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06 juillet 2013

Maryline Martin : interview pour Les Dames du Chemin

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Maryline Martin a décidé de rendre hommage près de 100 ans après l’horrible "grande guerre", celle des tranchées et du Chemin des Dames, aux poilus et à leurs compagnes de souffrance… « Les nouvelles qu’elle nous propose dans Les Dames du Chemin sont autant d’incursions dans la vie de malheur des ces soldats, sursitaires de la mort et dont la dernière image avant le grand voyage sera celle d’une mère ou d’une amante ».

Ne le cachons pas, Maryline Martin et moi nous connaissons depuis quelques années. La mandoriser officiellement (le 14 mai dernier) à été un curieux exercice de style, mais sa sincérité et ma curiosité sur ce pan-là de sa vie ont eu pour conséquence de me permettre de dépasser la difficulté que j’ai habituellement à interviewer quelqu’un que je connais personnellement et que j’apprécie.

537716_611994612160283_1742984781_n.jpgNote de l’éditeur :

Ce 16 avril 1917, nous voici à nouveau dans les entrailles de l’enfer. Nous attendons le coup de sifflet pour monter à l’assaut.
J’ai conjugué le verbe attendre à tous les temps. J’ai attendu sans angoisse la lettre de mobilisation. J’attendais avec impatience les lettres et les colis, ces traits d’union avec l’arrière. Aujourd’hui, j’attends la mort, cette faux qui m’a seulement effleuré durant deux ans. Camarde, camarade…

Des recherches sur son grand-oncle tué au Chemin des Dames ont amené Maryline Martin à écrire ce recueil de nouvelles sur la Grande Guerre.

« Dès les premières pages, j’ai senti que ce que je découvrais n’était ni banal ni rebattu, et qu’au-delà des personnages embarqués dans le tumulte et les violences de cette Grande, mais épouvantable Guerre, il y avait autre chose. »
Jean-Pierre Verney (conseiller du Musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux)

L’auteure :

Maryline Martin est née en 1967 à Angoulême. Pour des raisons professionnelles, elle vit à Paris où elle travaille dans un service de Ressources Humaines.

Quand elle n'écrit pas, elle chronique ses lectures au micro d'une émission littéraire Le Lire et le Dire sur Fréquence Paris Plurielle.

Maryline Martin possède un blog à découvrir sans tarder: http://marylinemartin.blogspot.com/

Et un site est dédié à son livre Les Dames du Chemin : http://lesdamesduchemin.blogspot.fr/

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Interview :

Depuis que je te connais, ça fait maintenant quelques années déjà, j’ai toujours su que tu t’intéressais à cette période-là de l’histoire. Je me demandais pourquoi.

C’est l’époque qui m’intéresse avant tout. Après, le travail que je fais sur la Grande Guerre, je le qualifierais de « devoir de mémoire ». Je dis toujours : « Pour savoir où on va, il faut savoir d’où on vient ». C’est vrai que depuis que je suis ado, quand je me promène et que je vois des églises ou un monument aux morts, je ne peux pas m’empêcher de lire un par un les noms de ces jeunes hommes, de ces pères de famille qui ont été dézingués les uns après les autres. Je ne peux pas non plus m’empêcher d’avoir de l’empathie pour eux et leur famille. Je suis incapable d’en expliquer les raisons.

Est-ce que tu as écrit ce recueil de nouvelles pour expulser ce que tu n’arrives pas à exprimer avec la parole ?

C’est intéressant ce que tu viens de dire. Tu as employé le mot « expulsé ». C’est comme un accouchement alors ?

Oui, pardon. Je ne voulais pas dire ça. Mais, tu sais que j’écris un livre actuellement sur ma grand-mère et la Deuxième Guerre mondiale. La petite histoire dans la grande. Le mot expulser me convient et du coup, inconsciemment, je l’ai utilisé pour toi.

C’est intéressant. Mais, je comprends. C’est un truc viscéral qui est en toi. Tu m’avais raconté que ta grand-mère avait fait un enfant avec un soldat autrichien pendant cette période et qu’elle avait confié cet enfant, ta maman, à une dame qui tenait des hôtels à Vichy, c’est ça ?

Oui. Je n’arrive pas à assumer d’être le petit fils d’un soldat autrichien. En tout cas, quelle mémoire !

Pardon, c’est moi qui suis en train de te psychanalyser dis donc !

Bon, je reprends les rails de l’entretien… pourquoi as-tu écrit ce recueil de nouvelles ?

