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23 mai 2013

Grégoire Delacourt : interview pour La première chose qu'on regarde

Delacourt Grégoire1_copyright Benjamin Decoin.jpg

(photo : Benjamin Decoin)

Grégoire Delacourt est mon invité du jour. Avant de lire l’interview qu’il m’a accordée, voici ma chronique à propos du livre pour lequel il me reçoit, La première chose qu'on regarde, publié dans Le magazine des espaces culturels Leclerc daté du mois de mars 2013.

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Avec Grégoire Delacourt, nous avons des amis communs, ce qui a facilité notre approche mutuelle. Cela étant, l’homme et disert et sympathique naturellement. Le 25 avril dernier, ce fils de pub m'a reçu dans la salle de réunion de son agence Quelle belle journée.

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DSC07517.JPGInterview :

C’est le livre d’après un succès qui est le plus difficile à écrire ?

Non, chaque livre est dur. Chacun est un premier livre. Mais, de toute façon, est-ce qu’un premier livre, c’est vraiment un premier livre ? On porte beaucoup de choses en soi avant de publier un premier livre. On a tous écrit des histoires dans la tête. Pour répondre plus précisément à votre question, il paraît que c’est de sortir un deuxième livre qui est compliqué. Parce que, de mémoire, il y a un romancier sur deux qui n’écrit pas de deuxième. Il y a une grosse déperdition. La liste de mes envies, le livre qui m’a fait remarquer, était mon deuxième livre. J’ai eu de la chance.

Mais, vous aviez écrit des romans non publiés avant votre premier livre, L’écrivain de la famille ?

Non, mais j’ai écrit un long métrage que j’ai même réalisé, Préférence.  Il réunissait Annie Girardot, Anna Galliena et Jean-Marc Barr. Il est sorti en salle en juin 1997, mais il n’a pas marché. J’avais aussi essayé d’écrire une pièce de théâtre parce que je suis fan de Beckett, Vian et de théâtre en général, mais c’est resté dans mon tiroir parce que j’ai considéré que les dialogues étaient un cauchemar à faire.


Préférence - Bande annonce FR par _Caprice_

La première chose qu’on regarde est un roman sur l’apparence. Sur comment on est jugé plus par son physique que par son âme.

Les gens beaux souffrent. Ils attirent les belles et les moins belles pour les raisons qui ne sont pas les meilleures. Tout le monde en veut un bout.

sipa_00641472_000051.jpegMais, le succès rend beau, aussi. Faisons le parallèle avec vous et avec votre notoriété soudaine… le regard des autres a changé sur vous.

Un peu, mais moi, je ne change pas. Je suis un homme simple. Mais, vous savez, un écrivain est caché derrière son livre. On produit quelque chose et on peut rester dans l’ombre tant qu’on le souhaite. Il y a d’ailleurs des écrivains qui ont décidé d’être cachés à jamais. On ne met pas en scène nous-mêmes notre physique, notre éloquence, comme un acteur, un chanteur, un présentateur à la télé. C’est vrai qu’un peu de notoriété fait qu’il y a une collusion entre le livre, la notoriété et l’auteur. On confond ce qui est écrit et celui qui écrit. Moi, je n’en suis pas beaucoup victime. Récemment, j’ai eu un prix donné par des lycéens à Arcachon, une jeune fille de 14 ans est venue vers moi pour me demander l’adresse de Guillaume Musso. On n’est pas encore dans la même catégorie (sourire). Mais, en gros, on est assez protégé quand on est écrivain. On ne nous emmerde pas dans la rue, on ne nous demande pas de dédicaces ou de faire des photos. Ça, c’est juste dans les salons du livre ou en dédicace en librairie. Dans la vie « normale », il y a quelque chose de distant.

Mais vous, vous portez un regard très distancié sur tout ça.

Tout retombe assez vite, il ne faut pas déconner. Notre notoriété est liée à l’actualité du livre, je ne me fais aucune illusion. Moi, je refuse toute télé ou radio qui ne concerne pas le livre. On m’a demandé de participer à telle manifestation ou faire acte de présence pour telle ou telle cause, ce n’est pas mon boulot. J’ai un travail, j’ai une famille, j’écris des livres et je tente de ne pas sortir de ça.

Quand on fait la démarche de mettre des barrières, ça veut dire que l’on sait qu’il faut s’en mettre.

Oui, vous avez raison. À ce propos, j’ai fermé ma page Facebook. On me demandait trop de choses. Trop de monde, parce que je suis plutôt sympa, me sollicitait dans tous les sens. J’ai reçu des textes, des demandes d’aides pour être publié... Ça prenait beaucoup trop de mon temps. Une des raisons qui m’a incité à quitter ce réseau, je vais vous dire franchement, c’est qu’il y a un « ami Facebook », récemment, qui a su que j’avais signé mes livres pas loin de là où il habitait. Je ne lui ai pas signalé ma venue. J’ai reçu un message dans laquelle cette personne m’engueulait parce que je ne l’avais pas prévenu et qu’il ne comprenait pas parce que nous étions « amis ». La collusion entre le réel et le virtuel m’a frappé à ce moment-là. C’est compliqué de ne froisser personne. J’ai donc arrêté Facebook un peu radicalement, il est vrai.

