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25 juin 2012

Tomislav : interview pour "Avant le départ"

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(Photo : Sand Mulas)

Encore un artiste que j’ai repéré lors du Pic d’Or 2012. Après les lauréats de ce tremplin musical (dans la précédente chronique), j’ai demandé à celui qui a reçu le Pic d’argent (voir sa prestation ici), Tomislav, de venir me rejoindre à « l’agence » pour mieux le connaître. C’était le 20 juin dernier.

Cet auteur-compositeur-interprète m’a intrigué, il fallait que je creuse. Je sentais en lui un truc original, très fort. Un type tourmenté qui fait mine de ne pas l’être. (Regardez la profondeur de son regard dans la photo d'ouverture). Je me suis senti touché par ce garçon. Je n’en connais pas encore les raisons précises.

tomislav,avant le départ,interview,pic d'or 2012,pic d'argentPrésentation de l’artiste :

« Tomislav, français d’origine croate, fait de la chanson Folk en « one man band ». Guitare sanglée, grosse caisse et charley aux pieds, il fait hurler son harmo, de coins de rues en plateaux depuis plus de 5 ans. Il nous fait passer d'une ambiance folk acoustique aux accents pop-bluesy, délicieusement intimiste, à des envolées rock n'roll rugueuses martelées du pied.

Les textes de son album Avant le départ sont rageurs ou tendres. Il évoque les frustrations (James Dean), les amours naissantes ou déçues (J’voulais pas / La nuit), les destinées pas forcément heureuses (Tourner les talons / Avant le départ), des instants fugaces (La fille du train). Le propos sait aussi se faire plus grave et intimiste (Je suis là / Où vont les hommes ?). Que dire de « Y’a pas mort d’homme », coécrit avec Maroine Belmatih, alors détenu, est un témoignage poignant sur la condition carcérale. Poignant. Tomislav est loin de renier ses origines croates, il rend un hommage à sa langue paternelle en reprenant le chant traditionnel Tebi Majko Misli Lete. »

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tomislav,avant le départ,interview,pic d'or 2012,pic d'argentInterview :

Quand on fouine sur les sites de partages de vidéos, je te vois chanter dans plein de contextes différents… tu me donnes l’impression d’être toujours en mouvement.

C’est une des raisons pour lesquelles je fais ce métier. J’ai envie de raconter des choses, j’aime jouer de la musique, mais surtout j’aime rencontrer des gens, des publics et des artistes différents… et voir du pays.

Personnellement, je t’ai découvert au Pic d’or 2012 à Tarbes, mais avant cela, dans un pub de la ville, pour un set acoustique. Je n’étais pas très attentif ce soir-là, mais en te regardant, je me disais que tu dégageais un truc assez fort… très charismatique. Je me suis dit que derrière ce sourire se cachaient beaucoup de choses.

Moi, je suis heureux dans ma vie, du début à aujourd’hui, après, comme plein de vies, il y a des coups à encaisser. Je suis d’origine croate et depuis tout petit, toute ma famille et moi, on a toujours eu le cul entre deux chaises, entre deux vies, deux origines…

Quand tu te rendais en Croatie, en vacances, c’était la guerre.

Oui, j’ai vécu ça. C’était saisissant et tragique. J’ai vu l’ONU partout,  les militaires croates étaient présents, les avions de chasse, les coupures d’électricité, les couvre-feux entre 20h et 7h du matin. Plus petit, en Yougoslavie, j’ai vécu les pénuries de lait. Ca posait des problèmes pour les plus petits. On ne peut pas dire que j’ai souffert, mais beaucoup d’évènements durs m’ont marqué. Indépendamment de ça et de mes origines, j’ai un côté éponge et je suis constamment dans l’empathie. Un peu comme quand tu écoutes une chanson qui te rend triste et que tu es heureux d’être triste. Ce n’est pas malsain, mais c’est une émotion qui te remplit tellement que tu trouves ça beau.

" Tourner les talons ". Images : A.Courty / T.Cadet / S.Mulas

Pourquoi être retourné en Croatie pendant les conflits ? Ce n’est pas anodin.

