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27 avril 2007

Soir de Noël 78...

Ce soir de Noël, les demeures étaient heureuses.

Les cocons familiaux étaient reformés et soudés, les cadeaux du père Noël attendaient patiemment devant le beau sapin, roi des forêts. Evénement factice et fabriqué mais joie bien réelle dans tous les foyers. Le commun des mortels s'amusait.

Pas dans notre maison. Notre mère avait bu, comme d'habitude, plus que de raison et s'était couchée pour ne pas assumer un rôle qui ne lui convenait guère. Elle ne pouvait se résoudre à faire semblant d'appartenir à une famille. D'en posséder une personnelle n'était pas une conception envisageable. Elle qui n'a appartenu qu'à une traître mère qu'elle haïssait et à un père fantôme qu'elle aurait bien regardé disparaître sur la potence.

Mandor attendait seul devant la télévision, le retour du père. Moi, sa soeur, j'étais en pension. Je n'avais pas été une fille bien sage. Punie, un soir de Noël.

Inhumain.

Les images du journal télévisé laissaient défiler des scènes de liesses et de fêtes, les enfants heureux, des hommes déguisés en rouge avec une longue barbe blanche qui se faisaient photographier dans les grands magasins parisiens. Mandor, en regardant Roger Gicquel, n'avait pas encore d'opinion sur la crédulité des gens. Il ne savait pas ce qu'était de se comporter en mouton de panurge et se moquait d'en devenir un. Le petit Mandor ce soir là, était en proie à d'autres considérations. Lui, il attendait son père en ayant, au préalable, prit soin de dresser le couvert. Sortit la belle nappe blanche brodée, les couverts en argent que l'on utilisait uniquement pour les grandes occasions. C'est à dire jamais. Les couverts étincelaient de découvrir le monde.

Comme notre mère, elle, brillait par son absence, Mandor prit l'initiative de préparer à manger pour faire plaisir à son petit papa chéri. De son mieux, il fit cuire deux steaks hachés et prépara une purée en sachet. Comme il évalua mal le temps, les morceaux de viandes reconstitués furent brûlés et la purée attacha le fond de la casserole. Le repas fut à l'image de la soirée. Immonde. Indigeste.

A l'arrivée de notre père, il se jeta sur lui, très fier. En jetant un coup d’œil dans la cuisine et dans le salon, il lui demanda où était " sa mère ". Il expliqua que   Yolande dormait parce qu'elle était un peu malade. Mandor protégeait toujours Yolande. Notre père alla voir l'étendue des dégâts dans la chambre conjugale et revint, le dos courbé, l'allure lancinante, le regard triste. Il posa sa main sur les cheveux de son fils, l'observa avec intensité, (jamais Mandor n'oubliera ce regard), le remercia avec chaleur agrémentée d’un bisou pour ce repas frugal qu'il avait préparé. Il ne connaissait pas la définition de ce mot " frugal ", mais il comprit que c'était un joli compliment. Ils s'installèrent à table et ne dirent pas grand choses. Mandor regardait son père pour vérifier s'il appréciait à sa juste valeur ces délicieux mets. Son père fit semblant. Il souriait, lui cligna de l’œil.

Des éclats de rires, des bruits de fêtes parvenaient à leurs oreilles, des bruits de vie. Chez eux, un silence mortel régnait. Parfois, le silence est absurde, cruel et dérisoire. Le silence, c'est comme une petite mort.

A la fin du repas, son père se leva et lui apporta un cadeau. " Tiens, mon fils, joyeux Noël! Je t'aime, tu peux pas savoir comme je t'aime ". C'étaient deux voitures qui explosaient quand elles s'entrechoquaient entre elles ou contre un mur. La publicité à la télé les appelait Les cascadeurs. Mandor était content d'avoir ces " cascadeurs ", mais savait qu'il fallait attendre le lendemain pour jouer avec. Il ne fallait pas réveiller Yolande. Surtout, ne pas l'énerver. Mandor, lui, offrit à son papa un dessous de plat confectionné avec amour en E.M.T. Les travaux manuels à l'école permettaient de ramener des beaux cadeaux à ses parents. Le père l'embrassa une nouvelle fois. " C'est magnifique, merci fiston ".  

Le fiston s'en alla regarder la télé décidément fier de lui. Pas heureux, mais fier de lui. S'inquiétant que son père ne le rejoigne pas rapidement, il se leva, se dirigea dans le couloir et entendit un reniflement curieux. Il provenait de la salle de bain. Il ouvrit la porte et vit son père pleurer. Courbé, assis au bord de la baignoire, il vit son petit papa pleurer! Un père, pourtant, ça ne pleure pas! Qui n'a pas vu son père pleurer ne peux pas imaginer le mal que cela fait. Un uppercut en plein cœur.

