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24 janvier 2013

Carole Zalberg : interview pour Je suis un arbre

arton1628.jpgDeuxième mandorisation pour Carole Zalberg. La première fois, c’était l’année dernière pour la sortie de son précédent roman sorti aux éditions Actes Sud, A défaut d’Amérique.

Son nouveau livre, Je suis un arbre, est destiné aux adolescents à partir de 13 ans. Il m’a profondément touché parce que l’histoire que raconte l’auteure est proche de la réalité que j’ai vécue dans ma jeunesse (ceux qui ont lu mon livre ou ceux qui me connaissent comprendront). Je ne pouvais donc pas passer à côté de ce petit livre (de la collection D’une seule voix). Carole Zalberg est venue à l’agence le 4 janvier dernier.

COUV-je-suis-un-arbre-ok-1DECOUV.jpgL’histoire :

Fleur est solide. Fleur s’occupe avec patience et parfois résignation d’une mère aimante, fantasque, mais qui sombre un peu plus chaque jour dans l’alcoolisme. Louna elle aussi est livrée à elle-même. Fatiguée de s’occuper d’un père dépassé et négligent, Louna claque la porte et se réfugie chez Fleur et sa mère. La maladresse touchante et la fraîcheur de son amie envers sa mère vont permettre à Fleur d’accepter parfois de lâcher prise et un équilibre s’installe entre ces personnages, fragile, mais lumineux.

L’auteur :

Née en 1965, Carole Zalberg vit à Paris. Romancière, elle est notamment l'auteur de Mort et vie de Lili Riviera (2005) et Chez eux (2004) aux éditions Phébus, de La Mère horizontale (2008) et Et qu'on m'emporte (2009) chez Albin Michel. Elle a obtenu le Grand Prix SGDL du Livre Jeunesse pour Le Jour où Lania est partie (Nathan Poche, 2008). Animatrice d'ateliers d'écriture en milieu scolaire et de rencontres littéraires, Carole Zalberg travaille également à des projets en lien avec le cinéma ou le théâtre : À défaut d'Amérique (Actes Sud, 2012) est en cours d'adaptation pour le cinéma.

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DSC06438.JPGInterview :

Si je simplifie un peu, Je suis un arbre est la version pour ado de ton roman La Mère horizontale. Tu racontes l’histoire d’une fille qui s’occupe seule d’une mère alcoolique, mais aimante. Dans une certaine mesure, j’ai vécu ce qu’à vécu Fleur. Et toi ?

Pas du tout. J’ai pu confronter ce que je pouvais percevoir de ces situations-là à des situations réelles. Dans la vie, j’ai croisé des enfants de parents alcooliques qui m’ont dit que j’étais proche de la réalité. À tel point que certains étaient même très gênés parce qu’ils pensaient que c’était mon histoire. Ma mère était d’ailleurs très malheureuse et je passais mon temps à rétablir la vérité. Paradoxalement, j’ai l’impression que c’est une partie de moi tellement je porte les personnages de cette trilogie depuis « La Mère horizontale ».

Mais, pourquoi ce thème ? Je ne comprends pas qu’on ait l’idée d’écrire un si beau et grave texte si on n’a pas vécu la chose.

Ce qui me bouleverse avant tout, c’est la force des enfants. Après, les sujets, tu les rencontres comme les gens. J’ai dû croiser d'anciens enfants qui ont été confrontés à ça et que je trouvais particulièrement solides. Je dis chapeau. On peut tenir debout en ayant vécu des choses pareilles.

La maternité, c’est un sujet déjà, à la base, qui te fascine.

Je trouve que la maternité est un très beau matériau romanesque. C’est un moment ou les positions sont complètement bouleversées. Pendant un certain temps, tu es autant ancien enfant de tes parents que nouvelle maman, voire tout le temps. Peut-être que c’est quelque chose qui reste et qui fait partie intégrante de cette relation-là. Ces situations de mères « empêchées » avec des enfants qui se retrouvent contraints d’assurer, je trouve qu’il y a quelque chose à la fois de très poignant là-dedans et de très intéressant. Tout est exacerbé. Parmi tout ce que je raconte, y a-t-il des peurs que j’ai en moi, ou que j’ai eues en devenant mère ? Je ne sais pas.

J’aime bien l’inversion des rôles. La fille qui s’occupe de la mère…

Ce qui est douloureux dans cette situation, c’est qu’effectivement, elle devient mère de sa mère, mais elle n’est encore qu’une adolescente. Il y a forcément une souffrance et un conflit par rapport à ça. On le voit un peu dans sa vie sentimentale et amoureuse qui n’est finalement pas très avancée. Ça fige certaines choses. Toute la maturité est mise dans ce rapport avec la mère, dans les responsabilités qu’elle a. Il n’y aucune place à la légèreté et pourtant, il en faut pour avancer dans la vie d’ado.

Fleur à une copine, Louna, qui elle-même a de gros problèmes de communication avec son père. A la suite du départ de sa femme, il a abandonné son poste de « papa ». Voilà un deuxième problème  que vivent parfois les jeunes.

Ces situations me paraissent assez fréquentes. Là, c’est le père qui se retrouve dans une situation de faiblesse et quasiment d’incapacité, je trouve ça intéressant à côté de l’image qu’on a des pères qui assurent, qui sont costauds. Il y a aussi des pères qui sont fragiles, qui s’occupent peu de leurs enfants, même quand ils les élèvent seuls, ce qui est rare. Ce n’est pas par désamour ou indifférence, mais parce qu’ils sont abimés. Le père de Louna est complètement handicapé, il s’est laissé happer par son chagrin. Peut-être que sa fille lui rappelle sa femme ?