Parce qu’un proche de mon père était gravement malade. Il vivait ses derniers jours, donc il fallait y aller. Au départ, mon père penser s'y rendre tout seul, mais toute la famille voulait y aller avec lui. La guerre ayant commencé, ça faisait 4 ans que nous n’y étions pas allés. Etant habitués depuis tout le temps à des allers-retours là-bas, on avait tous un certain mal du pays. C’est amusant, parce que lorsque nous sommes là-bas,  nous avons le mal de la France.

As-tu eu peur là-bas ?

Franchement, j’étais trop jeune pour avoir conscience des dangers. Mes parents n’étaient pas trop rassurés parce que la ligne de front était à une quinzaine de kilomètres de là où nous étions. J’avais un cousin qui allait se battre tous les jours et qui revenait chaque soir. C’était une ambiance très particulière.

Toi,  à cette époque, tu écoutais beaucoup de musique. Tu étais déjà dans ce monde-là.

Énormément. J’écoutais comme un fou des groupes comme Les Négresses Vertes ou les Clash. Quand j’étais môme, quand j’écoutais leurs chansons, en même temps, je me faisais des vidéoclips dans ma tête.

Maintenant quetu fais ta musique, tu fais ça toi-même. Tu es maître de ton monde.

(Rires). J’ai commencé la musique en me disant que j’allais écrire aussi. J’ai créé de nombreux groupes avant de me lancer en solo, mais jamais je n’ai fait de groupe de reprises. Dieu sait que mes premières chansons n’étaient pas bonnes, mais au moins, elles étaient originales et on les jouait quand même.

C’est toujours toi qui étais la pierre angulaire de ces groupes ?

Oui, parce que j’étais guitariste-chanteur et parce que j’écrivais les morceaux.

Les Talents Acoustic 2011 avec Tomislav : "Comme une balle".

Pour en revenir à tes 5 frères et sœurs… vous avez dû baigner dans une culture musicale assez intense ?

Oui. Là d’où je viens en Croatie, il y a beaucoup de groupes polyphoniques. Ils chantent des complaintes, des ritournelles qui parlent de marins, de la Terre, de partir… c’est leur culture, plus tu vas à l’est plus les gens sont partis à l’ouest. Mon père nous faisait chanter tous les 6 quand on était môme. Dès qu’il y avait une fête familiale, tout le monde chantait. Les premiers sons de musique que j’ai entendus dans ma vie, c’était des musiques de là-bas. Tu sais, dans ses jeunes années, mon père a accompagné un chanteur croate exilé. Il a beaucoup tourné en Europe pour la communauté croate. Je me souviens aussi, que, lorsque mon père rentrait du boulot, il prenait tout le temps sa gratte.

Que pense ta famille de ton cheminement artistique ?

Ils sont vraiment derrière moi. C’est drôle parce qu’avec mes précédents projets musicaux, je n’avais jamais vraiment convaincu les membres de ma famille, alors qu’avec ce disque, si. Mon frangin est super derrière moi, il me motive comme jamais et me trouve même des concerts. Avec ma frangine, j’ai carrément co-écrit des textes… je pense qu’ils se sont reconnus dans certains textes. Dans un premier temps, ça m’a gêné et aujourd’hui je trouve ça génial parce que j’entraîne ceux que j’aime dans mon sillon.

Livesquat chez Vaea. Tomislav chante "Le temps est à la fête".

As-tu un sentiment de fierté d’avoir, de voir, enfin ton disque en « physique ». Ce doit être émouvant après tant d’années de travail ?

Ma famille, ma compagne, mes amis, Christelle, ma manageuse, ça les rassure un peu. Je sens plus de fierté de leur part que j’en ai personnellement. L’objet matériel, pour les gens qui sont de l’extérieur, concrétise le fait que je sois chanteur. Alors que pour moi, c’est concret depuis le départ. La matérialisation physique de l’objet, ce n’est qu’une étape. Alors, je suis content parce qu’en terme de parcours, c’est un jalon posé. Mais, je n’arrive pas à dire le mot « fierté ». Je n’y arrive pas.

