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25 février 2012

Dominique Eddé : grand entretien pour Kamal Jann

dominique-edde.jpgObtenir un entretien avec Dominique Eddé a été compliqué à organiser. Elle donne des interviews avec parcimonie. J'ai tant aimé son Kamal Jann que je n'ai pas lâché le morceau. Et voilà... une heure d'entretien avec/chez elle le 18 janvier dernier. Je peux affirmer qu’il s’agit-là d’une de mes plus belles rencontres littéraires de ces deux dernières années. Ce livre a été un vrai électrochoc pour moi. Merci donc à Dominique Eddé de la confiance qu’elle m’a accordée.

Une partie du fruit de cet entretien à été publié dans Le magazine des espaces culturels Leclerc (daté du mois de février 2012).

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Voici la suite de cet entretien en exclusivité pour  Les chroniques de Mandor .

401174_10150503778184958_169071404957_8824627_972394037_n.jpgÇa fait 40 ans que vous suivez le fonctionnement des pays arabes, est-ce que l’on suit tout de même facilement ce qu’il s’y passe ?

Facilement, non. Tenir tous les fils, prendre en compte toutes les contradictions, demande d’autant plus d’effort que la spirale de la manipulation est sans fin dans cette partie du monde.

Parce que tout est compliqué, n’avez-vous pas eu peur de perdre quelques lecteurs en route ?

Je  ne crois pas qu’on rende service au lecteur en l’ayant à l’esprit quand on écrit un roman. Ce qui me paraît essentiel, c’est d’être au plus près des personnages, de se concentrer sur ce dont ils ont besoin pour vivre. Ce qui me souciait c’était de trouver une forme compatible avec la décomposition du monde auquel j’avais à faire. On respecte mieux le lecteur en allant jusqu’au bout de ce travail d’écriture, qu’en cherchant à le séduire.

Un de vos personnages, Anton, tape sur Google pour en savoir plus sur sa famille qu’il ne connait pas. Il tombe sur la situation dans cette partie-là du monde. « Il ne veut pas lire, il veut savoir. Tout savoir en même temps. Le Liban, la Syrie, Israël, la Palestine. Il cherche à fuir par tous les moyens. À fuir la géographie, le tourisme, les guerres, les noms des villes, des villages, l’histoire, l’économie. Tout est trop long, trop compliqué. » Ce passage rassure le lecteur… parce que personnellement, je n’ai pas tout assimilé.

Je comprends ce que vous dites. J’ai eu la tentation de supprimer ou de raccourcir ce passage et c’est mon éditrice, à qui je dois beaucoup, Claire Delannoy, qui m’a dit à peu près la même chose que vous. « Ce passage donne aux lecteurs un peu de la familiarité dont il a besoin dans un univers qui lui est étranger ». Je l’ai écoutée.

Vous avez dit: « C’est peu dire que j’ai été troublée d’en découvrir, après coup, le caractère prémonitoire. »

Je me demande si « le caractère prémonitoire » de ce roman ne tient pas essentiellement au fait que j’ai choisi de m’attaquer au noyau de la décomposition plutôt que d’improviser des issues et des remèdes artificiels. Dès la première page, je me suis mise en état de sentir et d’imaginer, en dehors de toute quête d’idéal. Les Jann et leur monde sont à bout de force, piégés par leur passé. Ils ne peuvent plus continuer à faire « comme avant ».  De telle sorte qu’on assiste, séquence après séquence, à la fin inéluctable d’un cycle tout en sachant que la pieuvre politique - régionale et internationale - reste à l’œuvre. Quand on voit ce qui se passe en Syrie aujourd’hui - l’horreur endurée par le peuple, d’un côté, l’impotence des puissances à la stopper de l’autre, on retrouve en effet la figure - omniprésente dans Kamal Jann - des alliances et mésalliances morbides qui entretiennent le marécage de la réalité. Dans ce contexte la crise de Kamal anticipe, au plan individuel, la crise collective qui n’allait pas tarder à se manifester. À ceci près que son cri, son  «ça suffit, c’est fini tout ça » s’adresse autant à lui-même qu’aux autres.  La scène se passe en octobre 2010, le mois où je termine le livre, quelques semaines avant que les tunisiens demandent au pouvoir de dégager. Il est vrai que j’ai été troublée de voir à quel point la vision de Kamal Jann a rencontré l’histoire.

Ce livre colle de très près à l’actualité de la situation en Syrie. Vous continuez au jour le jour à suivre les événements de près ?

Forcément. Avec une admiration sans bornes pour le courage des insurgés et une peine immense. Et toujours ce sentiment d’impuissance assorti d’une grande inquiétude pour l’avenir.

Ce thriller politique ne nous épargne rien des guerres intestines, des trahisons et des violences du genre. C’est inimaginable pour un Occidental de regarder cette mise en scène d’un monde rongé, déformé par des décennies d’abus, de répression, d’impunité. Le terme de thriller vous convient-il ?

