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28 février 2013

Catherine Locandro : interview pour L'enfant de Calabre

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(Photo : blogrtbf.typepad.com)

Catherine Locandro, à travers son cinquième roman L'enfant de Calabre, nous fait vivre l'horreur de la guerre, les douleurs physiques et morales des jeunes légionnaires, mais surtout, nous mène dans une quête identitaire qui passe par une enquête familiale absolument passionnante. Ce livre, pour des raisons diverses et personnelles, m’a beaucoup intéressé. Il m’a même foutu de petites claques de temps en temps. Mais, je vous jure, j’ai tendu l’autre joue à chaque fois et j’ai en redemandé encore. Catherine Locandro est venue à l’agence le 13 février 2013.

535629_101253046708703_1284499796_n.jpg4e de couverture :

Lorsqu'elle pousse la porte de l'agence de détectives privés Azur Enquêtes, Frédérique a en main une photographie, celle de son père Vittorio, ancien combattant d'Indochine, en compagnie d'une inconnue. À Nice, ville de son enfance, elle espère retrouver la trace de cette femme blonde au teint pâle et au sourire timide. Mais à trente-neuf ans, ce qu'elle souhaite bien plus encore, c'est découvrir enfin qui était ce légionnaire taiseux. Quitte à reconstruire son roman familial. Dans un labyrinthe de souvenirs - de Diên Bien Phu à Cittanova -, de voyages en rencontres, Frédérique convoque ses aïeuls et entrecroise trois générations marquées par la douleur et l'injustice. Entre revenants et fantômes, parviendra-t-elle à démêler sa propre histoire, enchevêtrée telles les rues de Gênes, jusqu'à son issue inattendue ? Un texte incisif et poignant, comme un coup de couteau dans le rideau qui masque les secrets et conjure le sort.

L’auteure :

Née à Nice en 1973, Catherine Locandro vit à Bruxelles. Scénariste, elle publie son premier roman, Clara la nuit, qui remporte le prix René Fallet, en 2005. L'Enfant de Calabre est son cinquième roman.

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Interview :

Quand on sait que vous êtes née à Nice, que vous habitez à Bruxelles, que vous êtes auteure, vous comprenez que l’on fasse le rapprochement entre votre héroïne Frédérique et vous…

Ce livre-là est très personnel et très important pour moi. Il est un peu particulier par rapport aux précédents. J’ai l’impression d’avoir écrit les autres pour arriver à celui-ci et pour écrire celui-ci, j’ai puisé dans mon histoire familiale. Ça faisait longtemps que j’avais envie d’écrire un livre sur mon père et sur ma grand-mère maternelle. Il se trouve que mon père m’a fait ce cadeau immense de me raconter des choses sur son enfance et sur Diên Biên Phu. Il a été légionnaire dans cette bataille. J’avais donc une base autobiographique, mais j’ai voulu transformer ce témoignage en fiction en malaxant et mélangeant tout ça.

Dans le livre, le père de Frédérique est décédé. Elle tombe sur une photo où elle voit son père en compagnie d’une femme qui n’est pas sa mère.

Oui, c’est un détail important. Et sur cette photo, ce qui l’a trouble, c’est que son père a une expression qu’elle ne lui a jamais vue. Elle a l’impression d’être devant un étranger et ça va faire écho à un certain vide qu’elle a souvent senti en elle… l’impression aussi qu’il manquait des pièces au puzzle familial et à son propre puzzle intime. Elle va partir à la recherche de cette femme et elle va reconstituer l’histoire de son père. Elle va comprendre qui il était vraiment. Pour Frédérique, c’est une plongée dans le passé pour mieux comprendre le présent et pour essayer de mieux s’en sortir dans le présent.

AVT_Catherine-Locandro_6385.jpegEt vous, en tant que Catherine Locandro, ça vous a fait du bien d’écrire et de voir sortir cette espèce de bilan de vie ?

Oui. C’est la fin d’un cycle pour moi. C’est même la fin d’une quête personnelle.

J’irais jusqu’à dire une quête identitaire…

Chercher du sens, chercher à comprendre de quelle manière ce qui a pu se passer avant dans les générations précédentes a pu m’influencer aussi, de quelle manière ça a fait la personne que je suis aujourd’hui. Il faut savoir se débarrasser de bagages trop encombrants. L’important, c’est d’arriver à un moment donné à faire le tri.

Vous aviez un gros sac et vous l’avez un peu délesté, c’est ça ?

Oui. Il reste dans le sac les choses importantes, les choses qui me renforcent et que je n’ai pas envie de laisser par terre.

Ce livre a-t-il été pénible à écrire ?

C’était un peu difficile parce que j’avais cette matière qu’était le témoignage de mon père et que c’était un tel cadeau qu’il me faisait que je ne voulais surtout pas le trahir. C’est pour ça que je me suis beaucoup documenté à côté de ce qu’il m’a raconté… sur la guerre d’Indochine par exemple.

