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15 juin 2013

Ingrid Desjours : interview pour Sa vie dans les yeux d'une poupée

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Dans le nouveau polar d’Ingrid Desjours, Sa vie dans les yeux d'une poupée (Plon), se pose, en filigrane, la question du rapport au corps accidenté, du deuil, ou encore des conséquences psychologiques d'un grave traumatisme, jusqu'à la folie parfois. Vous ne ressortirez pas indemne de ce thriller psychologique unique.

Ingrid Desjours est passée me voir le 6 mai dernier. Voici donc la deuxième mandorisation (voir la première ici) de cette auteure qui n’a ni la langue, ni la plume dans sa poche.

ingrid desjours,sa vie dans les yeux d'une poupée,interview,mandor4e de couverture :

Barbara, vingt-quatre ans, a tout oublié de l'horreur qu'elle a vécue, ce soir d'hiver dans un parc désert. Pourtant, de cette incursion au cœur de la douleur et de l’épouvante, elle n'est pas revenue seule : elle a ramené avec elle une vision, une hallucination tenace, entrevue à travers les lambeaux de son cauchemar. Une image avec qui la jeune femme vit. Hantée, obsédée. Et habitée par une soif inextinguible de vengeance dont la poupée qu’elle vient de s’offrir se fait le relais. C'est comme ça que la douce Barbara se laisse progressivement posséder par un double maléfique. Et commet en son nom les pires atrocités. Sur ses traces, Marc Percolès, flic provocateur et omniscient, au corps et au cœur plus couturés que Frankenstein. Il est le premier à faire le lien entre la petite esthéticienne sans histoire et le monstre qui torture des hommes, la nuit tombée. Prêt à tout pour la coincer, il n'hésitera pas à sortir du cadre légal pour arrêter l'escalade de violence. Mais, en cours d'enquête, il comprendra que Barbara ne tient pas forcément les rênes de sa folie, et que d'autres personnes de son entourage ont tout intérêt à ce qu'elle continue. Et que, elle aussi, il devra la sauver.

L’auteure : ingrid desjours,sa vie dans les yeux d'une poupée,interview,mandor

Née en 1976, Ingrid Desjours est psychologue spécialisée en psycho-criminologie. Après avoir pratiqué en Belgique auprès de criminels sexuels, elle se consacre aujourd’hui à l’écriture romanesque et scénaristique. Elle a déjà publié Echo et Potens (Plon, 2009 et 2010) remarqués et plébiscités par la presse et le public. Elle a animé l’écriture de Connexions, un polar interactif édité en partenariat avec l’émission Au Field de la nuit (TFI).

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ingrid desjours,sa vie dans les yeux d'une poupée,interview,mandorInterview :

Ton livre commence avec une scène de viol très réaliste.

C’est la scène fondamentale constructrice de ce qui va se passer par la suite et à la fois destructrice. Je ne pouvais pas concevoir un viol autrement que dans la violence. C’est marrant parce que je ne m’attendais pas à ce que les gens réagissent autant sur cette scène. Et c’est surtout les hommes qui sont surpris, choqués pour certains d’entre eux. Dans une scène d’amour, j’aime bien ménager la pudeur de mes personnages. Dans ce cas là, je préfère suggérer parce que c’est quelque chose de beau et on a tous nos références en termes de sensualité et d’amour. Là c’est facile de laisser l’imagination du lecteur faire son travail. Pour cette scène de viol, je ne voulais pas qu’il y ait d’esquive et d’ambigüité possible. Je déplore que dans certains films elles soient un peu érotisées, ce qui fait que l’on arrive à des scènes qui peuvent devenir esthétiques, voire excitantes. Moi, je ne voulais surtout pas ça. Je voulais montrer l’horreur de ce qu’une femme subit dans ces moments-là et décrire tout ce qui peut monter dans la tête d’une femme qui se fait violer, ce à quoi elle va s’accrocher…

Ton héroïne, Barbara, qui a été victime de ce viol, met un voile sur cette partie là de sa vie.

Ça montre bien qu’après des agressions, qu’elles aient eues lieu dans l’enfance ou à l’âge adulte, c’est important de pouvoir mettre des mots dessus. Petite, déjà, Barbara n’a pu mettre de mots dessus quand son beau-père l’a violé. Quelque part, elle était dans le déni. Elle n’a pas de petit ami, elle est « pure », elle sait que passer en pleine nuit dans un parc, pour une femme seule, ce n’est pas le meilleur truc à faire. Quelque part, elle est dans une répétition de schéma. Je ne dis pas qu’elle recherchait à se faire de nouveau violer, mais elle s’est mise en danger. Elle est dans la peau de victime depuis toujours. Elle se vit victime depuis toujours justement parce qu’il y a eu ce déni. Ce livre met beaucoup l’accent sur l’importance de dire les choses, de les nommer. Plus tard, finalement, ce qui va lui permettre de croire en une rédemption possible, et de lui faire accéder à une part de beau, c’est la façon dont un homme va la nommer. Un détail qui révolutionne tout dans sa tête.

Pour tous les personnages de ton roman, Barbara, Marc, le flic et la maman de Barbara, on se demande constamment s’ils sont victimes ou tortionnaires.

La mère, par exemple, elle est les deux. Se sentir victime et ne pas dépasser ce statut de victime, ça autorise à plein de choses. Ça autorise à se plaindre, à faire payer les autres, à envahir les autres avec sa douleur, sa peine et son martyre. « Oui, mais moi j’ai besoin de réparation, après tout ce qui m’est arrivé… » et, finalement, la victime se transforme en bourreau. Ce n’est pas une démarche, ce n’est pas volontaire, mais pour moi, c’est la logique des choses.

