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04 novembre 2012

Pia Petersen : interview pour Le chien de Don Quichotte

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DSC03016.JPGLa première fois que j’ai rencontré Pia Petersen, c’était Au Père Tranquille, le 23 janvier 2012. J’avais rendez-vous avec Alain Mabanckou pour une interview (que vous pouvez lire ici). Il était en train de déjeuner avec sa collègue auteure. Ils se connaissent depuis longtemps et se respectent beaucoup.

Nous avons beaucoup parlé avec Pia après l’interview et, très vite, j’ai eu envie de mieux la connaître. Nous avons donc convenu que je la mandoriserais pour son prochain livre, si celui-ci m’intéressait. J’ai reçu au mois de mars dernier Le chien de Don Quichotte, mais je ne l’ai lu que récemment. Un livre qui m’a passionné et qui m’a beaucoup étonné. Tant de choses dites à travers un roman noir. Ce livre n’est pas qu’un thriller, c’est un livre philosophique déguisé. L’écriture de Pia Petersen est beaucoup plus maline qu’on pourrait éventuellement le supposer si on ne creuse pas profondément son texte. Le chien de Don Quichotte est un livre sur le changement comportemental. Notamment. Comment passer du mal au bien ? Le peut-on réellement ?

395276_3116797203916_1354301411_n.jpgL’histoire :

Hugo est le porte-flingue heureux d'un patron véreux. Une vie bien réglée, qui bascule furieusement quand un prêtre imbibé jusqu'à l'os donne à Hugo un livre, dont le héros est un homme bon, prêt à tout pour protéger les faibles. Cette lecture bouleverse Hugo : lui aussi veut faire le bien. II ne veut plus tuer.
Oui, mais voilà, il n'est pas simple de protéger les gens quand on a pour mission de dézinguer... Et cette bande de hackers, les «vendredi 13», ne lui facilitent pas la tâche : en piratant les comptes de son patron, ils déclarent la guerre ouverte. Les hostilités doivent commencer. Quelle galère !

L’auteure:

Née à Copenhague, Pia Petersen s'installe en France afin d'écrire en français. Elle y fait des rencontres, des petits boulots, des études de philo, monte une librairie puis, en 2000, se lance enfin dans l'écriture. Elle a notamment reçu le Prix de la Bastide 2011 pour Une livre de chair, et le Prix marseillais du polar 2009 pour louri, parus chez Actes Sud.

Le chien de Don Quichotte est sorti dans la collection "Vendredi 13" aux Éditions La Branche (le 29 mars 2012). Le concept de cette collection : 13 auteurs, 13 titres, 13 histoires, une publication mensuelle pendant 13 mois. Chaque écrivain de la collection doit donc écrire autour de cette date, "Vendredi 13".

Pia Petersen est venue à l’agence le 12 octobre dernier. Elle s’est beaucoup livrée dans cet entretien. Il me semble que vous pourriez lire un résumé de sa vie ici pour, peut-être, mieux comprendre certains aspects de sa vie évoquée avec moi…

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pia petersen,le chien de don quichotte,interview,mandorInterview :

À 7 ans, vous avez dit à vos parents que vous alliez devenir écrivain et que vous alliez révolutionner la langue.

J’ai écrit sur une carte postale destinée à mon père que j’allais libérer le verbe. À cet âge-là, j’avais un langage d’adulte.

Ma petite fille à moi à 7 ans, justement. Elle ne pense pas encore à devenir écrivain et libérer le verbe.

Si on ne m’avait pas montré la carte, j’avoue que je n’aurais pas cru que j’avais écrit ça. Dès que j’ai commencé à écrire l’alphabet, je me suis intéressée aux livres. J’étais plutôt précoce. J’ai eu une expérience de mort imminente à l’âge de 4 ans. Ça m’a fait murir beaucoup plus vite et débloquer quelque chose en moi. Je ne sais pas trop quoi, mais j’ai toujours été attirée par l’essentiel et j’ai toujours suivi ce que j’ai voulu faire. Sans frein.

Vous avez voyagé partout, vous avez traîné avec toutes sortes de gens et pas mal de personnes « bizarres »…

Je n’avais aucun soutien de la part de ma famille. Je me suis vraiment battue pour m’en sortir. Le paradoxe, c’est que je viens du pays le plus heureux du monde et je suis partie pour faire la manche en France. C’est plus facile de partir d’un pays qui est en guerre que partir d’un pays où vous avez tout.

Quand vous êtes arrivée en France, vous ne parliez pas la langue du pays.

J’ai pris la fuite du Danemark à l’âge de 16 ans. J’ai commencé à apprendre le français en arrivant, effectivement. Mon apprentissage de la langue s’est déroulé en lisant Stendhal.