Revenons au livre. La première chose qu’on regarde est un roman sur l’apparence. CeLe%20miroir%20%E0%20deux%20faces.jpeg thème vous travaille-t-il ?

Il travaille l’époque. Il travaille toute une génération de gamines. J’ai trois filles, je sais de quoi je parle. Quand je lis qu’une fille sur deux envisage une intervention chirurgicale, je trouve ça terrifiant. Est-ce qu’elles ne s’aiment pas comme elles sont, est-ce qu’elles sont contraintes par les magazines, par la télé, par les romanciers, par la culture d’aujourd’hui d’être un modèle qui ressemble a quelque chose de formaté ? Ça me fait froid dans le dos. Ça me fait froid dans le dos comme quand j’ai vu au cinéma Le miroir à deux faces d’André Cayatte avec Bourvil, Michèle Morgan et Gérard Oury. Je suis dans la pub, je vois les choses. On crée des normes. C’est terrifiant de voir Jeanne Fonda qui doit avoir 125 ans qui prétend être jeune pour toujours. Non, on peut vieillir joliment. On peut-être une vieille belle dame. On n’est pas obligé de se lisser.

Ce livre évoque aussi la fascination qu’on a pour les « people ».

Les journaux « people » font des milliards de chiffre d’affaires. Les gens s’intéressent plus à la vie des gens de papier, des gens inaccessibles, plutôt qu’à leur voisin. Tout ça était présent dans mon esprit et un jour, c’est ressorti en roman.

scarlett-johansson.jpgJeanine, le sosie de Scarlett Johansson, vit très mal cette ressemblance.

Elle est prise pour quelqu’un d’autre de trop belle. On peut être pris pour ce qu’on n’est pas et c’est très dur. Je pense qu’il y a beaucoup de douleur chez les filles trop jolies, comme beaucoup de mépris chez les filles au physique ingrat. Je crois que tout le monde est déstabilisé quand il est pris pour quelqu’un d’autre que soi. Le physique est la clef d’entrée dans le monde. Quand la clef est faussée, on n’ouvre pas facilement les portes…

Arthur Dreyfuss n’est pas très attirant et cette bombe sexuelle tombe amoureuse de lui.  Vous n’avez pas eu peur de ne pas être crédible ?

La magie, c’est quand ça marche. Quand on referme un livre et qu’on se dit que tout est vrai. Je vous l’accorde, je n’y suis pas allé en finesse. J’ai décrit Arthur en caleçon avec son marcel quand il a ouvert à Scarlett. Déjà, cette scène ne devrait pas marcher. Ce qui est beau dans le travail d’un romancier, c’est de se dire que ça va marcher. J’ai aimé le vertige, la sensation d’être toujours en équilibre. Si cette histoire est incroyable, elle peut être vraie. J’ai reçu du courrier de lectrices qui me félicitent de comprendre la difficulté d’aimer, d’être aimé, et de comprendre et expliquer les problèmes liés à l’apparence.

Ça vous amuse que chaque roman soit interprété diversement par tel ou tel lecteur.

Oui. Parfois, c’est même troublant. Pour ce livre, un vieux monsieur est venu me demander dans un salon du livre, s’il y avait une lecture christique et chrétienne. L’action de mon roman se situe pendant 6 jours. Il pensait que je donnais une nouvelle version d’Adam et Ève. Arthur et Jeanine sont à la recherche de l’amour originel. Ils se dépouillent de toutes les apparences pour arriver à l’amour absolu. Cet amour est impossible et il est déjà perdu. J’ai regardé ce monsieur et je lui ai dit qu’il avait raison. C’était une interprétation possible parce que je voulais raconter la naissance de l’amour.

6a00d8345167db69e2017744b2ca8f970d-250wi.jpgVous faites beaucoup référence à Jean Follain.

J’aimerais qu’on vende du Follain. C’est de toute beauté ce qu’il a écrit. Je cite des extraits d’Exister et Usage du temps. À 18 ans, je lisais beaucoup de poésies. J’avais acheté une collection de poésie chez Gallimard, ils me sont tous tombés des mains, sauf Jean Follain qui est resté et qui a traversé un demi-siècle avec moi. Quand je voulais qu’Arthur rencontre  les mots, j’ai mis le bouquin de Follain que j’adorais. J’ai toujours mis un livre dans mes livres. Dans La liste de mes envies, c’était, Que moi joie demeure de Jean Giono.

Vous dites que les livres vous ont un peu sauvé la vie. Expliquez-moi…

J’étais en pension très tôt, et à des moments les plus noirs, les plus durs de l’enfance, c’est vrai qu’un livre a ouvert des portes, des coins de ciel bleu. J’ai compris en lisant qu’il y avait des situations pires que celles que je vivais.

