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21 avril 2012

Corinne Royer : interview pour "La vie contrariée de Louise"

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corinne royer,la vie contrariée de louise,interview,mandorJ’avais lu et beaucoup apprécié le premier roman de Corinne Royer, M comme Mohican et l’avais contacté pour lui signifier. Il était question d’une mandorisation, nous n’avons fait que nous croiser. Quand j’ai reçu le suivant, La vie contrariée de Louise, il me paraissait inimaginable que nous ne parlions pas ensemble de ce roman bouleversant. La petite histoire dans la grande m’a toujours fasciné, surtout  quant le sujet évoqué est si proche de ma propre vie.

Je suis petit fils d’un soldat autrichien qui a eu une liaison en 1944 avec ma grand-mère maternelle. Celle-ci a abandonné ma mère à une dame qui tenait des hôtels à Vichy durant cette période-là et qui, selon ce que je suis parvenu à apprendre, n’était pas franchement claire. Elle n’était pas précisément une Juste (contrairement aux héros du livre de Corinne Royer). Pas du tout même. J'ai un peu de mal à me dépêtrer de ce passé familial maternel que je porte en moi.

Je l’avoue ici, car depuis des années je compte raconter cette histoire-là dans un roman/récit (et j’évoque déjà cet aspect de ma vie, de manière parcellaire, dans mon livre).

Corinne Royer est venue à « l’agence » le 3 avril dernier.

corinne royer,la vie contrariée de louise,interview,mandor4e de couverture :

Lorsque James Nicholson apprend l’existence d’une grand-mère qui vit en France, au Chambon-sur-Lignon, il est trop tard. Comme seul testament, Louise laisse à son petit-fils venu des États-Unis un cahier rouge, journal intime de sa jeunesse. Au fil des pages lues par Nina, serveuse dans le petit hôtel où il séjourne, l’Américain découvre que le village protégea des milliers de réfugiés sous l’Occupation.  Pourtant, même les plus belles histoires recèlent leur part d’ombre et de mystère. De la liaison de Louise avec Franz jusqu’au terrible secret des enfants cachés, James plonge dans un passé familial où la barbarie bouscule l’innocence et l’amour. Nul ne peut tout à fait se soustraire à son destin, mais il appartiendra à Nina, la lectrice, de décider si toute vérité est, ou non, bonne à dire.

Réminiscences du Liseur, désirs clandestins, sensualité de la lecture, La Vie contrariée de Louise est un suspense bouleversant.

Auteure :

Originaire de Saint-Étienne, Corinne Royer est directrice d’une agence de communication. Elle est également réalisatrice de documentaires et auteur d’un 1er roman publié en 2009, M comme Mohican. En 2012, elle revient dans les rayons avec son nouveau roman, La Vie contrariée de Louise. Ses deux livres ont été publiés aux Editions Héloïse d'Ormesson.

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corinne royer,la vie contrariée de louise,interview,mandorInterview :

Ce roman est une histoire que tu portais depuis longtemps ?

Je n’habite pas très loin. Je suis dans le Parc du Pilat, à 30 kilomètres de La Chambon-sur-Lignon. C’est un lieu très connu des Stéphanois et des gens de la région. Je connaissais cette histoire depuis très longtemps. Elle n’est connue que localement, mais aussi aux États-Unis, en Suisse, mais pas en France.

Le Chambon-sur-Lignon est le seul village français à avoir reçu le titre de « Justes parmi les Nations ».

Le mythe, c’était de dire « 5000 enfants  sauvés au Chambon ». On est seulement en train de recenser réellement les enfants qui sont passés par le village pendant la Seconde Guerre mondiale. On est à peu près à 3600 noms pour l’instant. Le village comptait à l’époque en 1943/1944 à peu près 2900 habitants. Pour 2900 habitants, en sauver 3600, c’était déjà quelque chose de particulier et de très fort.

Tu racontes l’histoire de ce village pendant cette période-là, à travers une histoire inventée. C’est là qu’intervient la romancière.

