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11 février 2013

BaliMurphy : interview pour La Déroute

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Photo: Nicolas Bera(t)

balimurphy-pochette.jpgLes Balimurphy sortent un nouvel album. Un bijou intitulé La Déroute (Sam Records / distribution AMG). Voilà un groupe belge qui allie avec merveille, la forme et le fond. Musicalement et textuellement, ce disque est impressionnant. Les trois membres originels de la formation, Cédric Van Caillie, Mathieu Catala et François Delvoye sont venus exprès de Bruxelles pour cette interview exceptionnelle (merci à leur attachée de presse,  Flavie Rodriguez). Le 11 janvier dernier, nous nous sommes réunis dans un bar du 10e arrondissement de Paris. Devant une bouteille de Naoussa, un vin grec, très léger, nous avons conversé tous les quatre. Rarement, j’ai entendu un tel discours sur la façon d’aborder la musique et les textes. Certes, j’ai bu du vin, mais surtout leur parole.

Biographie officielle :

Après quatre années passées sur les routes avec l’album Poussière (2008), le groupe revient avec La Déroute, résultat de deux ans de travail et d’une collaboration avec Kris Dane à la direction artistique. Continuant d’explorer les régions musicales, les rencontres entre sourires en coin et pessimisme lucide et poétique, le groupe a privilégié ici des couleurs plus blues et électriques. Un nouveau développement d’une formation au fonctionnement atypique, avec des textes soumis par Mathieu Catala (textes et percussions) et François Delvoye (textes/guitares) au chanteur/guitariste Cédric Van Caillie et à l’ensemble du groupe composé également de Rodolphe Maquet (basses) et Martin Lauwers (violon, claviers).
L’album La Déroute est empreint d’une certaine noirceur issue des expériences personnelles et des pulsations d’un monde qui court un peu plus vers on ne sait pas toujours très bien quoi.

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Photo : Nicolas Bera(t)

Interview :

Il se passe pas mal de temps entre deux disques chez Balimurphy.

François : Entre Poussière et La déroute, il s’est passé 4 ans. Avant ça, notre rythme était de tous les deux ans, voire tous les ans et demi. Ce n’était pas vraiment des albums officiels, mais plus des démos autoproduits. Avec Poussière, on a pas mal tourné, en Belgique et en Europe, donc on a pris plus de temps pour faire le suivant.

Poussière, c’est vraiment l’album qui vous a donné une plus grande visibilité.

Mathieu : On n’est pas à la une des magazines, certes, mais on a tourné dans des salles de grandes renommées, en France et dans pas mal d’autres pays.

En Belgique, vous êtes déjà très réputés.

François : En Belgique francophone, plus précisément. Quand tu fais de la musique en Français en Belgique, tu touches un public relativement réduit. Bruxelles, la Wallonie, ce n’est pas énorme. Pour nous c’est intéressant de s’exporter partout, même dans les pays non francophones. La barrière linguistique est compliquée à franchir, ce n’est vraiment pas évident dans un sens comme dans l’autre. Il y a le moment ou l’on veut d’abord s’épanouir dans notre propre pays pour commencer à franchir la frontière et finalement, très vite, on se dirige vers la France, comme tous les groupes belges francophones.

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De gauche à droite Cédric Van Caillie, François Delvoye et Mathieu Catala.

13 02 BALIMURPHY 17845-2.jpgPour toucher les deux Belgique, n’aurait-il pas fallu que vous interprétiez vos chansons en français et en anglais ?

François : On fait ce qui ressort de nous. Mathieu et moi, nous écrivons les textes et nous sommes d’expression française avec une écriture littéraire prononcée. On n’a pas envie d’écrire différemment dans le but de s’expatrier et de s’exporter.

Mathieu : Si nous procédons dans une démarche commerciale, ce sera forcément une mauvaise démarche. En revanche, c’est une démarche artistique qui pourrait nous intéresser un jour si nous rencontrons un auteur flamand.

Cédric : Il faudrait que je travaille mon accent alors.