Vous avez vécu des choses difficiles dans votre vie. C’est difficile de résumer ce qu’il pia petersen,le chien de don quichotte,interview,mandors’est passé.

D’abord, je suis passée par la Grèce et j’étais dans un état tout à fait secondaire. Après je suis revenu au Danemark, j’ai travaillé dans un hôtel, mais je me suis fait licencier à cause d’une affaire assez sombre. Ensuite, je me suis fait récupérer par une espèce de secte. Ça a duré un an, mais j’étais la cible du gourou qui voulait m’intégrer à son harem. J’étais devenu autiste, je ne répondais plus à rien. J’ai rencontré quelqu’un qui m’a donné la possibilité de partir de la secte, mais du coup, je me suis retrouvée dans un milieu un peu délinquant. J’ai connu beaucoup de truands…

Je vais faire de la psychologie de comptoir. Est-ce que la littérature et l’écriture vous a permis de vous en sortir ?

Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que, quand j’étais gosse, j’ai eu une professeure qui a complètement flippé en lisant ce que j’écrivais. La mort était très présente dans mes écrits, mais personnifiée. La mort, pour moi, était quelqu’un, une personne qui me suivait, qui me courait après. Mes textes étaient d’une violence très adulte. Cette professeure avait peur de moi et de mon tel besoin de liberté. Elle n’arrivait pas à gérer ma façon de pensée philosophique. Comme tout le monde me trouvait « bizarre », « différente », « pas comme les autres », du coup, j’avais peur d’écrire mes réflexions profondes. En plus, mes deux yeux de couleurs différentes ne m’ont pas beaucoup aidé. J’ai commencé à avoir peur de moi-même et de ce que j’étais. J’étais dans la fuite perpétuelle de moi-même parce que j’avais peur de ce que je pouvais faire.

Quand on n’est pas français et que l’on écrit en français, a-t-on envie d’écrire mieux ?

J’ai toujours eu une personnalité très forte et une écriture qui m’est propre, quelle que soit la langue. Mon rêve c’était d’écrire des textes à la Chateaubriand, Victor Hugo, des textes flamboyants. Des textes dont on m’aurait dit qu’ils sont somptueux. Je me suis rendu compte que mon style n’était pas celui-là et qu’il fallait que j’assume mon écriture telle qu’elle était. J’ai commencé à travailler pour apprendre à être ce que j’étais. C’était un processus assez long. En même temps, quand j'ai étudié la philosophie, j'ai assez vite compris qu'on apprend à maquiller avec des beaux mots le fait qu’on n’a rien à dire.Comme j’étais passée à travers beaucoup de choses avec un rapport décalé à la vie,  je ne voulais pas masquer, je préférais aller vers quelque chose de plus simple. J’ai préféré travailler sur le rythme et l’articulation pour faire ressortir  le fond.

41V0R3VSPSL._SL500_AA300_.jpgEst-ce que vos éditeurs ont tenté de vous ramener vers un style plus… disons plus conventionnel ?

Oui, Hubert Nyssen (éditeur de la maison d’édition Actes Sud) pour Le jeu de la facilité était stupéfait. Je dois dire que pour l’inciter à me publier, je lui avais envoyé tout ce que j’avais écrit. Il a tout lu deux fois, il  m’a demandé que je reste à sa proximité pour qu’il puisse voir comment j’évolue. Pour mes deux premiers romans, il a tenté de rentrer dans mon écriture. Ce n’est pas évident, parce que j’ai une syntaxe un peu  à part. Il voulait arranger ça, il avait l’impression qu’il fallait mettre de l’ordre. Au bout de 15 pages, il s’est rendu compte que s’il déplaçait quoi que ce soit, il n’y avait plus de roman. Tout s’effondrait. Indéniablement, il n’y a que moi qui pouvais rentrer dans mon texte, voir où on pouvait rectifier le tir et savoir ou on pouvait éliminer quelque chose. C’est magnifique d’avoir un éditeur qui reconnait qu’il ne peut rien faire lui-même. Il a su voir qu’en moi, il n’y avait pas que du romanesque.

Dans votre œuvre, peut-on dire qu’il y a une suite « logique », que tout se rejoint ?

Un peu à la manière d’une comédie humaine, mais avec les préoccupations d’aujourd’hui. J’ai une suite d’idées développée dans chaque roman. Je pose un peu des « problématiques » et dans chaque roman j’aborde la chose différemment, selon un certain angle de vue.

Dans Le chien de Don Quichotte, quel est le thème qui vous préoccupe ?

C’est le changement de vie. C’est un vrai fil conducteur dans mes romans… et je suis bien placée pour en parler. Au démarrage, on est éduqué, on suit notre scolarité, on suit une voie un peu automatique que l’on n’a pas forcément soi-même choisie et à un moment donné, il y a toujours une rupture. Quelqu’un qui veut vous inciter à aller vers autre chose.