Moi, j’ai toujours plein d’idées dans la tête. À un moment, il y en a une qui va s’imposer, qui va chasser les autres et qui va prendre toute la place. J’avais celle-ci dans la tête depuis longtemps. Je savais que j’allais écrire sur ce sujet, sans savoir si cela allait être un roman ou autre chose. Ce qui fait basculer, ce sont des rencontres… fortuites en général. Dans le cas de Louise, j’ai effectivement rencontré une vieille dame du Chambon avec qui j’ai sympathisé. Que j’ai vu et revu et avec laquelle j’ai beaucoup parlé. On peut dire que cette vieille dame m’a inspiré Louise. Elle m’a surtout donné envie de devenir une passeuse de mémoire par rapport à cette histoire.

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Pour « le Dictionnaire des Justes de France » de Yad Vashem, le mémorial israélien de la Shoah, la région du Chambon « occupe une place unique dans l’histoire de la France : nulle part ailleurs les Juifs ne furent accueillis et sauvés en aussi grand nombre et avec pareille générosité ».  Fait exceptionnel, c’est collectivement que la région du Chambon-sur-Lignon a été honorée par Yad Vashem, qui ne reconnaît généralement que des individus.  Dans toute l’Europe occupée, une seule autre commune (Nieuwlande, aux Pays-Bas) a également été honorée comme commune de Justes.

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Groupe d’enfants mis à l’abri au Chambon-sur-Lignon, août 1942.
source photo : United States Holocaust Memorial Museum
crédit photo : USHMM

Une fois que l’idée d’écrire sur ce sujet arrive, tu enquêtes plus profondément ?

J’ai lu énormément de livres, j’ai regardé tous les films réalisés sur le sujet. Au lieu de m’intéresser à la grande histoire, je suis aussi allé chercher les petites histoires. Parfois, j’ai lu 300 pages pour en tirer 4 lignes. Ce qui m’intéressait, c’était de toucher à l’intime des gens qui avaient pu vivre à cet endroit-là, à cette époque-là, dans ce contexte très particulier.

T’es-tu demandée ce qu’allaient penser les historiens de ton livre ?

Quand j’écris, je suis vraiment portée par mes personnages, par mon travail d’écriture et vraiment, je n’ai que faire de ce que va en penser les historiens, les éditeurs, les lecteurs, etc. C’est une question que je me pose uniquement quand le livre est édité et qu’il va être confronté au regard du lecteur.

Tu mets en évidence que ce qu’il s’est passé dans le village à cette époque a des répercussions sur la vie d’aujourd’hui… l’histoire est passée, mais elle est toujours là.

La Deuxième Guerre mondiale n’est pas si loin derrière nous, c’est une première chose. Et puis, j’ai voulu faire un roman qui parle à la génération d’aujourd’hui. Je ne présente pas ce livre comme un roman historique, il reste un roman contemporain avec un fort suspense. J’avais envie d’interpeller les jeunes d’aujourd’hui sur toutes ces questions-là. Le legs identitaire en particulier. Des enfants cachés dans le village en 1943, certains ont continué de vivre sous leur fausse identité. Certains ont découvert qu’ils étaient juifs à l’âge de 40 ans. J’ai rencontré des gens dont les parents venaient au Chambon-sur-Lignon tous les étés, ils se demandaient pourquoi ils venaient là et un jour, ils ont découvert que leurs parents ont été cachés pendant la guerre. Ce n’est pas une histoire d’une époque, c’est une histoire que l’on transmet de génération en génération. Et avec des bouleversements qui sont phénoménaux.

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Tu ne laisses pas la place au manichéisme. Le bien le mal… comment on fait pour s’en sortir…

Tous mes personnages portent ça. Ils sont tous ambigus par rapport à cette question-là. Personne ne peut dire : « Moi, si j’avais vécu à ce moment-là, dans cette situation-là, j’aurais fait tel choix ». Je ne crois pas que l’on puisse se positionner.

Dans ce livre, il y a aussi le poids de la religion, puisque c’est un village protestant.

Les gens qui protégeaient dans des fermes des enfants juifs mettaient en péril leur propre famille, c’était des choix vraiment difficiles. Ce qu’il y a d’étonnant et de remarquable c’est que c’est vraiment l’engagement de toute une communauté. Ceux qui n’étaient pas d’accord se taisaient. Il n’y a eu aucune délation dans ce village.

Tu insistes sur le fait que ce village n’a pas traversé la guerre de manière légère…

Il y a eu des rafles. Ils n’ont pas vécu à l’abri des difficultés de cette période. 18 enfants ont été emmenés et les trois quarts sont morts dans les camps. Des professeurs ont été arrêtés… Je voulais vraiment rétablir la vérité. On a un peu mystifié l’histoire de ce village, mais tout ça s’est fait dans la difficulté, la souffrance et des douleurs abominables. 