Merci de ne pas avoir demandé : « Pourquoi une femme de mon âge écrit un tel livre ». On me pose cette question de cette manière-là sans cesse. Ça m’ennuie de devoir légitimer l’écriture de ce livre. Alors, j’invoque encore « le devoir de mémoire ». J’explique que quand j’étais petite, je passais mes vacances en Normandie et que, dans la maison où je logeais, il y avait le portrait de ce jeune homme, disparu à l’âge de 20 ans lors de la Grande Guerre.

Ton grand-oncle, Abel Marchand, à qui est dédié ton livre.

Oui, c’est ça. Pour ma famille, il était porté disparu à Verdun et puis on a mis un couvercle dessus et on n’en parlait plus. Les années ont passé et c’est toujours resté derrière moi.

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Que se passe-t-il en 2004 ?

Je vois aux actualités qu’il y a des nouveaux outils qui viennent d’être créés pour rechercher les disparus, dont une page dédiée à 14-18. Je suis allée jeter un coup d’œil. Je tape le nom de mon grand-oncle et découvre avec stupeur qu’il possède une fiche matricule sur laquelle j’apprends qu’il a une tombe et qu’il est enterré à Cerny-en-Laonnois, dans l’Aisne. À partir de ce moment-là, je décide de remonter à la source et de partir en pèlerinage. Il a fallu que je reprenne contact avec la seule survivante de la lignée de mon grand-oncle, c'est-à-dire ma grand-tante. Nos retrouvailles ses sont super bien passées. Je lui ai annoncé que j’allais me rendre à Cerny et que j’allais prendre des photos de la tombe. À 90 ans, c’était important pour elle qu’elle fasse son deuil, enfin. Le deuil n’avait jamais été fait dans cette famille. Devant la tombe de mon grand-oncle, je lui ai dit que lui et ses camarades du 156e régiment d’infanterie n’étaient pas morts pour rien et que j’allais faire quelque chose de ça. À partir de ce jour, j’ai creusé ma tranchée et je ne suis toujours pas remontée. Ce livre m’a demandé 4 ans de travail.

Tu as du mal à revenir ?

Je ne reviens pas. Je suis bien là-bas. Je suis bien avec eux. Ça me tient toujours à cœur, mais maintenant, je songe à passer à autre chose, à écrire autre chose.

260580_647193041973773_1971274205_n.jpgCe recueil met en scène beaucoup de femmes. Tu leur rends un hommage appuyé.

C’est normal, elles étaient le trait d’union entre les mecs qui se faisaient dézinguer au front et l’arrière. Je parle de toutes les femmes dans ce livre. Les campagnardes qui ont dû mener les travaux des champs à bien en l’absence de leur mari avec des outils pas du tout adaptés à leur morphologie. Je parle de toutes les femmes, les « munitionnettes »  (les femmes embauchées dans les usines d'armement), les infirmières, les marraines de guerre (les femmes qui entretenaient une correspondance avec les soldats esseulés en leur envoyant des lettres et des colis), les prostituées…

Les prostituées. Ça, c’est un sacré sujet tabou dans la Grande Guerre !

Elles avaient pourtant un rôle important parce que les soldats étaient avant tout des hommes.

Il y a des scènes explicites dans tes nouvelles.

Non, c’est nuancé. Ce n’est pas sexuel, c’est textuel.

Jolie formule ! Tu écris très bien et ce livre m’a ému quasiment aux larmes. Et tu n’as pas tout à fait le même style entre deux nouvelles.

À chaque fois que l’on me dit ça, ça me touche. Moi, tu sais, je suis le doute permanent. Je me remets sans cesse en question. Je suis arrivée là où je voulais, mais ça m’émeut que des lecteurs me disent qu’ils ont été touchés. Si j’ai su transmettre quelque chose en touchant la corde sensible des gens, j’ai tout gagné mon pari.

Parfois tu décris les choses de manière abrupte, parfois, c’est plus suggérée.

La difficulté, c’est de trouver le bon tempo et ne pas heurter. C’est un sujet déjà difficile, il faut tenter de rester dans cet entre-deux. Je veux apporter des choses aux lecteurs et lui en apprendre de manière didactique sans être trop dans l’historique clinique.

Pas trop chiant, quoi !

Voilà ! Dans une même nouvelle, je voulais aussi ouvrir les histoires et explorer plusieurs facettes, plusieurs axes.