Ce premier disque solo, justement, tu as mis plus de 5 ans à la concevoir…

C’était long et laborieux à tout mettre en place et à enregistrer. J’étais content quand il est enfin sorti.  Aujourd’hui, je suis ravi de ce disque, parce qu’il met un terme à une période de 5 ans où j’ai trimé comme un fou, ou j’ai essayé plein de choses… et en même temps, il me permet d’envisager les années qui viennent.

Comment appelles-tu ton style musical ?

Je trouve que me coller moi-même une étiquette est extrêmement compliqué. Il faut à la fois qu’elle puisse te raccrocher à autre chose et en même temps te démarquer du reste. Pour l’instant, je parle de folk blues francophone. J’ai choisi le mot « francophone » plutôt que « français » parce que je ne pense pas être dans la filiation de  la chanson française, même si j’en écoute. Dès qu’on dit « chanson française », on te rattache à une sorte de lignée dans laquelle je ne suis pas. Moi, j’écoute énormément de sons anglo-saxons, comme Springsteen, Neil Young, ou plus récemment, John Butler. Mais, je me retrouve aussi dans des groupes comme les Belges d’Été 67 ou les Québécois de Karkwa. Mais moi, vraiment, je tiens à cette riche et belle langue française, donc « francophone » est le terme approprié.

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(Photo : Sand Mulas)

Je vais revenir sur le fait que tu fais tout toi-même, que tu apparais sur scène comme un « homme orchestre ». Est-ce que jouer tous les instruments seul n’empêche pas de rentrer complètement dans ses chansons ?

C’est le point vers lequel tu te heurtes au départ. Quand j’ai commencé, il y avait un côté spectaculaire à le faire, et bêtement, je ne misais que là-dessus. Il y avait une partie de mon corps qui était mobilisé d’une certaine façon et juste l’autre partie que je pouvais donner au public. J’étais une espèce d’exécutant et j’ai mis un peu de temps pour comprendre qu’il fallait que j’interprète mes chansons, que je les vive. J’ai donc beaucoup réfléchi là-dessus en travaillant tout l’aspect technique. En faisant en sorte qu’il soit totalement intégré pour ne plus y penser. Il n’en reste pas moins que de jouer avec des musiciens, c’est tout à fait différent.

Au fond, tu préfères quoi ?

Je suis tenté de te répondre, les deux. Quand on maîtrise tout de A à Z, il y a un côté défouloir, un côté très physique et quand tu as fini tu es vidé, tu es lavé. Cela étant quand je suis juste debout devant mon micro avec des musiciens, je suis vidé aussi, mais pas de la même manière. Avec mes musiciens, on arrive à mettre plus de relief à ma musique. La Sainte Trinité du trio, je suis fan… donc, oui, au fond, je préfère cette version-là de la possibilité de présenter mes chansons au public.

Être seul sur scène, c’est aussi une raison économique.

Évidemment. Dans le cadre d’un artiste en développement comme moi, le fait d’être « solo », cela permet d’aller partout plus facilement et de pouvoir faire ton chemin. C’est beaucoup plus compliqué avec une machine un peu plus grosse.

Ce qui me fascine quand je te vois sur scène, c’est que tu parviens à créer des émotions contrastées selon les titres que tu joues. C’est le propre d’un artiste, je le sais, mais chez toi, c’est flagrant. Au Pic d’Or, par exemple, ta chanson « Je suis là » nous a tous sciés. On ne s’attendait pas à un tel choc. Cette façon de raconter la guerre sans vraiment la raconter… bravo !

Quand je crée une chanson, je commence toujours par la musique. Elle fait naître une image, un climat, une ambiance, je la tourne et je la retourne encore beaucoup et au bout d’un moment, il y a une phrase qui sort inévitablement. Pour cette chanson, ce procédé m’a amené sur une thématique épineuse. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse gaffe à ce que je raconte. Je ne voulais pas faire une chanson démago qui dise : la guerre, c’est pas bien.

Au Pic d'Or : "Je suis là".

