Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Yael Naim : première interview pour la sortie de "She was a boy" | Page d'accueil | Mes livres de l'automne 2010 (5) : Vincent Brunner pour "Hendrix, electric life" »

13 novembre 2010

Souad Massi : interview pour la sortie de "Ô Houria"

Pour Musique Mag et pour ici, le 28 octobre dernier, j'ai rencontré Souad Massi dans un hôtel parisien. J'avais une bonne excuse, son nouvel album Ô Houria sortait la semaine suivante. Avant de lire l'interview, je vous propose ma chronique du disque publiée dans Le Magazine des Espaces Culturels Leclerc datée du mois de novembre 2010 :

Scan10001.JPG

-Avant de commencer, j’ai besoin d’un bon café… ça ne vous dérange pas. Et puis, je vais faire un effort pour te vouvoyer, parce que je sens que je ne vais pas y arriver.

-Non, mais, tutoyez-moi !

-Tutoie-moi tu veux dire !

-Oui.

-Tu veux un café.

-Oui, je veux bien.

(Les dialogues ne sont pas vraiment de Michel Audiard !)

Souad Massi s’installe à mes côtés. Je lui raconte que mes voisins de l’étage inférieur de mon immeuble sont algériens, que je les adore et qu’à chaque fois qu’elle sort un disque, je leur offre parce qu’ils sont fans d’elles. Ça semble lui faire plaisir…

Souad Massi 28.10.10 6.jpg

saoud-massi.jpgMandor: Pourquoi as-tu choisi de vivre à Paris depuis onze ans ?

Souad Massi : En fait je navigue entre Alger et Paris. J’ai deux enfants qui vont à l’école à Paris et  pour le travail c’est plus pratique je vive ici. Tous mes musiciens y vivent aussi. Mais j’ai besoin d’aller en Algérie régulièrement, toute ma famille habite là-bas.

-Cette rencontre avec Michel Françoise et Francis Cabrel est pour le moins surprenante.

-Francis Cabrel, je l’ai rencontré il y a six ans. J’ai fait partie de son juré des "Rencontres d’Astaffort". Je ne me souviens pas de grand-chose de ce premier rendez-vous avec lui. Ca s’est passé tellement vite ! L’année dernière, j’ai rencontré Michel Françoise parce que nous devions travailler sur un projet commun qui n’a rien à voir avec celui-là. On devait écrire et réaliser un disque pour un autre artiste.

-Qui ça ?

-Non, je ne peux pas te le dire, ça ne s’est pas fait.

-Donc, que s’est-il passé avec Michel Françoise ?

-Dans la voiture, avec mon mari, il nous a fait écouter quelques morceaux et nous a demandé ce que nous en pensions. Il m’a fait comprendre que je pourrai éventuellement les utiliser. Ca tombait bien, j’avais très envie de chanter aussi en français. Je suis totalement tombé sous le charme de deux titres, "Tout ce que j’aime" et "Ô Houria". Après, il m’a fait visiter le studio de Cabrel ce qui est extrêmement rare. J’ai adoré l'endroit. Il y a une ferme, la maison de Cabrel n’est pas loin. C’est la vraie campagne, ce qui oblige les musiciens à vraiment travailler. Ils ne peuvent pas sortir. Tu te rends compte, si on oublie le sel, on est obligé de faire 30 kilomètres pour aller le chercher ! Sans plaisanter, c’est l’endroit idéal, il y a une très belle acoustique. Quand je suis retournée à Paris, Michel Françoise m’a proposé d’enregistrer un album dans le fameux studio de Cabrel. J’ai accepté et ça s’est fait comme ça. Aussi simplement.

Souad Massi 28.10.10 1.jpg

34620_10150234074935727_347885505726_13801639_7180518_n.jpg-Francis Cabrel est un artiste important pour toi ?

-Oui, évidemment. Il faut savoir qu’en Algérie, je ne sais pas pourquoi, nous sommes très francophones. Ma génération et celle d’un peu avant, tout le monde adore Francis Cabrel.

-Tu as un sentiment de fierté de travailler avec lui et Michel Françoise ?

-Plus que ça. Je ne trouve même pas les mots. Je suis contente, honorée et très fière.

-Il paraît qu’il est très pointilleux lors des enregistrements…

-Il est très à cheval sur la prononciation. Il ne lâche rien et nous pouvons rester deux heures sur un seul mot. Je n’ai jamais vu ça !

