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12 février 2012

Alain Mabanckou : interview pour "Le sanglot de l'homme noir"

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Le 23 janvier dernier, je suis allé à la rencontre d’Alain Mabanckou dans un restaurant des Halles. Il s’agissait pour moi de l’interviewer à propos de son nouvel essai : Le sanglot de l’homme noir pour Le magazine des loisirs culturels des magasins Auchan. L'homme est souriant, inspire la sympathie immédiate et la conversation sincère et profonde...

Voici la version de l’interview publiée. Elle est suivie de la version intégrale pour « Les chroniques de Mandor ».

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Pour ceux qui auraient l'outrecuidance de considérer qu'il faut une loupe pour lire l'intro, le revoici en version lisible. De rien!

(Le nouveau livre d’Alain Mabanckou est un essai polémique virulent sur la condition de l’homme noir en France. Après avoir étudié en France, l’auteur congolais a choisi d'enseigner la littérature francophone aux USA. Grâce à cette confluence des trois cultures, il sait que l'identité d'un homme ne tient ni à sa terre natale ni à son sang, mais résulte de son choix personnel. Rencontre avec Alain Mabouckou.)

Interview:

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Voici la  suite de cette conversation... et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'Alain Mabanckou n'a pas la langue/plume dans sa poche.

Vous regrettez que l’homme de couleur qui, au lieu de s’occuper de son présent, s’égare dans les méandres d’un passé cerné sous l’angle de la légende, du mythe et surtout de la « nostalgie ».

Il y a ceux qui vont vous vendre l’Afrique ancienne. Ils vont dire : « A l’époque, c’était bien, il n’y avait pas les blancs. Tout était calme, à la rigueur, les enfants pouvaient jouer avec les lions, on pouvait promener le serpent. On vendra toujours une Afrique mythique, une Afrique mystique. Tout est faux. Nous avons connu des royaumes qui se faisaient la guerre, nous avons connu des empires, des conquêtes, l’esclavagisme fait par des noirs sur des autres noirs. Il y a des périodes belliqueuses dont on ne parle jamais. On veut fonder l’identité sur une Afrique mythique et je dis à mon enfant que ce n’est pas possible.

Vous dites aussi à Boris que la pire des intolérances est celle des êtres qui lui ressemblent, c'est à dire celle de ceux qui ont la même couleur que lui. Avez-vous voulu lui déclencher un électrochoc ?

Je lui ai raconté aussi des choses personnelles qui ne sont pas dans le livre. La première injustice raciale que j’ai eue en Europe venait d’un noir des Antilles. Je n’avais pas de sous à l’époque, j’ai triché dans le métro. J’étais poursuivi par 3 personnes, deux blancs et un noir. C’est le noir qui ne m’a pas lâché, qui m’a traité de tous les noms. Comme il était antillais, il m’a dit que c’était les africains qui faisaient honte à notre race.

Ce que vous voudriez savoir, si j’ai bien compris votre livre, c’est la part de responsabilité que vous avez en tant qu’africain dans les fléaux qui ont frappé votre continent.

Tout à fait. J’endosse une certaine charge de responsabilités, mais ma façon de pouvoir me soulager ou peut-être changer de vie, c’est de construire un présent qui viendrait équilibrer les choses et qui démontrerait que l'on s’est trompé dans "le noir dans l’histoire". C’est quelqu’un qui est debout et qui peut marcher et non, qui a les jambes coupées par les colons.

C’est un dur combat d’essayer de convaincre ?

Oui, je pense. Tout Africain est fier d’être africain, est fier de son continent, est fier de ses traditions, de ce fait, un Africain n’aime pas entendre quelqu’un qui dit des vérités sur l’Afrique. On aime entendre des discours consensuels. Il est temps d’écouter un nouveau discours qui va à rebrousse-poil.