Donc, tu as choisi de faire parler un Casque bleu qui ne peut que décrire ce qu’il voit et ressent.

J’aime bien partir d’un point de tension. C’est ce que je trouve intéressant dans toute expression artistique, que ce soit un livre, un film ou une chanson… qu’il y ait une tension au départ. Un Casque bleu, dans un conflit, il est en plein milieu de la tension et il ne prend pourtant  part à rien. Il est un soldat de la paix. Il est armé, mais ne peut rien faire alors que son âme, sa personnalité, son caractère lui dicteraient d’agir de telle ou telle autre façon. J’ai trouvé que c’était l’angle idéal de me servir à la fois de sa frustration et de son recul  pour aborder un sujet comme celui-là.

Malgré les chansons « légères » qui parlent d’amour, parfois de manières très sensuelles, souvent, tout ce que tu racontes est quand même grave. Malgré tes musiques enjouées, vraiment, on devine un homme intérieurement assez noir.

J’aime bien les contrastes, j’aime bien quand ça frotte, quand ça accroche. J’aime bien raconter des histoires pas drôles sur des musiques qui donnent la pêche.

On traîne tous des casseroles, je t’assure que les tiennent ressortent dans ton album.

C’est génial, parce que c’est ça de moins à porter. Lors d’un concert, ce que j’aime bien en tant que spectateur, c’est prendre dans la tronche des émotions très variées. J’aime me marrer, être ému aux larmes, ressentir une colère qui monte, un truc super énergique, la frustration… j’aime bien quand tout ça est distillé parce que pour moi, un concert c’est un moment de vie, et la vie, c’est tout ça mélangé. Moi, je veux provoquer ça dans mon disque ou dans mes concerts.

Dans tes textes, tu évoques les voyages. Les voyages extérieurs, les vrais, et les voyages intérieurs, ceux des méandres compliqués du cerveau. Dans tes chansons, il n’y a rien ni personne de manichéen.

À mesure que le temps passe, tout devient différentes nuances de gris. Plus rien n’est ni tout blanc, ni tout noir. Tu apprends ça à mesure du temps qui passe.

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(Photo : Sand Mulas)

Artistiquement, tu te diriges dans quelle direction à présent ?

Je vais défendre cet album en tournée au maximum encore pendant 2 ans. Mais ça fait 5 ans que je suis en solo. Aujourd’hui, j’ai vraiment envie de travailler avec d’autres. Parallèlement à ma carrière perso, je travaille avec une conteuse, Sandrine Mulas (également photographe et réalisatrice video), pour monter un spectacle de conte musical tiré d’un bouquin, « Les contes traditionnels de Croatie ».

N’as-tu pas peur qu’avec ce genre de projet, tu sois catalogué comme le chanteur croate qui chante en français et qui défend son pays ?

C’est un risque, mais je veux bien l’assumer parce que dans ce travail il n’y aucune revendication politique ou identitaire. Je me sens Français, et je suis Français. Mais ma culture musicale croate m’a construit artistiquement autant que les Clash ou Bruce Springsteen ou encore les Innocents. J’ai d’autres projets, mais il est trop tôt pour que je puisse encore t’en parler. Durer, c’est lancer plein de lignes et attraper plein de poissons différents.

Songes-tu déjà à ton nouvel album ?

J’y pense déjà, et mine de rien, j’y travaille déjà. Un cheminement se fait, en tout cas. Moi, je ne peux pas écrire un album en 6 mois. Il me faut du temps. Je veux arriver avec une trentaine de chansons, comme pour celui-là, et n’en garder que la substantifique moelle.

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Commentaires

Vu ce soir à Auxerre, Tomislav ! ce garçon un du talent... une superbe voix.
Nous aimerions être au courant de ses concerts , et nous indiquer les lieux et les dates.

Écrit par : hauchard | 15 juillet 2012

Wouaw, voilà un article bien complet. Tomislav a l'air vraiment d'être quelqu'un de bien !

Écrit par : Vêtements bébé | 06 novembre 2012

Les commentaires sont fermés.