-Et quand il a dû chanter en arabe pour "Tout reste à faire", j’imagine que tu as eu ta revanche…

-Même pas. C’est ça qui m’a énervé ! Il me reprenait même quand je chantais dans ma langue alors qu’il ne comprenait pas. Il voulait la justesse du chant, le reste n’importait pas. Lui, je lui ai donné la phrase qu’il devait chanter en phonétique et il l’a fait en une seule prise. C’était insensé !

-Ta musique a des échos du Cap Vert ou du Brésil, un parfum de flamenco et différentes influences.

-Tu sais, l’Algérie, c’est le carrefour de toutes les musiques. On est méditerranéen, on est ouvert sur l’occident, on est africain, on est arabe.

Souad Massi 28.10.10 2.jpg

Souad_Massi.jpg-Tu parles beaucoup des femmes dans tes chansons…

-Dans "Samira Meskina", je parle des vieilles filles qui ne peuvent pas sortir, qui sont frustrées, qui ne peuvent pas faire des études. Dans "Nacera", je raconte le quotidien d’une femme divorcée. Elle est très mal vue et n’attend plus rien de la vie.

-Tu es une ardente défenseuse des droits des femmes ?

-Non, je ne l’ai jamais été. Pas officiellement, en tout cas. J’ai même été un parfait garçon manqué. Je n’aimais pas les filles qui pleurnichaient sans cesse sur leur sort. Il faut se battre dans la vie ! Avec l’âge, j’ai enfin compris des choses. J’ai rencontré des personnes qui travaillent dans des associations et j’ai complètement modifié mon point de vue. Quand on a un couple où règne le respect et où il y a de l’amour, les vrais problèmes paraissent loin.

-Ce sont les femmes battues qui te préoccupent le plus aujourd’hui…

-Quand j’étais en Algérie, j’ai rencontré la sœur d’une amie qui a été battue. Elle m'a montré sa tête qui était cousue. Quand son mari était énervé, il prenait sa tête et la cognait sur le mur. Quand elle allait déposer une plainte au poste de police, on lui rétorquait qu’elle avait dû faire quelque chose de mal. Cette histoire m’a mise hors de moi. J’en ai fait une chanson.

-Comment es-tu perçue par ta famille ?

-Comme une rebelle. Je faisais même peur à ma mère. J’ai beaucoup de chance parce que j’ai deux frères qui sont musiciens. Ils m’ont beaucoup soutenu pour que je mène à bien ma carrière… Ce n’est pas commun dans la société maghrébine. Au sein de ma famille, j’ai véhiculé des idées de liberté et de choix d’être différent. Dès mon adolescence, je ne voulais pas être comme les autres.

Souad Massi 28.10.10 5.JPG

MS01001_BIG.jpg-Quel rapport as-tu avec le pouvoir en place ?

-Aucun. Le pouvoir n’a rien à voir ni à dire avec ce que je fais dans mon métier. Je sais que j’ai été censurée à la radio un certain moment, je ne sais pas si c’est à cause de mes textes, mais en tout cas plus maintenant. En Algérie, sans te mentir, je passe sur les ondes du matin au soir. Peut-être qu’avec ce nouvel album, la censure va recommencer,  je n’en sais rien. Dans "Une lettre a… Si H’Med", c’est l’histoire d’un maire corrompu, celui d’Alger, qui a volé de l’argent. Il est aujourd’hui en prison.

-Tu as déjà rencontré des politiciens algériens ?

-Grâce à mon statut d’artiste, il m’est arrivée de m’assoir face à face à des ministres et discuter avec eux. J’ai émis pas mal de critiques et ils m’ont écouté attentivement. Je ne sais pas si, au final, ça sert à quelque chose, mais j’ai eu des débats avec eux plusieurs fois. Les politiciens savent qu’ils ont besoin d’artistes, parce que les artistes ont des personnes qui croient en eux.

-Même s’il ne comprend pas les textes, le public français aime beaucoup tes chansons… Tu l’expliques comment ?