Le livre vit sa vie. Je ne l’ai pas écrit comme un thriller, mais je suis frappée du fait que le mot revient dans les comptes-rendus. Ce qui fait un bon livre – thriller ou pas – c’est son écriture, son rythme, son architecture. J’ai envie de croire qu’en lisant ce roman comme un thriller le lecteur me signifie que j’ai tenu le bon rythme. D’autres critiques font référence à Dostoievski ou à la tragédie grecque, d’autres à l’écriture cinématographique. Dans l’ensemble, les lecteurs arabes rient davantage que les français. La part comique du livre  relève probablement d’une forme d’humour plus familière à ceux qui vivent la dérision comme un état quasi permanent. En rire, ne leur fait pas peur. Quoi qu’il en soit, j’aime bien l’idée que ce roman est une construction à multiples entrées, à multiples étages.

À un moment, il y a un dialogue :

-Mourad Jann est lié à une branche dure des Frères musulmans.

-Les Frères musulmans ne sont pas des terroristes.

-N’en faisons pas une question de vocabulaire.

L’importance du vocabulaire est primordiale quand on évoque le monde arabe?

L’importance du vocabulaire s’applique à toutes les situations. Disons que, dans ce domaine, le monde arabe a fait l’expérience et les frais d’un degré de confusion maximal. Dès que l’on dit, par exemple, les musulmans, les chrétiens, les islamistes, les arabes, les palestiniens, les israéliens, on est déjà à côté de la plaque. Chacune des catégories que je viens de citer est faite de un + un + un… Le luxe d’un roman, c’est entrer dans les vies une par une. Alors bien sûr, il y a des archétypes. Mourad Jann est un archetype d’islamiste prêt à tuer et à se tuer. Mais l’accès à cette part commune passe par le récit de la singularité.

Vous vous mettez dans la tête de Mourad qui doit se faire sauter dans quelques jours. C’est la première fois que je lis une explication de ce qu’il se passe dans la tête d’un kamikaze.

Mourad est privé de vie. Il est dans une solitude sans pitié et sans complaisance. Il n’essaye pas de connaître l’autre ou plutôt il n’en a pas les moyens. Il fait peur parce qu’il n’a pas peur. Il est froid, rempli de courage et de haine. Son frère Kamal en parle bien quand il dit : « on l’a laissé seul avec Dieu ».

Vous êtes une intellectuelle engagée, quand on écrit un livre comme celui-ci, on n’a pas envie de donner son opinion ?

Comme je viens de vous le dire au sujet de Mourad, ce qui m’intéresse c’est d’essayer de comprendre comment ça marche, comment ça ne marche pas. L’opinion n’est pas la meilleure amie de la pensée.

Est-ce que l’on peut considérer que ce livre est la synthèse de toutes ses années à étudier ce monde arabe.

Le mot de synthèse est très approprié. Kamal Jann est sans doute le plus ambitieux de mes romans,  le plus chargé. Il ne traite pas seulement avec beaucoup de personnages et de lieux mais aussi avec plusieurs temps. Des temps courts, rapides, minutés d’un côté et un temps long, très ancien de l’autre, qui est  celui de cette région, de la Syrie en  particulier, et qui résiste à la vitesse. Il y a plusieurs folies chez les Jann et chacune de ces folies a quelque chose à voir avec le heurt et le déréglement de ces deux temps. Travailler à relier les folies individuelles et la folie du monde, m’a demandé en effet un gros effort de synthèse.

Vous faites dire à un personnage : « Tu connais un spécialiste du monde arabe qui ne rêve pas d’être né dans un monde sans Arabes ? » Et vous ?

Je crois que bien des arabes vous diraient, comme moi, que durant ces cinquante dernières années le monde arabe leur a beaucoup coûté. Mais dans cette phrase le « spécialiste » est plus visé que « le monde arabe ».

Ce livre est un peu le livre de votre vie. Est-ce que cela pose un problème pour la suite ?3851305694.jpg

Ayant eu à traiter, dans ce roman, avec un monde sans pitié, j’ai gagné en liberté parce que je n’ai pas reculé. Alors pour la suite, le mieux que je puisse faire, quels que soient le sujet ou la forme, c’est de continuer à ne pas reculer. Autrement dit : me laisser surprendre. Et si tout va bien, surprendre en retour.

Vous dites beaucoup de choses dans ce livre… n’avez-vous pas peur des conséquences pour vous ?

Ce qui me terrifie, jour après jour, c’est ce que vivent les syriens qui sont sous les bombes et sous la torture.

Récemment, vous avez fait la Une du Monde des livres. Il y a deux pages sur votre ouvrage. Vous êtes flattée ?

Flattée ? Non.  Très agréablement surprise.

Commentaires

On ne voit pas toujours que y a du gros niveau chez Mandor car, soit les interviewés n'ont pas de niveau, soit les interviewés sont dans un rail de pensée marketing et se censurent. Ou quand le Mandor reste sage.

Voilà voilà, donc. Une belle et intelligente interview, où les deux acteurs donnent envie de lire le livre.

C.
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Écrit par : Cédric | 25 février 2012

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