup aimé. Il a donc fait la couverture et une dizaine de dessins, ce qui n’était pas prévu. Ses dessins sont très poétiques, très justes et collent parfaitement au texte. C’est assez miraculeux.

Puisque le narrateur a toujours 9 ans, quelle différence littéraire y a-t-il entre Au pays des kangourous et Autobiographie d’une Courgette ?

Dans Au pays des kangourous, on était dans un milieu social assez favorisé. Le papa écrit pour les autres et la mère est toujours en voyage et gravit les échelons de la boite pour laquelle elle travaille. Dans Autobiographie d’une Courgette, on est dans un milieu défavorisé. Le héros à une mère alcoolique qui passe son temps à regarder la télévision. Le père est parti, tout ça est un peu misérable. L’enfant ne connait pas l’école, donc, ne connait aucun autre enfant, à part le voisin qui joue avec un cochon. La langue que j’ai utilisée dans Autobiographie d’une Courgette est très différente que pour Au pays des kangourous. Elle peut même déstabiliser. Ce n’est pas un langage poli et bien soigné, je voulais une « voix » d’un môme de la campagne qui n’est jamais allé à l’école. Paradoxalement, le fait qu’il tue sa mère accidentellement, ce qui est un geste absolument atroce, est sa chance. Grâce à ça, il va pouvoir trouver l’amour qui lui a manqué enfant. J’aimais bien ce paradoxe total dans le roman : un début très violent et la forme de résilience et de résurgence qui s’en suit et qui va le sauver.

Il vit des galères, ce petit garçon, mais il ne semble jamais malheureux.

C’est le miracle de l’enfance. Nous, les adultes, quand on vit un drame, on le vit à fond. Moi, j’imagine toujours le pire, comme ça, je ne suis pas déçu. Quand on est enfant, on n’a pas cette notion là du danger. Il ne faut jamais l’oublier, mais un enfant de 9 ans ne juge pas, il cherche à comprendre. J’ai toujours choisi des enfants narrateurs qui ont un sens de l’optimisme rude à toute épreuve. Tous les enfants de mes romans sont des résilients. Tous. Ce sont des enfants qui malgré le drame ou malgré le handicap qui pourrait être le leur à travers ce qu’il traverse restent d’un stoïcisme absolument total, comme si au fond les épreuves n’étaient là que pour les renforcer. Dans la vie, ce ne sont pas les épreuves qui sont importantes, c’est ce qu’on en fait. Les adultes ont plutôt tendance à dramatiser et à compliquer les choses.

Toi, quand tu as des soucis, tu agis en adulte, je le sais, je te connais, mais au fond de toi, je suis sûr que tu as un regard d’enfant face à eux.

Je suis d’accord avec toi. Je crois que j’ai ce point commun avec mes narrateurs. Je suis quelqu’un qui a beaucoup de mal à juger les gens. Je n’ai pas d’à priori sur les gens en général. Il m’est arrivé de me faire avoir à cause de cet état de fait, mais pas tant que ça parce que je sens bien les gens. J’ai une hyper sensibilité envers eux. Je les sens ou je ne les sens pas. Mais je ne juge pas. Quelqu’un qui me ferait un truc pas cool, je ne vais pas tout de suite en faire un ennemi, je vais d’abord essayer de comprendre pourquoi il a fait ça.

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Le Gilles Paris auteur se comporte-t-il comme le Gilles Paris attaché de presse ?

Ce sont deux personnes différentes. Je m’occupe de beaucoup d’écrivains et beaucoup d’entres eux ne savent pas que je le suis moi-même. Je ne leur dis pas. Il y a plein d’éditeurs avec lesquels je suis sous contrat qui l’ignorent aussi complètement. Dans mon métier, ce qui est très important, c’est d’être le plus discret possible. Ma vie privée, je n’en parle jamais à part à mes amis très proches. Je fais vraiment la différence entre mon métier et la vie privée. Ma place n’est pas dans la vie de mes auteurs. A part 4 ou 5, la plupart des auteurs dont je m’occupe ne sont pas des amis.

L’action du livre se situe notamment dans une maison d’accueil. Tu as enquêté sur ce genre d’établissement ?

Quand ce livre est sorti, à l’époque chez Plon, on éditait un juge pour enfant. Je l’ai rencontré et il a commencé à m’expliquer comment ça se passait quand un enfant tuait sa mère. Il m’a dit trois choses. Premièrement : un enfant qui tue un de ses proches, ne se rend pas toujours compte de ce qu’il a fait tout de suite. Deuxièmement : il est tout de suite prononcé comme un incapable mineur. Troisièmement : il m’a aiguillé vers la fondation Cognac Jay.

Samoreau(pressoirs_du_Roy)1.jpgUne fondation qui crée et développe des établissements de solidarité sociale dans les secteurs sanitaire, médico-social, social et éducatif pour tous les publics.

Oui, c’est exactement ça. Je suis allé voir la directrice des Pressoirs du Roy, établissement qui appartient à la Fondation, et dont je me suis largement inspiré. J’ai dû aller la voir souvent pour gagner sa confiance. Elle m’a présenté aux éducateurs. Ils m’ont énormément aidé à comprendre leurs personnalités très différentes les unes des autres. Chacun avait une manière d’approcher les enfants et j’ai voulu montrer cette diversité à travers différents éducateurs du roman. En tout cas, je n’ai pas voulu faire un livre sur les rouages d’une maison d’accueil, je voulais juste que ce soit crédible.

