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26 septembre 2011

Marie-Laure Bigand: Interview pour "Et un jour, tout recommencer"

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 Rien ne sert de le cacher, je connais Marie-Laure Bigand depuis longtemps. Et nous sommes dans la même maison d’édition. Je l’ai mandorisé une première fois, alors que ce n’était pas le cas et que nous ne nous étions jamais rencontrés. Aujourd’hui, je l’apprécie autant pour son amitié sans faille et pour sa gentillesse que pour ses qualités littéraires. Non, pas autant. Ses qualités humaines l’emportent. Mais j’ai toujours lu avec beaucoup de plaisir ses livres. Certains considèrent qu’ils sont "féminins", du moins qu'ils s'adressent aux femmes. Je ne trouve pas. En tout cas, pas que. Ma part de féminité ne se sent pas étranger à ce qu’elle écrit… s'y retrouve, même.

Nous nous sommes donc récemment retrouvés dans un restaurant parisien pour évoquer son nouveau roman Et un jour, tout recommencer.

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252303_2082788787767_1186510993_2547113_2850787_n.jpg4e de couverture : C’est parce que Valérie n'arrive plus à avancer qu'un matin d'avril, alors que la région parisienne en est à son début de printemps, elle quitte son appartement sur la pointe des pieds, pour ne pas réveiller les siens encore endormis. Elle part sans laisser d'adresse, en ayant pris toutes les précautions pour qu'on ne puisse pas la retrouver. Valérie a juste conscience qu'elle a perdu l'essentiel de ce qu'elle était, que tous ses repères se sont effondrés, et que pour ne pas s'égarer davantage, elle doit se reconstruire. Pour le reste, elle refuse d'y penser et de se retourner sur ce passé qu'elle abandonne. Durant les premiers jours de sa fuite, elle progresse, telle une ombre, avec le sentiment d'évoluer à tâtons. Commence alors une quête, un parcours initiatique, toujours entre deux gares, une errance où les rencontres serviront de révélateur à ce qu'elle a enfoui au fond d'elle, sans en avoir perçu la véritable raison : son manque d’envie de vivre...

L’auteure : Marie-Laure Bigand, femme forte et fragile à la fois, sait se montrer convaincante en nous offrant des personnages qui nous ressemblent. Sa sensibilité, sa douceur et sa générosité respirent à travers sa plume et nous entraînent dans des récits captivants qui laissent, longtemps après la lecture, une empreinte, comme si les héros et les héroïnes de ces fictions étaient une partie de nous-mêmes. Une romancière dans l’air du temps qui se plaît à transporter le lecteur dans un ailleurs. Avec son quatrième roman, Marie-Laure Bigand aborde des thèmes qui lui sont chers, comme les destins croisés, la recherche du bonheur et la propension de chacun à exister au travers des épreuves. Son style impeccable, léger et maîtrisé, s’efface naturellement en arrière plan, pour laisser place à l’intrigue et au suspens.
Un road-movie passionnant !

ML Bigand 18.07.11 2.JPGInterview :

Oser tout quitter, à commencer par les siens, résister aux assauts de la culpabilité, regarder droit devant et ne surtout pas se retourner... Penses-tu avoir créé un comportement possible chez une femme ?

Oui, bien sûr, même si c’est sûrement plus surprenant de la part d’une femme que d’un homme. Dans notre société la femme est souvent au cœur du noyau familial, celle par laquelle tout transite, celle viscéralement reliée à ses enfants, mais pourquoi une femme ne ressentirait pas à un moment de sa vie un grand besoin d’évasion, de souffler peut-être…

Oui, tu as raison. Parce que Valérie à le sentiment de ne plus exister dans le regard des autres, parce qu’elle à l’impression de n'être plus que transparence, elle décide de créer le manque. Elle plaque tout pour souffler, bien sûr, s’évader, vivre autre chose, mais surtout, montrer aux autres à quel point elle est un maillon essentiel de la famille ?

Lorsque Valérie part elle ne pense pas à tout cela bien sûr. Elle part parce qu’elle n’arrive plus à avancer. Le lecteur apprendra au fur et à mesure de la lecture pourquoi elle en est venue à un tel extrême. Alors bien sûr tout au fond d’elle, elle espère en effet que son absence manquera à ceux avec qui elle partageait son quotidien, peut-être même cherche-t-elle à leur faire du mal, mais d’une manière inconsciente…

Tu dis, « c'était partir ou mourir... ». Valérie prononce-t-elle cette phrase au sens propre ?