Hormis la première nouvelle qui raconte l’histoire de ton grand-oncle, les autres sont des histoires inventées…

Même la première, comme j’avais très peu d’éléments,  j’ai pas mal romancé.

Il était avec toi de toute façon… il t’a influencé.maryline martin,les dames du chemin,interview,mandor

Ne plaisante pas avec ça. Il est toujours là, à mes côtés, j’en suis certaine. Il est même peut-être assis à côté de nous sur ce canapé à nous écouter. Tu sais, j’ai eu des moments de doutes pendant l’élaboration de ce recueil. Il m’est arrivé de ne plus y croire. Il y a eu le moment où il a fallu chercher l’éditeur. On m’a souvent dit « c’est bien écrit, mais c’est trop littéraire, c’est trop historique, c’est trop ci, c’est trop ça, ça ne rentre pas dans notre ligne éditoriale… » Pendant tout ce temps-là, j’avais l’impression qu’il était derrière moi à m’encourager et à me dire : « Vas-y ! Il faut continuer ».

La nouvelle, c’est un bon format pour toi ?

Je voudrais écrire un roman, j’ai bien des idées, mais je n’y parviens pas. Le format de la nouvelle me convient bien. Je suis assez pragmatique comme fille, je vais toujours à l’essentiel. Jamais de fioriture.

Il y a des cartes postales qui illustrent chaque nouvelle.

J’y tenais profondément. Ce livre est un bel objet. Je dois d’ailleurs remercier l’éditeur d’avoir fait un si beau boulot. Je voulais qu’il soit exactement comme il est en définitive. Je souhaitais également qu’il ne soit pas cher. Je ne voulais pas que son prix soit un frein à l’achat. Du coup, parfois on m’en achète deux.

Est-ce que tu vas mieux depuis que ce livre est sorti ? Je veux dire par là, est-ce que ce travail psychanalytique a réglé des trucs en toi ?

C’est intéressant la façon dont tu me poses cette question. Ce n’est pas neutre. Alors, oui, je vais bien, mais je n’ai jamais été mal. Il paraît qu’aujourd’hui, je suis plus épanouie. Les gens me disent que mon visage n’est pas le même. Comme si je rayonnais enfin. Sans plaisanter, ce livre est vraiment l’aboutissement d’une reconnaissance au niveau de mon travail.

Je sais que quand tu toucheras des droits d’auteurs, tu feras quelque chose qui te tient à cœur et qui bouclera cette première boucle.

Oui, j’irai mettre une plaque en l’honneur du 156e régiment d’infanterie. Ça me permettra de réellement tourner cette page.

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Jean-Pierre Verney et Maryline Martin.

Parlons de ta préface signée Jean-Pierre Verney, le spécialiste renommé de la Première museegrandeguerreAFen131x214.jpgGuerre mondiale. Un homme important et symbolique pour toi. Il a dit que ton livre était une forme de « poésie de l’horreur ».

Ça m’a beaucoup touché. C’est une amie qui m’a incité à envoyer mon manuscrit à Jean-Pierre Verney en décembre 2011. Je ne croyais pas que cela pouvait aboutir à quelque chose, mais j’ai l’audace des timides. En janvier 2012, Jean-Pierre Verney m’appelle pour me dire qu’il aimerait me rencontrer pour parler de mon manuscrit. 15 jours plus tard, je suis allée le voir et nous avons visité le Musée de la Grande Guerre de Meaux qui réunit l’ensemble de sa collection personnelle. Ensuite, il ma posé des questions sur le pourquoi du comment de ce livre. Le feeling est bien passé entre nous, alors j’ai osé lui demander de m’écrire la préface. Il a accepté tout de suite.  Quand j’ai trouvé l’éditeur, il a été très content. Il m’a dit qu’il espérait que son humble préface me conviendrait. Quand je l’ai lu, j’ai pleuré. J’ai pleuré parce qu’il avait vraiment compris le sens de mon travail. Et Jean-Pierre Verney, c’est quand même une sacrée caution. Aujourd’hui, grâce à lui, mon livre sera en vente dans la librairie du Musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux. Tu ne peux pas t’imaginer à quel point c’est important pour moi.

Je te laisse le mot de la fin.

Je voulais absolument préciser que quand on écrit on est seul, mais qu’après, il faut un peu d’aide. J’ai eu la chance d'avoir pu bénéficier de deux relectures qui ont été très importantes pour moi tant au niveau de la forme, je pense à Monique Gerbaud, et pour les précisions historiques, à Jean-Pierre Verney... tous deux cités à la fin du recueil.

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