Oui, Cédric, c’est toi qui chantes. Ce serait à toi d’assumer les textes. Bon, on sent que vous aimez les beaux textes et, c’est amusant, François et Mathieu, on a du mal à s’imaginer qu’il y a deux auteurs différents. On ne sait pas trop qui a écrit quoi tant il y a une cohérence entre les deux albums.

François : C’est parce qu’on se connait de mieux en mieux et d’album en album. Je suis plus d’accord avec toi pour La déroute que pour Poussière. On parle beaucoup plus, Mathieu et moi, et intellectuellement, on a compris l’autre. Du coup, il y a tout un univers qui se construit.

Mathieu : On était un peu rassuré dans notre démarche artistique. En tout cas, je parle pour moi, j’étais plus en confiance. François et moi, on a donc proposé un panel de chansons plus important à Cédric.

François : Et il y a eu un travail plus collectif sur les textes apportés. C’est Cédric qui choisit in fine ce qui lui parle. Peut-être que la cohésion dont tu parles vient du choix de Cédric.

Cédric : En fait, moi, je ne m’étais pas posé la question, c’est vraiment venu naturellement. Pour la première fois, dans toute l’histoire de Balimurphy, nous avons eu des réflexions sur les textes, ensemble, à discuter de chaque phrase, de chaque mot, chaque terme utilisé. On se demandait pourquoi ce mot-là, pourquoi pas un autre.

"Les soies précieuses"

Tu n’as pas envie d’écrire toi-même, Cédric ?

Cédric : Jusqu’à présent, je me disais « chacun son travail ». En fait, ça fait des mois que Mathieu, entre autres, me conseille d’essayer d’écrire. Je ne me l’interdis pas de le faire. Peut-être qu’un jour ça viendra. Passer après eux, c’est difficile. Mais tu sais, je suis très fier de chanter leurs mots. Ce sont des mots qui sonnent bien, ce sont des histoires cohérentes et intelligentes. Comme nous l’expliquions tout à l’heure, je n’écris pas sur le papier, mais on contribue tous à la création du morceau. L’acceptation d’un morceau peut prendre aussi bien 10 minutes comme 3 ans, c’est dire les discussions qu’il y a autour d’un texte.

François : Le défi dans cette organisation entre nous, c’est de ne pas perdre la force personnelle de chacun. Dans les textes ou dans la musique, quand trop de propos se mélangent on peut perdre la force originelle de l’apport de chacun.

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Parlons musique à présent. Vos albums Poussière et La déroute ont des atmosphères différentes. La déroute me paraît moins pop rock, il est plus lent…

François : On a souvent qualifié Poussière de rock festif. Pour La Déroute, on voulait donner un peu plus d’atmosphère. On a pris ensemble la décision d’avoir un regard extérieur sur notre travail. On a pris Kris Dane, qui est directeur artistique de l’album et c’est notamment cette décision qui a donné cette couleur. Mais c’était une volonté qu’on avait à la base.

Mathieu : C’est une volonté qui est venue après la création de certains morceaux. On s’est13 02 BALIMURPHY 17875.jpg rendu compte qu’on allait vers ce nouveau chemin. La décision était de bifurquer ou d’aller à fond droit devant. On avait besoin de changer d’atmosphère, de changer notre univers. Et puis, on évolue, on vieillit.

Vous intellectualisez beaucoup votre travail.

Cédric : C’est important d’intellectualiser notre projet. Il faut savoir qui on est tout le temps, ce que l’on veut dire, où on veut aller, qui on veut être, est-ce que ce que l’on raconte est vraiment ce que l’on a envie de raconter. Moi, si je dois chanter un texte, il faut que je le sente et que je sois en totale adéquation avec le propos.

Mathieu : Nous voulons amener le texte au plus près du groupe. Dans cet album-là, on était beaucoup plus décomplexé par rapport au fait que François et moi sommes les seuls dépositaires des textes. Chacun à la possibilité de faire un travail éditorial sur le texte, chacun peut dire ce qu’il en pense sans tabou ni peur de vexer. 

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François Delvoye (textes/guitare) et Mathieu Catala (textes et percussions)

Dites-moi, il faut ranger l’ego dans votre affaire.