Les mères dans tous tes romans sont un peu tordues… je ne te demande pas pourquoi ?ingrid desjours,sa vie dans les yeux d'une poupée,interview,mandor

(Sourires. Mais pas de réponse.)

J’ai remarqué que tu ne t’interdis rien quand tu écris un livre. En tout cas, tu ne respectes pas les codes du thriller.

Déjà, je lis très peu de genre de roman, voire pas du tout. Les codes, je peux allègrement m’assoir dessus parce que je ne les connais pas. Et je n’ai pas envie d’écrire selon un canevas préétabli.

Il y a beaucoup plus de psychologie que chez bon nombre de tes confrères auteurs de thriller.

La psychologie m’a toujours fasciné, j’ai d’ailleurs fait des études assez conséquentes sur le sujet, tu le sais. Depuis que je suis gamine, j’observe les gens. Et je n’observe pas seulement ce qu’il y a de plus beau. Rassure-toi, je suis capable de m’émerveiller des belles choses, mais j’ai un gros problème dans la vie, c’est que je ne suis dupe de rien. J’ai une lucidité, comment dire…  abominablement douloureuse. Ça plus mes études plus mon expérience professionnelle, oui, ça donne des livres où la psychologie est mise en avant. Ce que j’aime, c’est gratter derrière le vernis, derrière les apparences. « Si j’arrache un morceau de ta peau, il y a quoi derrière ? » C’est ce que je me demande toujours quand je discute avec quelqu’un. Même les masques que l’on porte sont révélateurs de ce qu’on est. On ne choisit pas par hasard. Déjà, on en choisit une que l’on peut porter. Les gens ne savent pas regarder en profondeur. Ils regardent en surface.

Le flic, Marc Percolès, est désagréable, abjecte souvent, de mauvaise foi tout le temps.

Pour moi, il est extrêmement attachant. C’est un hérisson. C’est quelqu’un qui te dit merde avant de te dire oui parce que c’est sa façon à lui de se protéger. C’est un écorché vif, dans tous les sens du terme en plus. Il préfère tenir les gens à distance que d’être dans cette souffrance permanente que les autres sont susceptibles de lui apporter. Il pense que quoiqu’il advienne, on va finir par lui faire du mal. Il a du mal à croire en la nature humaine dans ce qu’elle peut avoir de beau. Donc, il envoie chier.

Barbara, elle, finit par avoir un petit copain, Raoul, qui n’est pas moins qu’un sombre connard.

Elle ne sait pas qu’elle est mignonne. Elle ne sait pas qu’elle pourrait en avoir un autre. C’est un choix de dépit. C’est un choix de noyée. En fait, elle tend la main et elle attrape celle du premier qui passe par là. Elle a quand même l’espoir qu’il la sauve. Elle a une image catastrophique des hommes, finalement, lui, l’a conforté dans l’idée qu’elle n’est rien, qu’elle est secondaire, qu’elle n’est bonne qu’à la satisfaire sexuellement ? C’est très cohérent par rapport à l’image des hommes qu’elle s’est construite petite.

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Bon, nous allons évoquer son amour pour les poupées. C’est ce que justifie le titre de ce livre.

La poupée qui parle à Barbara, c’est plus un symbole. Histoire d’avoir une interface parlante plutôt que quelque chose qui lui vient d’on ne sait où. Je trouve que la poupée se prête tellement à toutes les projections. Il y a un côté fascinant. Depuis la sortie du livre, je découvre à quel point les poupées font flipper beaucoup de gens. À partir du moment où on quitte le monde de l’enfance, une poupée perd tout son côté charmant. Ça doit renvoyer à une part de soi qui est morte et on ne veut pas être confronté à ce qui nous renvoie à l’enfance.

Je sais que les personnages de ce livre t’ont envahi pendant l’écriture. À quel point ?

C’est une question de résonnance. Marc et Barbara étaient indissociables de ce que j’étais au moment où je l’ai écrit. J’avais envie d’être autant amoureuse que Barbara et je me sentais tellement Marc.

ingrid desjours,sa vie dans les yeux d'une poupée,interview,mandorÇa va loin.

Le personnage qui est le plus moi, c’est Marc, à l’évidence. Quand j’écrivais ce livre, j’avais des émotions « montagne russe ». Je voyais tout à travers les yeux de Marc et j’avais les espoirs de Barbara. Est-ce que ce sont eux qui m’habitaient ou est-ce moi qui les remplissais de moi à ce moment-là? Peu importe parce que dans les deux cas, ça fait boite de résonnance, ça finit par vibrer.

Tes lecteurs te disent souvent que c’est un livre dur.

J’aime bien quand on me dit ça, parce qu’au moins, ça a provoqué quelque chose.et ça ne laisse personne indifférent. Ce qu’on me dit souvent, c’est qu’après avoir refermé le livre, il faut un petit temps de réadaptation. On m’a dit que les personnages continuaient à exister quelque part.

C’est vrai que tes personnages sont très très forts.

Pour moi, ce ne sont pas des personnages, ce sont des personnes. C’est ça qui fait toute la différence. S’il y a truc que j’ai remarqué depuis que j’écris, c’est que finalement les lecteurs aiment bien avoir leur propre représentation et moi, je n’ai pas à leur imposer ma vision. Je leur donne des cartes et après, ils en font ce qu’ils veulent. Si j’imposais un physique et un personnage, ce serait déjà rentrer dans une espèce de dictature et je ne veux pas être un dictateur.

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Une interview "coup de poing"!

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