J’ai remarqué, effectivement, qu’il y a quelques passages bien éclairants et précis, sur cette guerre.

J’ai lu beaucoup de livres qui m’ont permis de m’y retrouver parce que c’est vrai que c’est un moment de l’histoire assez méconnu finalement. Les gens qui ont lu le livre sont souvent surpris par ce que je raconte sur cette période-là. Ils ne pensaient pas qu’il s’était passé toutes ces choses-là. Qui sait qu’il y a eu 12 000 prisonniers après la bataille de Diên Biên Phu, par exemple, et que parmi ses prisonniers, il n’y a eu que 3000 survivants ? Ces prisonniers ont effectué une longue marche d’à peu près 700 kilomètres dans des conditions complètement inhumaines et que je raconte.

Il y a des passages assez durs.

Je voulais être au plus près de ce qu’ont vécu et de ce qu’ont pu ressentir les hommes dont je parle. Au maximum. Je ne sais pas ce que c’est la guerre. Physiquement, pour moi, c’est une autre dimension, il fallait donc que je me mette dans la peau de ces légionnaires. J’ai essayé d’être juste dans ce que je décrivais et être juste dans ce que je décrivais c’était de décrire un carnage. Il n’y a pas d’autres mots. C’était un véritable carnage.

Est-ce que la difficulté pour vous a été aussi de vaincre une éventuelle autocensure ?2214_1019523692037_2454_n.jpg

Il fallait que j’aille au bout de ce live. Il fallait que j’écrive certaines choses. Je savais que mon père lirait ce livre, donc je ne voulais pas qu’il ait l’impression que je fais n’importe quoi avec ce qu’il m’a raconté… et en même temps, il fallait que je garde ma liberté. Il fallait que j’écrive ce que j’avais à écrire. Il fallait que j’écrive ce que ce livre exigeait de moi. J’ai dû lutter parfois contre une espèce d’auto censure, donc ça a pris du temps.

Y a-t-il eu des compromis ?

Non, justement. L’idée était de ne pas en faire du tout.

Ce livre va casser les non-dits dans votre famille, il me semble…

Je n’ai pas encore eu le retour de mon père. Je ne sais pas encore trop ce qu’il en a pensé, mais pour moi, ce livre est aussi le passage à l’âge adulte. J’ai écrit ce que j’avais besoin d’écrire, je suis heureuse que ce livre existe. Je suis heureuse d’être arrivée au bout de ce que représentait cette aventure-là.

Votre père vous a raconté son histoire parce que vous lui avez demandé ?

Je pense qu’il en avait besoin. Je lui ai offert un dictaphone en me disant que, peut-être, il allait s’en servir. Je n’en étais pas certaine. Il s’en est servi et m’a donné ses cassettes.

eho_locandro3p.jpgVous parlez aussi d’amour. D’amour entre femmes.

Frédérique était trop proche de moi pour être autre chose qu’homosexuelle. À aucun moment, je ne me suis bloquée là-dessus.

Frédérique est pleine d’incertitude sur l’amour. Elle ne veut pas se laisser aller complètement.

Elle est dans un moment de sa vie où elle ne va pas bien du tout, donc c’est difficile pour elle de s’engager. Il faut d’abord qu’elle éclaircisse certaines choses pour arriver à avancer un peu. Elle fait un peu du surplace. J’ai essayé d’emmener Frédérique à accepter le fait qu’au bout du compte son identité n’est pas quelque chose de monolithique. Son identité n’est pas forcément ce qu’elle croit, c’est beaucoup plus complexe que ça, il faut qu’elle fasse avec. J’essaie de l’amener vers une certaine forme d’acceptation.

Catherine Locandro présente "L'enfant de Calabre" pour la librairie Mollat.

Quand on écrit un livre comme L’enfant de Calabre , qui est peut-être le livre de votre vie, est-ce que l’on se demande ce qu’on va bien pouvoir écrire après ?

Très bonne question (rires). Je me la pose beaucoup en ce moment. Je sais que ce que j’écrirai par la suite sera différent. Ce fil conducteur de la quête d’identité que l’on retrouve dans tous mes livres est arrivé au bout. Il était temps de le rompre et de passer à autre chose.

Est-ce que l’on peut dire qu’avec ce livre vous avez enfin résolu vos problèmes ?

J’en ai réglé certains et j’en ai mis à plat certains autres. Dans L’enfant de Calabre, je fais dire à Frédérique que pour écrire, il faut avoir un fantôme à côté de soi. Le fantôme de Frédérique, c’est sa grand-mère maternelle. Pour moi aussi ça a été cette femme-là, que je n’ai pas connue, mais qui m’a beaucoup influencée. Quand j’ai commencé à écrire ce livre, je me suis dit que c’était aussi pour la sortir de la fausse commune dans laquelle on l’avait enterré. J’ai le sentiment d’avoir accompli la mission que je m’étais donnée.

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