François : Personnellement, je ne connais pas beaucoup de groupes qui fonctionnent comme on fonctionne. Deux auteurs et un chanteur qui n’écrit pas, c’est un cas de figure rare, mais intéressant. C’est un laboratoire dans lequel on expérimente. Peut-être que demain, on va changer ce cas de figure.

Mathieu : Ca évolue tout le temps et heureusement. Il n’est pas écrit dans les statuts du groupe que c’est François et moi qui devons écrire les textes.

13 02 BALIMURPHY 17928.jpgParfois, vous pensez à Cédric quand vous écrivez, puisque c’est lui qui chante ?

Mathieu : Non, jamais. On vit des vies, certainement différentes pour pleins de choses, mais  aussi plutôt similaires. On a le même âge, on va dans les mêmes endroits, on vit beaucoup de choses en commun et on écrit sur des thèmes suffisamment universels pour qu’il puisse s’y retrouver quelque part…

François : Cédric, je ne comprends pas. Tu n’as pas beaucoup apprécié mon texte sur la politique intérieure du Guatemala.

Cédric (en riant) : il faut qu’on en discute.

Vos textes parlent de l’être humain, des failles des hommes et de la mort…

François : On n’en a beaucoup discuté entre nous. Parler de la mort, c’est la meilleure façon de vivre. Un texte comme « Millésime », par exemple, est clairement une façon d’exorciser la mort. Pour contrer la société dans laquelle on vit, on occulte complètement la douleur, la maladie, la mort. « Millésime » est une chanson spontanée assez enlevée, relevée, assez légère finalement.

Mathieu : C’est une chanson à la base très personnelle et qui très vite s’est ouverte tant ce sujet est universel. N’importe qui dans la vie a déjà ou va être confronté à quelqu’un qui viendra lui annoncer la mort d’un proche. Comme le dit François, dans la société dans laquelle on vit, on est confronté à un processus extrêmement froid, extrêmement pudique. On n’admet pas la mort, on n’admet pas le mort. Il faut très vite tourner la page et le processus de deuil n’est pas du tout accepté.

François : En quelque sorte, c’est un peu notre façon de faire des rituels traditionnels comme des enterrements avec des explosions de douleurs et de joies.

Mathieu : Ce qui a été agréable pour nous, c’est de chanter cette chanson tous les cinq. Ça ramène à une espèce de veillée plutôt joyeuse ou chacun se renvoie la balle. L’idée est de dire que le deuil n’est pas une expérience personnelle, mais collective ou chacun peut interagir.

"L'Homo Ca Pionce"

Vous n’avez pas franchement une opinion très positive sur l’être humain, il me semble, en écoutant vos textes. Dans « L’Homo ça Pionce », par exemple vous dites que nous sommes une « espèce vaniteuse, futile, inutile ».

François : J’ai une très piètre opinion de l’être humain en effet, mais là, ça n’engage que moi et je me mets dans le même sac. A la base, je suis anthropologue. Ce n’est pas que je n’aime pas les humains avec lesquels je vis, mais je suis consterné par leur vanité, leur prétention et leur vacuité. Parfois, je suis à la limite de la misanthropie. Mais c’est une misanthropie qui peut être très chaleureuse.

Mathieu : Une misanthropie comme celle d’un Céline ou un Brassens.

Le fait d’écrire vous décharge donc un peu.

François : oui, carrément.  Mais, tu sais, il y a des chansons où je me fous de ma propre gueule et quand je vois le public les chanter, c’est une expérience intéressante.

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Cédric Van Caillie (chanteur/guitariste)

Et toi Cédric, tu as quelle opinion du genre humain ?

Cédric : Je suis assez d’accord dans sa globalité, mais je pense que dans l’individualité les choses ne sont pas aussi simples. Quand on fait beaucoup de rencontres, on s’enrichit et c’est là que l’on se rend compte que les gens pris un par un sont intéressants. C’est de ceux-là que l’on se nourrit pour écrire, composer, chanter et pour avancer dans notre projet.

François : Quand tu me posais la question sur ce que je pensais de l’être humain en général, je t’ai donné une réponse qui est plus une approche philosophique. Dans le concret, dans notre rapport entre nous, dans notre rapport avec le public, dans notre rapport avec les gens de la profession, je crois que nous sommes très humains et attentifs aux autres. Ce que je pense philosophiquement de l’être humain ne m’empêche pas d’aimer les gens et d’aimer la vie.