Ce livre n’est jamais larmoyant ni pathétique.

Je crois que dans ma façon d’écrire et dans ma façon d’aborder les romans de manière générale, c’est une constante. J’ai tendance à aborder des sujets graves, donc je considère qu’il ne faut surtout pas en rajouter. J’essaie d’être le plus sobre et le plus tenu possible dans la façon d’en parler. De plus, je ne vois pas forcément le pathos dans ces situations-là. Ce qui m’attire dans ce genre d’histoire, c’est la force qui s’en dégage et les moments de tendresse. Je crois qu’au bout du compte, c’est un texte dans lequel il y a énormément de douceur et de tendresse.

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Ce qui m’a frappé dans ton livre, c’est qu’il n’y a pas d’interventions d’adultes pour aider les deux jeunes filles…

C’est parce que la mère de Fleur s’est retrouvée elle-même dans une situation où elle est très isolée par rapport à sa famille.

Mais, même l’école n’intervient pas.

Parce que Fleur se débrouille pour que personne ne remarque rien. Et sa mère n’est pas totalement hors circuit, elle se montre parfois, du coup, ça passe. Il n’y pas de stigmates chez Fleur, on ne se rend compte donc de rien.

Écrire un tel livre, est-ce aussi le moyen d’aider les jeunes qui vivent ce genre d’expérience ?

Je ne le fais pas pour ça en tout cas. Mais s’ils peuvent se reconnaître dans cette histoire et se dire qu’ils ne sont pas tout seuls à vivre ça et qu’on peut s’en sortir, je serai très heureuse. Comme je ne parle pas en connaissance de cause, je n’ai aucune légitimité à donner des conseils. Je n’ai pas non plus la prétention de développer des théories. Je suis juste allée au bout de mon intuition et de mon invention.

Tu n’as pas peur que certaines personnes qui vivent ce que tu racontes te demandent de quel droit tu racontes ce genre d’histoire ?

Je pense que les romanciers ont vraiment tous les droits, à leurs risques et périls. Tu peux t’emparer d’un sujet qui est très loin de toi et finalement tomber complètement à côté. Une chose à laquelle je fais très attention, c’est de ne pas être obscène, ni sordide.

En séance de dédicaces, plein de gens vont te raconter leurs histoires personnelles.

J’ai l’habitude de remettre les choses dans la littérature. J’ai parfaitement conscience que ce livre n’est pas un guide de vie, mais je sais qu’avec ce genre de sujet et on est tout de même confronté à cette conséquence.

Fleur est aussi une des héroïnes de ton précédent roman, A défaut d’Amérique.

Quand tu as créé des personnages, toute une lignée, autant aller partout et visiter tous les recoins avec eux. Ce doit être mon goût du cinéma qui fait ça. C’est comme si je déplaçais les caméras pour voir ce que ça donne d’un autre angle.

Je sais que tu as envie de faire des lectures de ce livre à voix haute…

Oui, c’est quelque chose que j’aime bien faire. J’aime l’idée de faire entendre un texte comme tu l’as toi dans l’oreille. C’est presque comme de la musique.

Tu te relis à voix haute après la phase d’écriture ?

Tout le temps. C’est essentiel et aussi important que le sens des mots. Je suis vraiment capable de changer un mot, même s’il dit parfaitement ce que je voulais exprimer, parce que je trouve qu’il ne sonne pas bien dans la phrase ou qu’il casse le rythme. Je pense que ça contribue au sens général du texte.

la-mere-horizontale.jpgJe reviens à ton livre La Mère horizontale, on peut dire que c’est la version adulte de Je suis un arbre ?

C’est beaucoup plus développé. La Mère horizontale, c’est donc Fleur qui est adulte et qui attend un bébé. Du coup, elle a la force de se pencher sur son passé et de se dire que les choses ne vont pas se répéter avec elle. La particularité de cette lignée de femmes, c’est de se transmettre cette incapacité, ou du moins, cette grande difficulté à être une mère et plus précisément, à être une mère debout et compétente. Fleur à la conviction au moment où elle entame le récit qu’elle va s’en sortir et qu’elle saura être mère.

Tu as une personnalité lumineuse, tu souris tout le temps, mais ton œuvre est grave…

Justement, je dépose dans tous mes livres ce qui est sombre en moi.

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Commentaires

merci à toutes les deux pour ce bel entretien qui me donne envie de lire La mère horizontale, Je suis un arbre et de m'acheter des collants turquoise (l'ombre et le gris dans les livres, le sourire et la couleur à l'extérieur !). Oui aux textes qui sonnent autant qu'ils signifient !

Écrit par : lucie | 25 janvier 2013

dans mon emballement et mon enthousiasme, François, excusez moi je vous ai féminisé. Merci à vous deux donc sans ambiguïté ;-)

Écrit par : lucie | 25 janvier 2013

Merci Lucie pour ce rétablissement de la vérité. J'avoue que j'étais chafouin à l'idée d'expliquer à mes amis ce changement subit d'identité sexuelle. Ouf, donc!
Sinon, merci aussi pour ce que vous avez dit de Carole, ses livres et ses collants. :)

Écrit par : mandor | 25 janvier 2013

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