Est-ce que tu crois que tu changes la vie des gens quand ils te lisent ?

Je ne crois pas. A une exception près. Au salon du livre de Gérard Collard, à Saint-Maur-des-Fossés, une dame est venue me voir dans l’après-midi. Elle m’a dit qu’elle était prof de français et que, quand elle a lu mon livre, elle a décidé de changer sa vie. Elle est devenue éducatrice. C’est dingue ! Je trouve ça sublime.

Je vais te dire la vérité. J’ai commencé Autobiographie d’une Courgette un peu àalbums_2013.12.jpg reculons, un peu comme quand j’ai lu Au Pays des kangourous parce que j’ai un peu de mal avec les narrateurs enfants. Or, à chaque fois, tu réussis à me happer. Je commence tes livres, je ne les lâche plus.

Les émotions de mes enfants, je les vis au moment où je les écris. Si c’est une scène qui va t’émouvoir, tu peux être sûr que je pleure en l’écrivant.

L’histoire de Courgette, ce n’est pas ton histoire, on est d’accord.

Non, moi j’ai eu la chance d’avoir une enfance heureuse. Mes parents étaient ce qu’on appelle des bourgeois moyens. Mon père était architecte, maman ne travaillait pas. J’ai une sœur, Geneviève, qui est artiste et chanteuse. On avait une vie plutôt agréable. On habitait un bel appartement à République.

Bref, ta vie, ce n’était pas Les Misérables.

Peut-être que ça donne la distance nécessaire pour parler d’enfances qui sont moins agréables. La projection de l’autobiographie dans les romans me laisse perplexe. Moi, c’est la partie inconsciente qui m’intéresse. Te rendre compte ultérieurement que tu as écrit une scène qui au fond correspond à quelque chose que tu as vécu il y a longtemps, je trouve ça plus beau que de déverser des choses trop personnelles dans un roman. Par exemple, Au pays des kangourous est un roman beaucoup plus autobiographique et j’ai eu du mal avec ça. Je savais que j’allais mettre des choses de moi, je savais que j’allais devoir parler de choses personnelles.

Sur la dépression, je le rappelle.

Oui et c’était très personnel. C’était quelque chose qui me retenait presque, mais j’ai fini par y aller quand même.

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Habituellement, tu sors un livre tous les 10 ans… et là, j’entends avec stupeur que tu sors déjà un nouveau livre chez Héloïse d’Ormesson. Que se passe-t-il Gilles ? D’où vient cette frénésie d’écriture ?

Je ne me suis jamais dit en prenant mon petit déjeuner : « Tiens ! Si j’écrivais un livre tous les dix ans ! ». Aujourd’hui, j’ai 54 ans, si je continue à écrire un livre tous les 10 ans, il ne m’en reste pas beaucoup. Or, j’ai encore beaucoup de chose à raconter. Et puis l’accueil d’Au pays des kangourous s’est tellement bien passé que j’ai décidé d’arrêter ce rythme et de passer à la vitesse supérieure. C’est vrai que je me suis lancé dans une frénésie d’écriture. J’ai d’abord écrit des nouvelles, parce que j’adore ça. J’en ai publié plusieurs pour des journaux et pour des sites Internet. Albin Michel m’a aussi demandé d’écrire des textes. Il y en a un qui va être publié à la fin de cette année dans une collection qui s’appelle « Toi mon frère, toi ma sœur ». C’était un texte très autobiographique, du coup, j’ai beaucoup hésité à me lancer dans cette entreprise et je l’ai fait. Encore par le biais d’un enfant de 9 ans. Ca me permettra d’avoir de la distance. Albin Michel m’a demandé de faire la même chose à propos de mon père. Ca sortira l’année prochaine, après mon roman L’été des lucioles, chez Héloïse d’Ormesson.

Ce livre aussi aura un narrateur âgé de 9 ans ?

Ça fait 40 ans que j’écris comme un enfant de 9 ans, je ne vais pas soudain me mettre à écrire comme un adulte. J’ai essayé, ça ne marche pas. Cette langue, je l’ai en moi et j’ai beaucoup de choses à raconter avec. Il faut toujours surprendre le lecteur. Quelque soit le milieu et l’histoire, il faut systématiquement tout changer.

Ce qui est le cas de L’été des lucioles?

Ce sera un roman beaucoup plus léger… en apparence, évidemment, je m’appelle quand même Gilles Paris. Il n’y aura pas trop de fond social derrière, mais une dimension beaucoup plus romanesque. Quand j’ai rendu les premières épreuves à Héloïse d’Ormesson, femme peu expansive et discrète,  et que j’ai attendu son retour, j’avais un peu peur. Au final, ce qu’elle m’en a dit m’a beaucoup touché.

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Avec Gilles Paris, à l'issue de l'interview, le 26 juillet 2013.

Bonus : Lire un livre et se retrouver citer en bas de page dans l'avant-propos (ce n'est pas la première fois, certes, mais cela fait toujours bizarre d'être une "source")...

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