Mandor s'approcha de lui, la gorge nouée au point de s'étouffer, et l'obligea à le regarder en lui soulevant la tête. Il pleurait à chaudes larmes. Ses yeux n'étaient plus qu'effusion. Les petites mains de Mandor essuyèrent maladroitement les larmes de son père mais la fontaine ne tarissait pas. Son père se blottit contre lui.   "Mandor, pardon, pardon... "

Commentaires

La pluie ruisselle sur la vitre de mes joues... Giboulées d'émotion qui me submergent...

Petit Mandor dont l'âme demeure une boite de Pandore, mais dont le coeur si grand, si généreux, offre sans compter à ceux qui l'entourent tout cet amour qu'il n'a jamais ou que trop peu reçu...

Petit Mandor aujourd'hui devenu grand peut être fier de ce qu'il est. Les plus belles fleurs sont celles qui poussent en plein désert, celles qui ont dû lutter contre le soleil accablant, l'absence de sève affective pour croître envers et contre tout, sujettes aux éléments. Elles qui n'ont rien reçu, offrent en qualité et en abondance à qui les regarde leur déchirante beauté, leur exquise fragrance de sensiblité. Elles donnent, encore et encore, parce qu'elles ont tant manqué, parce que la soif en leurs pétales demeure tatouée. Elles fleurissent, s'épanouissent instantanémént sous un regard, un sourire, une attention, une marque d'amitié, elles qui ont tant attendu dans un regard d'exister, dans un coeur leur empreinte de marquer.

Fleur du désert tu peux être fier de tant nous apporter, et ce ne sont pas là vaines paroles de Koryfée.

koryfémue, indiciblement...

Écrit par : Koryfée | 27 avril 2007

Cher Mandor,
A mesure que j'ai avancé dans la lecture de cette note, j'en ai conclu que c'était sans doute un extrait de tout ce que tu as pu écrire (ou pas...)

Je lisais, j'aimais (le côté triste émouvant ne cesse de m'émouvoir) jusqu'aux deux derniers paragraphes où un "cling" a résonné dans ma tête. Cette scène du modèle paternel qui pleure (je ne sais pas ce que ça fait pour un petit garçon mais pour une fille, c'est poignant), je l'ai vécue il n'y a pas si longtemps que ça et c'est meurtrissant. L'uppercut est un mot bien faible pour expliquer la sensation que cela fait de voir son Papa se laisser aller dans un chagrin interminable.

Je ne sais pas trop si t'écris ça par nostalgie, par "teasing" ou autre, mais encore une fois, ton style me touche. Tu es doué et j'aime.

Merci Mandor.

Écrit par : Dorothée, cheerleader de l'International FAPM | 27 avril 2007

La force d'un texte réussi, c'est que pendant la lecture il pousse à l'identification avec le personnage, et qu'ensuite il fait remonter (par les yeux parfois) plein d'images d'archives.
Je le garde pour moi, ces images, mais je te passe un salut ému, avec étreinte silencieuse qui dit plein de choses.

(en espérant que la suite de l'histoire, c'est un rendez-vous au bar de l'univers... j'y ai pensé très fortement, en lisant ;)

Écrit par : secondflore | 27 avril 2007

Piètre consolation sans doute, mais la maman et la grand- maman que je suis vous prend dans ses bras pour un doux moment de paix.

Écrit par : CAO | 27 avril 2007

Noël 78, le père noel était un enfant.. dans sa hotte, du steack hâché, de la purée, un dessous de plat, et puis surtout beaucoup d'amour.. un papa qui pleure recourbé sur le bord de la baignoire, ça n'a plus l'âge de croire au père noel, mais ce soir là dans les bras de son fils, le soutien haut de trois pommes valait sûrement tous les contes..
Noël 78, le père noel était un enfant, oui.. il a grandi depuis.. sa hotte continue de se remplir, toujours des douceurs qu'il faut, de ces attentions soigneuses, ce même soutien et ce même amour qui vient chercher les gens au fond d'eux et leur apporter cette présente rassurante avec les bons mots, les bons sourires.. Je ne suis pas père noel, et les autres lecteurs de ce blog probablement pas non plus, mais y aura toujours dans nos hottes un moment pour s'asseoir à côté du petit Mandor et qu'il pose sa tête sur une épaule apaisante, grâce à ces textes que tu partages, vingt neuf ans en arrière il n'est plus seul..;) Une consolation non, sans doute pas, mais on est jamais de trop pour porter le poids des souvenirs..
*épaule*

Écrit par : Antoine | 27 avril 2007

"Un uppercut en plein cœur."
(...)