Au moment où elle le dit elle le pense très sincèrement. Elle était si mal, si enfermée dans son mal être qu’elle se sentait clouée au sol. Après elle ne dit pas qu’elle serait passée à l’acte… On peut aussi mourir à petit feu en perdant l’envie de tout, stade auquel était arrivé Valérie.

Comment expliquer son manque d’envie de vivre ?

Là ce serait raconter tout le livre. Comment vient un manque d’envie de vivre serait peut-être la question à poser… Dans une vie on peut encaisser toutes sortes d’épreuves, résister, continuer malgré tout, jusqu’à ce qu’il y ait la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Valérie, mon héroïne, sera terriblement marquée par la perte d’un être cher, et c’est là qu’elle vacillera, et qu’autour d’elle tout s’écroulera. Elle va se sentir de plus en plus seule au milieu des siens, avec l’impression d’être incomprise, de ne plus être à sa place, et surtout de ne plus servir à grand-chose…

Certaines femmes pourraient argumenter qu’il y  un peu de lâcheté chez Valérie ?76450_1669229969055_1186510993_1846984_7417143_n.jpg

Moi je la trouve plutôt courageuse Valérie J. Beaucoup la trouvent égoïste, mais pas lâche. C’est vrai qu’elle fuit… D’ailleurs au début de sa fuite elle s’interdit de penser, car sinon elle reviendrait très vite vers les siens pour finalement se retrouver au point de départ. Il lui faudra du temps avant de s’autoriser enfin à analyser sa fuite. Mais au début elle se protège. Il faut comprendre qu’elle est dans un état de fatigue extrême, tant physique que moral.

Je l’aime bien Valérie, mais je me fais l’avocat du diable… Si elle est touchante, presque parfaite, elle est aussi pleine de contradiction et pourraient apparaitre comme une égocentrique.

 

Certaines lectrices l’ont en effet trouvé égoïste. Bizarrement les lecteurs la comprennent mieux… Au moment où elle part, elle devient en effet égoïste, sinon comment pourrait-elle se couper ainsi des siens ? Elle a toujours été là pour eux mais le jour où elle part elle décide de vivre pour elle. Alors en ce sens, en effet, elle se centre uniquement sur elle, mais dans l’unique but de se reconstruire. Elle est loin d’être parfaite, elle est simplement humaine et tente de se débattre avec l’existence.

De gare en gare, d'étape en étape, de la Lozère à la Rochelle en passant par le Lubéron, le périple de Valérie est aussi et surtout l'opportunité d'un cheminement intérieur. Elle part à sa propre rencontre. C’est un peu ça ?

Valérie aurait aimé partir au bout du monde, seulement mon héroïne n’est pas très riche. Elle doit faire avec ses petits moyens. Au début la seule chose qui lui importe est d’être seule. Elle se créait sa propre île déserte dans un coin perdu. Au fur et à mesure qu’elle reprend vie, elle reprend contact avec des endroits plus animés, et avec elle-même. Les lieux où elle séjourne et les personnes qu’elle rencontre lui permettent de progresser dans son propre cheminement intérieur.

Et paradoxalement, tu écris : « Elle réalisait que c’était grâce à sa fuite qu’elle avait réussi à prendre de la distance avec elle même. » Alors « prendre de la distance avec elle-même » où se retrouver ?

Prendre de la distance c’est un moyen de se retrouver. Valérie était tellement mal qu’elle ne voyait plus rien, elle y compris. Au tout début, en refusant de penser aux vraies raisons qui l’ont poussée à partir, elle s’oblige en effet à prendre de la distance avec elle-même, un peu comme si elle s’observait de loin. C’est grâce à ce recul qu’elle finira par se confronter avec sa vie passée.

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Des rencontres plus ou moins importantes ponctuent les trois pèlerinages. Elles lui offrent, au contact des autres, l’opportunité de mieux se connaître tout en analysant des épisodes de sa propre existence. Finalement, c’est comme une auto psychanalyse ?

Les autres c’est aussi s’enrichir et mieux se connaître, même si au début elle refuse de s’attacher aux gens qu’elle croise. Je parlerai plus de quête que d’auto psychanalyse. Valérie tente de se débrouiller avec l’existence qui l’a malmenée. Elle tente surtout de comprendre pourquoi elle s’est ainsi disloquée. Au début elle reste indifférente aux autres car elle est tout simplement incapable de s’y intéresser, jusqu’à ce qu’une rencontre la bouscule vraiment et l’oblige à réagir enfin.

As-tu un jour éprouvé l’envie de tout laisser derrière toi?