-Je pense que les français viennent à mes concerts parce qu’ils aiment le pop folk. Ils sont nostalgiques de Leonard Cohen ou d’artistes comme Bob Dylan. Dans mes concerts, j’explique systématiquement de quoi parlent mes chansons. Même les Maghrébins de cette génération, ils ne comprennent pas tous l’arabe. Les jeunes algériens, je suis toujours étonnée qu’ils viennent. Ils écoutent du rap, de la variété ou du RnB. Je ne corresponds pas aux goûts de la jeunesse d’aujourd’hui.

-Tu as été élevée au folk ?

-Oui, mais pas seulement. Mes parents adoraient la musique. De James Brown, Jacques Brel, Édith Piaf à des groupes de rock comme AC/DC, Aerosmith, ZZ Top et aussi du flamenco. Bref, ma culture musicale a été large…

-À quand un vrai disque de rock de Souad Massi, toi qui a aussi chanté dans un groupe de hard rock dans ta prime jeunesse ?

-C’est un vrai projet que j’ai avec Michel Françoise, en français en plus. Il faut du rock pour dire plein de choses revendicatives.

Souad Massi 28.10.10 3.JPG

souad massi - o houria.jpg-Tu as peur que ton public soit désarçonné par ce disque ?

-J’avais peur de heurter mes fans. Le fait que je chante quatre titres en français n’est pas bien passé pour tout le monde. Je me suis fait insulter sur mon site.  On m’a reproché de faire comme les autres, de devenir un produit. Quand je sortirai un album tout en français, je me demande comment ils réagiront ?

-Tu es franco-algérienne. Comment te sens-tu en France par rapport à ce qu’il se passe au niveau de l’immigration ?

Moi, je n’ai aucun problème pour en parler. Je me sens bien en France.J’aime ce pays. Les ministres comme Besson ou Hortefeux, qui jouent la carte de l’insécurité pour arriver à des fins politiques, qu’ils sachent qu’ils ne font pas peur aux gens honnêtes qui travaillent, qui ont des devoirs et qui respectent les lois. Moi, je viens d’Algérie. Je suis venue ici à l’âge de 25 ans après mes études et je connais mon histoire. Je n’ai pas de problèmes d’identité. Les jeunes d’ici en ont. Ils n’arrivent pas à se retrouver. On leur donne quoi ? De l’incertitude. On les insulte, on les montre du doigt. Ils n’ont pas besoin de ça, ce sont des Français, ils sont de la 3e génération issue de l’immigration. Ce n’est pas juste pour ces jeunes, ce n’est pas juste non plus pour les gens qui se lèvent tôt et qui vivent de manière irréprochable dans leur comportement et dans l’éducation qu’ils donnent à leurs enfants.

-On te demande de t’exprimer officiellement sur ces sujets-là ?

On me demande de m’exprimer sur plein de sujets. Comme dans mes chansons, je dénonce pas mal de choses, il ne serait pas normal que j’évite de me prononcer sur ces sujets. J’en parle à cœur ouvert. Je suis citoyenne, j’appartiens à une société et je me sens concernée par ce qu’il se passe autour de moi. La politique, c’est la vie de tous les jours en fait. J’ai l’impression qu’en France, il fallait un sujet pour cacher la crise. Le chômage, les retraites, on les a mis un peu de côté pour parler insécurité. Moi, je suis le contraire des politiciens qui font tout pour séparer les gens. Heureusement que dans la vie, il y a l’art, la musique et l’amitié…

Souad Massi 28.10.10 7.jpg

Petite dédicace pour mes voisins, Souad (aussi) et son mari Kader...

Note de l'auteur : Certaines photos illustrant cette chronique sont "volées" outrageusement du Facebook officiel de Souad Massi. Qu'elle me pardonne ! Celles qui ne sont pas signées sont de moi. Que je me pardonne ! Quant aux photos "champêtres", je remerçie Thomas Lang.

 Pour terminer voici le premier clip tiré de l'album... "Ô Houria".

Commentaires

Juste un détail par rapport à la chronique que vous mettez en copie sur ce site... contrairement à ce qui y est écrit, Souad Massi ne chante pas en berbère dans cet album.

Écrit par : ahmed | 13 novembre 2010

Merci de cette précision et dont acte, Ahmed !

Écrit par : mandor | 13 novembre 2010

Autre interview de Souad Massi : http://musique.jeuxactu.com/interview-my-chemical-romance-interview-geek-autour-de-danger-days-4565.htm

Écrit par : Dadou | 13 décembre 2010

Les commentaires sont fermés.