Il y a des personnages dans ton livre qui ont réellement existé. Ils sont mélangés à corinne royer,la vie contrariée de louise,interview,mandord’autres qui sont le fruit de ton imagination.

Dans la partie contemporaine du roman, tous les personnages sont imaginaires, par contre, dans la partie historique, il y a des personnages réels. J’ai travaillé de façon solitaire la partie historique, donc j’ai essayé de respecter une sorte de contrat moral avec les personnages vrais, c'est-à-dire de ne pas leur faire dire et leur faire faire des choses qu’ils n’auraient pas pu dire ou faire. Je n’ai pas voulu travailler avec des historiens, des biographes ou des sociologues pour ne pas amputer mon imaginaire et mon travail de romancière. Une fois la première version de mon roman écrite, là, j’ai rencontré de visu des historiens et des biographes. Nous avons parlé de ce que j’ai écrit et je leur ai fait lire certains passages, mais uniquement pour qu’ils me confirment que je respectais bien ce contrat moral. Ils ont été très émus par le livre et m’ont dit que la dimension historique a été parfaitement respectée.

Tu poses la question essentielle de la vérité. Toutes les vérités sont-elles bonnes à dire ?

Mon héros, cet américain de 40 ans, James Nicholson, est dans une quête identitaire, donc lui, il cherche toute la vérité sur ces origines. Nina, la serveuse qui lui lit le cahier rouge de sa grand-mère, elle est là pour lui transmettre cette vérité. Au bout d’un moment, ce qu’elle va lire sera tellement lourd à ses yeux qu’elle va devoir décider ou non de transmettre cette vérité. Elle va devoir faire le choix de transmettre l’Histoire avec un grand H ou le choix d’épargner celui qu’elle commence à aimer.

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Il n’y a, à priori, aucun rapport entre tes deux livres… mais j’en ai trouvé un. Une sacrée sensualité.

Dans le premier c’était plus immédiat puisque le thème était le désir et la passion. Il y avait matière… Sur ce sujet-là, c’est l’écriture qui est sensuelle.

Des scènes aussi.

Oui, c’est aussi une des choses que je voulais rétablir. Pendant les périodes de grands troubles, notamment en période de guerre, l’humanité s’exprime clairement, je dirais… l’humanité avec tous ses débordements. La sensualité, la sexualité sont exacerbées dans ces moments-là.

Tu es directrice d’une agence de communication, comment en es-tu venu à écrire des livres ?

Ma vie de romancière a commencé bien avant ma vie de directrice d’une agence de communication. J’ai vraiment toujours écrit. Des poèmes quand j’avais 8 ans, des nouvelles quand j’en avais 12. Ensuite, j’ai écrit des nouvelles un peu plus longues et je me suis mise aux romans, que je n’ai pas cherché à faire publier, soit dit en passant. Ça me paraissait inatteignable et ce n’était pas mon objectif, c’était vraiment le plaisir de l’écriture. La diffusion, le regard du public, ce n’est pas ce qui me questionnait, m’intéressait. Mes amis m’ont incité à essayer d’être publié. J’ai envoyé le premier manuscrit  que j’avais sous la main et il est tombé dans celles d’Héloïse d’Ormesson et de Gilles Cohen-Solal.  L’aventure de l’édition a commencé comme ça.

corinne royer,la vie contrariée de louise,interview,mandorTu es sur un troisième roman en ce moment ?

C’est une sorte de conte pour adulte, un conte un peu fantasque dont une partie se passe en France en territoire rural et dont l’autre partie devrait se passer en Haïti.

Tu aimes ta vie d’écrivain ?

L’écriture solitaire dans mon petit bureau, c’est vraiment quelque chose dont j’ai besoin. Ça participe à mon équilibre quotidien. C’est indépendant de l’édition. La période d’interviews, la promo du bouquin, c’est quelque chose que j’appréhende toujours, mais une fois que j’y suis, je suis plutôt heureuse d’y être. Ce sont des rencontres qui vont souvent au-delà du livre. Ce sont souvent deux personnes qui se rencontrent, mais ce n’est pas à toi que je vais apprendre ça.

Et pour info... ça se passe cet après-midi.

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