Finalement, Balimurphy, c’est de la philosophie en musique.

François : J’assume tout à fait cela.

Mathieu : Il y a dans notre répertoire, en effet, beaucoup de textes où il est clair que nous sommes navrés pour la condition humaine. Nos chansons sont personnelles, mais deviennent universelles, car nous vivons tous la même chose. On a une vraie compassion pour les autres et pour nous-mêmes, mais encore une fois, de façon globale.

Est-ce que vous pensez qu’une chanson peut changer le cours des choses ou influencer ceux qui l’écoutent ?

François : Je ne pense pas. En tout cas, il ne faut surtout pas que nous soyons moralisateurs. Là, ce serait l’horreur pour nous. De toute manière, le retour qu’on a du public c’est qu’il est plus réactif sur nos chansons d’amour que sur nos chansons philosophiques.

"Les cent planètes"

La chanson qui ouvre l’album « 100 planètes » explique qu’il faut arrêter de nous plaindre de nos vies. Nous sommes tout petits dans l’univers…

François : Je ne comprends pas toujours tout ce que j’écris. La poésie c’est ça. On ne comprend pas toujours ce que l’on dit, mais ça sort. En tout cas, cette chanson est une chanson positive.

Cédric : C’est même la plus positive de l’album. Elle veut dire qu’il faut vivre à fond et ne pas rester face à ses problèmes sans réagir. Il faut se projeter toujours plus loin parce qu’on n’est pas là pour comprendre, on n’est pas là pour durer, profitons-en, vivons 1000 choses.

Dans « La saison des claques », vous expliquez en substance qu’il ne faut pas regarder en arrière, il faut avancer et affronter les problèmes en adulte.

Mathieu : Je cherchais un exemple tout à l’heure d’une phrase de l’un qui devient une chanson de l’autre. L’expression « une saison des claques » a été prononcée par François lors d’une soirée et j’en ai fait une chanson. Je dis qu’on a plutôt intérêt à foncer dans la broussaille épaisse et les ronces de la vie, à tracer à travers sans regarder en arrière. On court dans les branches, on en prend plein la figure, mais il faut continuer.

"La saison des claques"

Vous êtes souvent ensemble tous les trois ?

Cédric : Bruxelles est petit, on a le même cercle d’amis et ça fait 13 ans que l’on fait de la musique ensemble.

Mathieu : On a vécu beaucoup de choses ensemble.

Vous ne vous lassez pas d’être ensemble ?

François : Parfois, surtout quand on est en tournée.

Cédric : En revenant de tournée, on évite de se voir pendant 15 jours, trois semaines.

Mathieu : On se laisse respirer. C’est salvateur.

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Je crois que dans ma vie, je n’ai jamais rencontré un groupe aussi rigoureux que vous, avec une telle approche.

Mathieu : Je ne sais pas si on a de la rigueur. Nous avons des méthodes de cavistes. Il y a des vins qui sont délicieux et qui se boivent tout de suit… et d’autres qui doivent mûrir en cave. Ce n’est pas forcément pour ça qu’ils seront meilleurs que celui qu’on a débouché tout de suite. Ça dépend le plaisir qu’on veut et ce que l’on recherche.

François : Belle métaphore Mathieu !

Mathieu : Merci.

Cédric : Tout ça devant un bon verre de vin grec.

Je sais que vous aimeriez vous lancer dans la musique de film…

François : On a déjà beaucoup de rapport à l’image. Ça se voit dans les gravures sur nos pochettes, on a déjà fait des spectacles avec des visuels cinématographiques. Ça fait partie du projet Balimurphy, on n’est pas un truc monolithique. Si on peut se confronter au théâtre à la danse et au cinéma, ce sont des enjeux et des plaisirs qui nous intéressent terriblement.

Les portraits de Cédric Van Caillie, Mathieu Catala et François Delvoye sont signés Nicolas Bera(t).

L'entretien a été immortalisé par Flavie Rodriguez.

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