Vous dites aussi que « derrière ces idéologies communautaires de façade, c’est indirectement un appel à la pitié pour le nègre qui est lancé ». Pourquoi le salut du nègre n’est-il, ni dans la commisération, ni dans l’aide ?

On a toujours l’impression que l’Africain, c’est quelqu’un qui a la main tendue. Je ne veux pas rentrer dans la logique de l’identité de la pitié. Moi je refuse ces aides qui sont détournées et qui ne font que prolonger l’asservissement de l’Africain.

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Donner un coup de pied dans la fourmilière, ça vous plait ?

C’est un livre que j’ai écrit avec mes tripes. Un livre qui reste dans le droit fil d’autres de mes livres, comme « Black Bazar » où se trouvaient des questions de racisme intra-communautaire. Ce livre est à cheval entre le récit personnel et la réflexion dans les idées.

Vous expliquez que l’immigration est deux fois et demie inférieure à ce qu’elle est dans les autres pays européens depuis les années 90. En outre, une majorité d’immigrés en France sont issus de l’Europe et non d’autres continents.

Quand on parle de l’immigration en France, on a l’impression qu’il y a plus de noirs immigrés qu’ailleurs. Non, il y a plus d’immigrés de races blanches à l’intérieur. L’immigration d’Afrique noire n’est pas celle qui pose le plus de problèmes. C’est en général une immigration très intellectuelle de personnes venues faire des études. Il y a en France des non-dits au sujet de l’immigration qui font que certaines vérités ne sont pas bonnes à dire. Ca ferait tomber les pans de l’idéologie qui se trouvent en France.

Vous dites aussi que ni la droite, ni la gauche n’a le monopole du cœur. Vous rappelez aussi que les premiers charters datent de la présidence de François Mitterrand. Dites-moi, vous êtes sarkoziste ?

Pas du tout, mais il faut qu’on arrête de penser que la gauche est forcément l’endroit qui a le plus le cœur porté vers les damnés de la Terre. « La France ne peut pas héberger toute la misère du monde »… c’est Michel Rocard qui a prononcé ses paroles. La gauche à flirté avec les idées nationalistes au moment où le Front National commençait  à monter. La question de l’immigration est une question qui devient tellement idéologique que n’importe quelle partie, de gauche ou de droite, utilise cette question pour avoir les voix de Lepen.

alain mabanckou,le sanglot de l'homme noir,interview  le magzine des loisirs culturels auchan,mandorÊtes-vous déçu par la France ?

Ce n’est pas le terme exact. Je suis très amer. La mémoire française est très courte. Soit-disant, nous sommes dans une ère qui va très vite. On a oublié qui sont ces gens qui ne leur ressemblent pas. On a oublié cette hospitalité. Nous, on était dans notre pays, les gens sont venus, ils exploitent les matières premières, on leur a donné le pétrole, les usines, les administrations, les asservissements, malgré cela, dans la majorité des pays africains, il n’y a pas eu d’hostilité envers la race blanche. Quand il y a eu la guerre civile dans mon pays, au Congo Brazzaville, les gens se battaient entre eux, personne n’a jamais touché un seul cheveu des Français. On savait que ce n’était pas leur histoire. L’ingratitude persiste parce qu’on n’a pas enseigné assez la vraie histoire de France aux petits Français.

Ce livre est dur pour les noirs, mais aussi pour les français en général.

Quand je décortique la question de l’immigration, quand j’évoque Eric Zemmour et Robert Ménard, quand je parle de l’article 1 de la constitution française… je ne ménage personne. Il ne faut plus se voiler la face.

A la fin de votre livre, vous expliquez pourquoi vous écrivez : "on écrit parce que « quelque chose ne tourne pas rond », parce qu’on voudrait déplacer les montagnes ou faire passer un éléphant dans le chas d’une aiguille. L’écriture devient alors à la fois un enracinement, un appel dans la nuit et une oreille tendue vers l’horizon."