Non, j’aurais été bien incapable de faire comme Valérie, et avec ce quatrième roman, c’était intéressant pour moi de pousser mon héroïne aussi loin. J’observe et j’écoute beaucoup. Je suis partie sur ce ras-le-bol qu’éprouvent parfois les gens, et puis j’ai toujours été fascinée par les gens qui partent un jour sans qu’on ne les retrouve jamais. J’ai eu envie de me mettre de l’autre côté, de tenter de comprendre ce qui pouvait amener quelqu’un à tout quitter comme ça.

Dans « Et un jour, tout recommencer », finalement, c’est un hommage et un regard tendre sur toutes ses femmes qui, la quarantaine accomplie et l’éducation des enfants terminée, se posent des questions sur leur vie trop vite passée ?

Je ne sais pas si c’est un hommage, mais il est vrai qu’aujourd’hui les femmes approchant de la cinquantaine, libérées de l’éducation des enfants, osent davantage s’affirmer dans ce qu’elles ont vraiment envie de faire. Autour de moi je connais des femmes qui ont élevé leurs enfants avec bonheur, leur ont donné tout ce qu’elles pouvaient, et une fois les enfants partis du foyer familial s’épanouissent en renouant avec le milieu professionnel ou dans des activités artistiques ou autres. Elles orientent différemment leur vie.

On peut dire que c’est un road-movie, mais contemplatif, non ? Je veux dire par là que Valérie fait des longues haltes pour faire le point. Elle ne se précipite jamais entre deux voyages…

Elle a toujours tellement couru dans sa vie entre travail, vie de famille, gestion du quotidien, que le jour où elle part, elle prend le temps et en quelque sorte, elle redécouvre la nature, une nature dans laquelle elle se ressource. Sa reconstruction passe aussi par l’écoute de son corps qu’elle soumet à un rythme plus sportif au travers du vélo et de la marche.

Elle prend le temps de souffler, et surtout elle se protège de toutes contraintes.

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J’ai lu quelques critiques littéraires dire de ton livre que c’est « une quête », « un parcours initiatique ». C’est ainsi que tu as voulu ton roman ?

Comme toujours, lorsque je me lance dans l’écriture d’un roman, j’ai ma ligne directrice autour de laquelle il se passe des évènements qui se révèlent au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. Ici ma ligne directrice était l’histoire « d’une femme qui quitte tout parce qu’elle n’arrive plus à avancer dans sa vie. » Je la voulais très blessée pour qu’elle puisse se reconstruire, et donc c’est en effet une quête, une recherche de soi…

Ce livre n’est pas un roman d’action. Et pourtant, on le lit avec avidité. On a envie de savoir ce qu’il va se passer, comment les personnages, et principalement Valérie, vont évoluer. C’est difficile d’écrire un livre sensible, qui touche au cœur ?

Lorsque l’on écrit un livre on doit avant tout penser au lecteur. Il ne suffit pas d’écrire une histoire, encore faut-il réussir à captiver un lectorat. Je tente de procurer, à travers mes livres, de l’émotion car c’est ce que j’aime ressentir à la lecture d’un livre. Ici comme il s’agit de la reconstruction d’un personnage très abîmé par la vie, il y a forcément une lenteur dans le récit, mais au travers des rencontres qui jalonnent le parcours de Valérie, j’ai essayé de créer une attente, et un suspens quant aux vraies raisons qui l’ont poussée à tout quitter. En fait sous un aspect très calme il se passe beaucoup de choses.

page24_1.jpgC’est important pour moi ce que tu dis là, que ce livre « se lit avec avidité », car si le lecteur s’y ennuie, c’est que quelque part j’ai échoué dans la construction de mon histoire.

Après je pense que l’on ne peut pas toucher tout le monde…

On ne peut jamais savoir à quoi tient le succès d’un livre. J’aime écrire, raconter des histoires, je tente de travailler au maximum mon texte. Ensuite il appartient au lecteur, c’est lui qui lui donne vie.

Je note qu’il y a plus de sensualité que dans tes précédents romans… Ai-je raison ?

 Eh bien, en effet, je me suis lâchée un peu plus, même si cela reste très correct ;-))

Et puis c’est bien aussi de surprendre un peu son lectorat ;-))

As-tu commencé l’écriture de ton 5e roman ?

J’ai commencé à écrire mais j’en suis vraiment au tout début. J’ai écrit 4 romans en 6 ans et je crois qu’actuellement j’ai besoin de faire une petite pause.

De toute façon l’écriture ne me quitte jamais…

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Commentaires

Superbe et bien mérité ! BRAVO
amitiés
arielle

Écrit par : arielle | 26 septembre 2011

Bel interview, j'ai adoré ce livre. En tant qu'homme, je me suis retrouvé à travers Valérie.
Ce besoin de changer de route, de prendre le large.

Écrit par : Nélis Pierre | 26 septembre 2011

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