Écrit par : LudoFJ | 27 avril 2007

Je ne serais pas prolixe, c'est touchant, c'est tout. beau texte.

Écrit par : Nathalie | 27 avril 2007

J'ai lu plusieurs fois ta lettre, moche le Pére Noel. Président, c'est comme tu me l'as dit ce matin : " juste expulser tout ça". Le réconfort n'est jamais assez fort. On se retrouve toi et moi : ton steak purée, mon jambon purée.
Amitiés.

Écrit par : magwann de la FAPM | 27 avril 2007

Salut F....

Particulièrement émouvant, si j'avais su à l'époque ....
mais après tout, peut-être que le soleil de Guyane t'avait assez réchauffé le coeur pour oblitérer le spectre de ce spleen alors insoupçonné.
je t'embrasse .
philou

ps : bonjour à Pascal Evans

Écrit par : PHILOU | 27 avril 2007

Mandor, que voilà un beau geste de partager enfin ce trésor littéraire que je conserve précieusement chez nous depuis des années. Si vous saviez amis (ies) de ce blog depuis combien de temps il porte en lui ce magnifique roman. C'est une belle journée parce que c'est celle de la naissance officielle d'un grand écrivain et d'un premier grand roman. Le premier d'une longue liste. Je connais le bonhomme. ÉDITEURES, ÉDITEURS voilà un roman que je veux acheter depuis plusieurs années alors ne me faites plus attendre et publier !

Écrit par : PASCAL EVANS | 27 avril 2007

Pensées au courageux petit garçon.
Belle écriture...

Écrit par : alexandra | 27 avril 2007

...

Et il n'y a pas si longtemps, tu te demandais si tu pouvais être écrivain?

J'espère que tu es rassuré, j'espère qu'il y aura plein d'autres choses à lire.

Écrit par : tagada | 27 avril 2007

Un sapin en plein coeur, en mémoire aussi.

Écrit par : Katy | 27 avril 2007

Le Père-Noël est une ordure, c'est bien connu, il en laisse toujours des gosses sur le bord du chemin... poignant ce texte Mandor, l'eau a un étrange goût salé ce soir...

Écrit par : Bridget | 27 avril 2007

@tous: Exceptionnellement, je ne réponds pas individuellement à vos messages car, je dirais la même chose tout le temps... mais merci pour votre lecture attentive (et parfois émue).
@Philou: Quelle surprise de te trouver ici! Après Pascal D, qui passe parfois ici, ça va devenir une succursale des amis d'enfance (de Guyane). Ca me fait TRES plaisir et surtout, ça me rappelle toutes nos bétises d'adolescents attardés (et boutonneux) que nous étions. Toi, tu me connais vraiment, je ne peux donc pas trop raconter de bétises sur mes années guyanaises, hein?
Tu peux passer plus souvent l'ami!

Écrit par : Mandor, président de la FAPM | 28 avril 2007

Je dé couvre ce texte, ton Blog fourmille de découvertes et là un domaine intime, celui de l'enfance, des douceurs et des horreurs.
Plus on écrit plus on devient autre...
Le petit Mandor n'est plus, aujourd'hui c'est un homme.
Chaque minute qui passe nous fait effacer ce que l'on a été . Parfois la nostalgie nous envahit et nous sommes tristes, parfois... au contraire il faut être heureux d'avoir grandit!
C'est ce que nous avons vécu qui fait de nous ce que nous sommes.
Très joli texte, belle écriture parce que touchante au delà du sujet en lui-même.

Écrit par : Robert Elisabeth | 05 septembre 2007

Dans une année pile, cela fera 30 ans que cette soirée a eu lieu. J'imagine qu'elle sera encore présente dans chaque cellule de ton corps dans 30 autres années... Au-delà de la qualité incroyable de ce texte en terme d'évocation, il souligne combien nous sommes TOUS marqués par notre enfance. Cela met en exergue notre responsabilité auprès de nos propres enfants qui sont des buvards. Laissons-les s'imbiber du meilleur de notre encre. Il n'est pas question de faire plaisir mais d'aimer, d'aimer bien et de montrer son amour.
Tu possèdes cette sensibilité et cette justesse qui ne mentent pas. C'est un privilège, c'est une qualité rare et c'est même, selon moi, une obligation d'employer au mieux ce don !
Merci de nous avoir ouvert cette fenêtre ! Elle nous renvoie forcément à nous-mêmes et nous montre décidément que nous sommes plus un que multiples...

Écrit par : Olivier Goujon | 25 décembre 2007

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