On n’est pas forcé d’écrire. On peut vivre sans écrire. Mais le problème, c’est que l’écrivain, c’est celui qui est tourmenté par le besoin absolu d’écrire. Non seulement, je ne peux pas ne pas écrire, mais je peux tout abandonner pour écrire. Même si je ne vends plus que deux exemplaires, que plus personne ne me lit, je resterai toute ma vie écrivain. Au moins, j’aurai une quiétude intérieure. L’écriture est d’ailleurs une thérapie intérieure. Elle me permet tous les jours de réinventer mon humanisme, elle me permet de chercher les portes qui ouvrent vers la générosité, vers la rencontre des peuples, vers la rencontre d’autres cultures. Le désir  d’écrire est fondamental et quand ce désir est matérialisé, c’est extraordinaire !

Etre écrivain, est-ce que c’est être guerrier ?

Peut-être pas, mais ce n’est pas anodin, l’acte d’écrire pour dire. L’écrivain, c’est quand même quelqu’un qui décide de transmettre, de mettre en public ses idées, parfois à ses risques et périls.

Ce qu’il y a de bien chez vous, c’est que vous êtes un intellectuel accessible ?

Je pense que ce sont certains écrivains qui ont détourné le sens d’intellectuel. L’intellectuel, c’est quelqu’un qui réfléchit à une société pour, peut-être, proposer des pistes au peuple. Un intellectuel ne doit pas vivre dans sa tour d’ivoire et ne parler qu’à une certaine élite. Moi, je suis plutôt porté vers le peuple, parce que tous mes romans sont écrits dans les bas-fonds de la population. Mes personnages sont toujours des marginaux.  « Verre cassé », c’est un soulard, « African Psycho » c’est un petit serial killer, « Black Bazar » c’est quelqu’un qui erre dans le quartier de Château-Rouge…

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C’est quoi le bonheur d’un écrivain ?

C’est de faire lire des gens qui ne sont pas censés faire partie du pourcentage de lecteurs.

Utiliser un langage simple pour exprimer des idées un peu compliquées, c’est facile ?

Quand j’écris un roman, je souhaite qu’on se laisse porter par ce que nous disent les personnages. Ils donnent le ton d’un roman. L’écrivain doit trouver la voix. Un roman commence quand on a l’impression d’entendre la voix d’un personnage… l’écrivain essaye de retranscrire cette voix. Je crois qu’un roman doit ressembler à la vie.

Il y a aussi de nombreux dialogues, souvent croustillants.

Dans un roman, le dialogue, c’est ce qu’il y a de plus difficile. Le dialogue demande à l’écrivain d’être comme un scénariste ou un metteur en scène. On doit imaginer une conversation entre deux personnages, mais pour coucher cette conversation dans la page, il faut que l’auteur s’efface, qu’il ne vienne pas empiéter pour que les personnages se parlent. Pour moi, un des romans les plus réussis des années 90 à aujourd’hui,  sur le dialogue, c’est certainement « Hygiène de l’assassin » d’Amélie Nothomb. Aux Etats-Unis, quand je fais un cours de littérature pour parler des dialogues, j’utilise les romans et je mets en avant celui-là particulièrement.

Vous avez deux activités imposantes, écrivain et professeur. C’est complémentaire ?

Oui, c’est complémentaire, d’autant plus que j’enseigne la littérature. Je reste un peu dans le même domaine. Je parle des livres que j’aime, j’essaie de donner envie à mes étudiants le goût de la littérature. Quant à l’écriture, c’est le côté solitaire, certes, mais c’est paradoxal parce qu’avant d’être seul pour écrire, j’ai besoin d’être dans le monde…

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Alain Mabanckou et Pia Petersen (qui était à nos côtés lors de l'interview), le 23 janvier 2012, lisent un livre passionnant, au Père Tranquille à Paris.
http://www.alainmabanckou.net/
http://piapetersen.net/

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