Vous me disiez tout à l’heure, en off, qu’en ce moment, vous circulez beaucoup autour depia petersen,le chien de don quichotte,interview,mandor l’idée de héros.

Robin des Bois et aussi Superman sont mes héros préférés. Il manque aujourd’hui des gens présents pour nous aider à avancer. J’ai remarqué que la littérature a un peu détruit l’idée de héros, en mettant en place beaucoup d’anti héros. C’est séduisant parce qu’on peut aller très loin, mais en même temps c’est dangereux parce qu’après, on n’a plus rien. L’espoir qu’on a pour s’en sortir et faire quelque chose de sa vie, n’est pas évident dans les romans d’aujourd’hui. Je me suis demandé comment je pouvais remettre en avant l’espoir. Du coup, j’ai travaillé sur Robin des bois et Don Quichotte.

Dans votre livre, un prêtre offre un livre à un tueur à gages. À partir de ce moment-là, ce dernier va décider de changer de vie et de tenter de faire le bien.

Hugo est un fonctionnaire de la mort, mais privatisé. Il travaille pour un grand patron qui le charge d’éliminer ceux qui le gênent dans ses entreprises. Malgré son envie de faire le bien, les gens qu’ils croisent meurent les uns après les autres. Une question s’impose : est-il facile de changer ?

Comment jugez-vous votre écriture ?

C’est une écriture contemporaine qui a des échos. Elle est proche de celle de James Frey et de Comac McCarthy dans laquelle on retrouve le même type d’ambiance. Je suis tout le temps dans l’oralité, il y a une musique. Je n’écoute jamais de musique chez moi, mais j’écoute beaucoup la musique de la langue. Je ne veux pas surcharger avec un vocabulaire qui ne sera pas forcément utile.

Il y a beaucoup d’humour noir dans votre roman.

Je suis danoise, ne l’oubliez pas. L’humour danois est plus noir que l’humour anglais. C’est un peu le même type d’humour, mais il va encore plus loin.

Dans ce livre, on en apprend beaucoup sur les rapports humains, sur la société... mais de manière sous-jacente.

Je me rendais compte, déjà quand je faisais de la philo, que mes collègues étudiants étaient très réticents à l’idée de penser, très réticents aussi à se poser des questions, à contrarier ses propres points de vue. Aujourd’hui, en règle générale, on ne peut pas penser directement, alors j’utilise le roman pour poser des questions très importantes sur la société, sur le bien, le mal… le bien et le mal d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes qu’il y a 50 ans. Comment peut- on amener les gens à s’interroger sur tout ça ? Par le roman. De manière cachée, donc, et pas frontale, pas visible. Il faut que les gens rentrent dans une démarche de pensée sans s’en rendre compte. Moi, je ne donne pas mes idées dans mes livres, je ne prends pas non plus position, je veux juste provoquer le débat.

Vous posez en tout cas une question que je juge importante. Peut-on sacrifier sa vie pour 223349_1059621895819_2122_n.jpgses idéaux ?

J‘ai déjà écrit un livre sur la question, Iouri. Iouri est un brillant artiste plasticien hostile aux mesures sécuritaires de notre époque, qui décide de s'engager dans une démarche artistique radicale. Dans ce livre, en même temps, je justifie aussi l’acte de terrorisme comme étant quelque chose d’important pour l’humanité parce que si personne n’est capable d’aller aussi loin, à mon avis, il n’y a plus d’humanité possible. J’explique cela clairement dans Iouri, mais jamais personne ne l’a relevé, alors que c’est écrit noir sur blanc. Les gens ont parfois des œillères lorsqu’ils lisent.

Vous écrivez tout le temps ?

Oui.

Dans le but d’être publiée systématiquement ?

Oui, parce que je veux être lue. J’ai beaucoup de travail en cours. J’ai un roman qui sort au mois de janvier 2013, « Un écrivain, un vrai ». C’est l’histoire d’un écrivain français qui vit aux États-Unis depuis  des années et qui vient de recevoir « l’International Book Prize ». Il est donc au summum de sa gloire et il a accepté, dans la foulée, une émission de télé-réalité chez lui, dont il est le principal acteur. C’est le début du roman participatif. Il va écrire un roman sous l’œil des caméras et avec l’intervention sur l’histoire de son livre en cours. Tous les jours ce qu’il a écrit dans la journée va être montré tout de suite à la télé.Il voudrait rendre la littérature accessible à tous, mais c’est lui qui risque d’y perdre sa puissance créatrice… Une dénonciation du règne du storytelling au détriment de la pensée.

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Commentaires

Belle interview... avec fin abrupte : )

Écrit par : KH Cadénas | 09 novembre 2012

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