Vos livres donnent de la joie à vos lecteurs, alors qu’ils se terminent toujours mal.

On ma rangé un peu vite dans les « feel good books » (des écrivains positifs). C’est du foutage de gueule. Ça me fait rire parce que dans La liste de mes envies, l’héroïne laisse crever son mec comme une merde. Elle part sans un mot. Elle est brisée cette pauvre femme avec ses millions. Je pense qu’en littérature, le bonheur, c’est emmerdant. Le bonheur, c’est bien que dans nous vies à nous, en fiction, on s’en fout. Le bonheur ne peut d’ailleurs pas s’écrire.

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envies.jpgVous décortiquez l’âme humaine dans tout ce qu’elle a de beau et dans ce qu’elle a de laid.

Oui, j’aime bien ça. Dans La liste de mes envies, c’est un truc de scientifique. Je prends une famille, quatre personnes, une maison. Je fous une bombe dedans qui s’appelle « 18 millions ». Et moi, comme un sadique, je regarde ce qu’il se passe… tout ce que ça détruit. Dans La première chose qu’on regarde, je mets deux personnes : la plus belle fille du monde et un mec banal qui aime les belles filles. Ils vont détruire tout ce qui n’est pas eux. Avec ce livre, j’avais envie de raconter une histoire d’amour pour des gens plus jeunes. Je trouve que les gamins ne lisent pas assez. Ma fille de 17 ans à lu ce livre et elle l’a trouvé très beau, très romantique. Elle m’a dit : « ton livre il est terrible, parce qu’il me fait grandir et parce qu’il m’apprend qu’on est condamné à tout perdre… et que l’on va toujours, toujours perdre ». Donc il faut accepter la perte.

Mais, j’ai remarqué que vous mettiez en avant que, dans la vie, de toute manière, on est condamné à tout perdre.

Grandir, c’est accepté de tout perdre. On perd l’amour, la santé, les rêves, les illusions et finalement la vie. Dans tous mes livres, je le remarque comme vous aujourd’hui, c’est l’idée de la perte qui m’obsède. Dans les livres, je préviens que, de toute manière, ça va mal finir. Mais avec humour et tendresse.

C’est quoi écrire un livre pour vous?

C’est une arme géniale. On peut faire du bien ou du mal. C’est bien de faire du bien, je trouve. Un livre, c’est parfois un cadeau que l’on fait aux gens. C’est extraordinaire, on fait ce qu’on veut. Il n’y a pas de patron ? Tous les jours, moi, dans la pub, il y a des clients qui me disent, « plus gros le logo » « plus petit le titre », « l’image plus souriante », « plus gourmande la moutarde »… là, dans l’exercice de l’écriture de roman, je fais ce que je veux. 

Ce qui est bien, c’est que vous n’écrivez pas pour gagner de l’argent puisque vous êtes à 276938_l-ecrivain-de-la-famille-de-gregoire-delacourt.jpgla tête de votre propre agence de publicité. Du coup, vous n’avez aucune pression.

Si on écrit pour gagner de l’argent, je pense qu’on commence à écrire moins bien. Il ne faut pas qu’il y ait un côté intéressé. L’écriture doit être un désintéressement et un plaisir absolu. On écrit pour être lu, par pour gagner sa vie. D’abord, économiquement, on ne peut pas gagner d’argent avec un bouquin. Ça ne se vend pas, faut arrêter le mythe. Si on fait 10 000, c’est un best seller quoi ! Avec mon premier livre, L’écrivain de la famille, j’ai fait 20 000 exemplaires et 70 000 en poche pour le moment. C’est formidable. Vous vendez 20 000 exemplaires vous gagnez 30 000 euros. 30 000 euros pour 3 ans de travail, ça ramène à 800 euros par mois. L’écriture, c’est un vrai besoin d’amour, d’altruisme, c’est une façon de se faire plaisir et de faire plaisir aux autres. Après, si on gagne plus tant mieux. Avec La liste de mes envies, je vais gagner un peu de sous, je vous l’avoue. Les ventes en France et à l’étranger sont considérables. Mais, je n’aurais jamais l’arrogance d’arrêter mon travail dans la pub. Ça voudrait dire que je suis sûr d’en vendre à chaque fois autant que La liste de mes envies, ce qui est impossible.

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Commentaires

J´aime beaucoup l´interview: honete, intelligent... Jái trouve dans une bibliotheque "La liste de mes envie" (en allemand) et comme ca j´ai decouvrit Monsieur Delacourt

Écrit par : Marius | 29 juin 2013

Un bon petit roman, véritable bijou de la lecture facile. En apparence ! car poésie, goût des mots bien choisis et travail sur des situations quotidiennes sont les ingrédients miracle qui font de ce court roman une réflexion sur ... l'apparence.
Ma critique complète se trouve ici:
http://www.christelle-pigere-legrand.com/La-premiere-chose-qu-on-regarde-%20Gregoire-Delacourt.php

Écrit par : CHRISTELLE PIGERE | 23 janvier 2014

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